Inclusion financière : le Maroc a encore du chemin à faire
27 juillet 2017
Loubna Chihab (156 articles)
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Inclusion financière : le Maroc a encore du chemin à faire

En 15 ans, le taux de bancarisation a presque triplé, mais la couverture territoriale n’est pas homogène. L’éducation financière est une condition sine qua non pour la réussite de la stratégie d’inclusion financière. Un équilibre entre stabilité financière et inclusion financière doit être trouvé.

Bank Al-Maghrib et le Comité Irving Fisher de la Banque des règlements internationaux ont organisé, le 14 juillet, un séminaire international sur l’inclusion financière en coopération avec le Centre d’études monétaires latino-américaines (CEMLA). L’occasion pour les experts et professionnels, représentant différents continents, d’aborder certains points, notamment le rôle des Banques centrales mondiales dans l’inclusion financière, les défis politiques et réglementaires qui y sont liées, ou encore l’importance que revêt la coopération internationale dans le but d’améliorer l’inclusion. C’était aussi l’occasion pour les pays représentés de partager leurs expériences respectives et les actions entreprises en la matière (voir encadré). Dans ce cadre, le wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, a rappelé que la Banque mondiale s’est fixé comme objectif, d’ici 2020, de faire atteindre l’accès universel aux services financiers à 25 pays prioritaires, dont le Maroc.

Conscient que l’inclusion financière est un vecteur essentiel du développement et de la réduction de la pauvreté, le Royaume s’est concentré ces dernières années sur des canaux ciblés afin d’intégrer le maximum d’individus au système financier. En témoignent les derniers chiffres de la Banque centrale sur la supervision bancaire relatifs à 2015 (à l’heure où nous mettions sous presse, le rapport annuel de 2016 n’était pas encore publié).

Deux guichets bancaires pour 10 000 habitants

En collaboration avec le système bancaire, la Banque centrale a poursuivi ses efforts pour améliorer l’accès aux services financiers. C’est ainsi que le réseau bancaire s’est renforcé pour atteindre 6 139 agences et que le taux de bancarisation de la population s’approche désormais des 70%, alors qu’il était inférieur à 25% en remontant tout juste à l’année 2000. A titre de comparaison, le Maroc est loin devant les pays de l’UEMOA (Union économique monétaire ouest-africaine) qui présentent un taux de bancarisation d’environ 15%, mais toujours éloigné d’un pays comme la France qui affiche un taux de bancarisation de 99%. Parallèlement, le nombre de comptes ouverts sur les livres des banques s’est accru pour s’établir à 23 millions de comptes, soit plus de 1,7 million de comptes additionnels par rapport à 2014. Toutefois, la couverture territoriale des guichets continue de faire ressortir un niveau de bancarisation différencié entre les régions urbaines et rurales, celles-ci demeurant faiblement couvertes. Par exemple, la région de Casablanca-Settat dispose de 29,4% des guichets, 40% des dépôts et 64% des crédits, suivie par la région de Rabat-Salé-Kénitra avec environ 15% des guichets, 17,4% des dépôts et 16% des crédits. De son coté, le nombre de cartes émises par les banques a atteint 11,8 millions, soit près de 900000 cartes supplémentaires par rapport à l’année précédente (+7,3%). Cependant, la quasi-totalité de ces cartes est utilisée pour des opérations basiques de retrait. En parallèle, l’élargissement du réseau des guichets automatiques bancaires s’est poursuivi avec l’installation de 295 nouvelles unités pour atteindre 6 529. L’équivalent de seulement 2 guichets pour 10 000 habitants.

A la lumière de ces éléments, le constat est globalement positif. Il faut dire que tout le monde a mis la main à la pâte, surtout depuis 2010, avec la création d’Al Barid Bank qui a permis de booster le taux de bancarisation grâce à un réseau de plus de 1 800 agences. Ou encore la mise en œuvre par les banques des solutions innovantes comme des agences bancaires mobiles. A cela s’ajoutent les efforts des banques pour inclure une clientèle à faibles revenus, dans le cadre de stratégies de low income banking. Certes, il reste encore beaucoup à faire en matière d’inclusion financière de la population. Mais cette dernière est appelée à se renforcer durant les années à venir, avec l’aboutissement des chantiers déjà entamés. Notamment les très attendues banques participatives qui devraient drainer un nombre important d’individus jusqu’ici hors système bancaire pour des raisons surtout religieuses. Rappelons-nous d’ailleurs de cette enquête réalisée en 2015 par l’agence Reuters et l’Institut islamique de recherche et de formation, rattaché à la BID, menée auprès d’un échantillon représentatif de 800 personnes âgées de 18 à 55 ans et qui a révélé que 98% de Marocains ont témoigné leur vif  intérêt pour les produits bancaires islamiques. 43% ont affirmé qu’ils ouvriraient des comptes bancaires auprès des établissements islamiques, même si les produits bancaires proposés s’avèrent plus chers que les services bancaires traditionnels, et 30% ont déclaré qu’ils n’utiliseront plus que des produits financiers islamiques.

Les établissements de paiement devront également apporter leur pierre à l’édifice, une fois opérationnels. Ils permettront en fait à leurs futurs clients de détenir des comptes de paiement, dont les conditions d’ouverture sont relativement souples et diffèrent en fonction du montant du compte. A la différence des comptes bancaires, le montant des comptes de paiement est plafonné à 20 000 DH. Ces comptes permettent au client de détenir une carte, un numéro de compte, recevoir un relevé périodique des opérations, ou encore domicilier les revenus et d’effectuer les paiements.

L’évaluation des besoins financiers des populations est complexe

Par ailleurs, si l’offre du système financier se doit d’être diversifiée, accessible et surtout peu coûteuse pour une inclusion financière réussie, il n’en demeure pas moins que du côté de la demande, l’éducation financière est primordiale pour que la population puisse assimiler les bases financières pour s’adapter à son environnement et pour protéger ses intérêts. Dans ce sillage, la Banque centrale poursuit ses actions d’éducation financière. «L’éducation financière est l’un des critères essentiels de l’efficacité économique, ayant pour but de prendre des décisions financières et d’investissement saines relatives aux différentes transactions financières», a déclaré le wali de Bank Al-Maghrib. Pour rappel, en 2012 a été créée la Fondation marocaine pour l’éducation financière (FMEF) ayant pour vocation de mettre en œuvre la stratégie nationale de culture financière. En 2015, elle a organisé la 4e édition de la semaine de la finance qui a bénéficié à près de 100 000 jeunes âgés de 8 à 17 ans et a étendu son champ d’intervention, avec les parties prenantes concernées, aux TPE à travers des programmes de sensibilisation financière adaptés.

Mais pour Asmaa Bennani, directeur en charge de la surveillance des systèmes et moyens de paiement et de l’inclusion financière, «notre système d’évaluation de l’inclusion financière fait face à plusieurs contraintes. Du côté de la demande, l’évaluation des besoins financiers des segments exclus est très complexe du fait de leur faible capacité financière. Quand bien même des études seraient faites, les questions risquent de ne pas être comprises convenablement et par conséquent il faut choisir d’autres manières de faire. Aussi, la conduite d’enquête nationale avec une représentativité des différents segments implique des coûts importants. Pour pouvoir les dérouler, nous avons besoin d’un support de financement et d’accompagnement de la part des organismes internationaux».

Quoi qu’il en soit, l’enjeu de l’inclusion financière est grand et sa réussite dépend de l’implication de tous les organes du système financier. Pour sa part, la Banque centrale devra faire face à un défi non négligeable qui est de trouver un juste équilibre entre la stabilité financière et l’inclusion financière : des scénarios à l’échelle internationale ont démontré qu’un développement excessif du crédit peut être source d’instabilité financière alors que ce développement du crédit vise justement l’inclusion financière.

Le séminaire sur l’inclusion financière a été l’occasion pour les représentants des Banques centrales internationales de partager leurs expériences en la matière. Il est utile de noter qu’entre 2011 et 2014 le degré d’inclusion dans les pays développés s’est détérioré ; suite notamment à des fermetures de succursales de banques suite à la crise financière mondiale. En France, sur 67 millions de personnes, 2,4 millions sont «financièrement fragiles». Ce qui sous-entend que ces individus ont des retards de paiement et ont un flux d’argent faible. Parallèlement, 500000 personnes n’ont pas de comptes bancaires. Dans ces conditions des actions ont été entreprises. A savoir la création d’un comité d’inclusion financière qui a pour mission la collecte des données qualitatives et quantitatives au ministère et au gouvernement. De plus, les banques sont désormais sous pression puisqu’elles sont obligées d’ouvrir un compte bancaire pour quiconque souhaitant bénéficier de ce service. En 2016, 67 000 comptes bancaires ont d’ailleurs été ouverts. Les frais de gestion bancaires ont été revus à la baisse et l’accès au microcrédit a été facilité (1,4 milliard d’euros a été distribué en 2016). L’expérience chilienne est pour le moins qu’on puisse dire remarquable, puisque 98% des habitants de plus de 15 ans ont au moins un produit financier à gérer. Le nombre de cartes de débit par habitant est passé de 0,5 unité en 2005 à 1,2 unité en 2015. Le nombre de cartes de débit Cuentarut a grimpé de 600 000 cartes bancaires à 9,2 millions en 2015. Ces cartes bancaires ont été développées par la Banque centrale du pays pour offrir plusieurs avantages : pas de revenu minimum pour bénéficier d’un compte, zéro coût bancaire, zéro frais de maintien de compte. Aussi, ces cartes sont accessibles à tous, même aux étrangers !

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