Communication financière : il reste à faire en matière de qualité!
9 mars 2017
Loubna Chihab (157 articles)
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Communication financière : il reste à faire en matière de qualité!

La dernière étude de l’AMMC sur la qualité de l’information financière remonte à 2014. Selon les analystes, la situation a connu peu d’améliorations depuis. La publication des comptes trimestriels attendue pour juin 2017.

Si la qualité et la régularité de l’information financière conditionnent le bon fonctionnement d’un marché financier, nous sommes encore loin de cette configuration au Maroc! Hormis certaines sociétés cotées en bourse (grandes ou petites) qui assurent une communication financière à la hauteur des espérances du marché (investisseurs institutionnels, analystes, minoritaires, grand public…, la majorité des émetteurs se limite toujours au minimum légal et quelques uns vont même jusqu’à faire-fi de la loi.

La dernière étude pour dresser un état des lieux des pratiques en matière de communication financière des émetteurs de titres sur le marché financier a été publiée en 2014 par l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC). Si une certaine amélioration est notée, plusieurs manquements ou insuffisances sont également relevés.

En termes de délais de publication des états financiers, rappelons d’abord que pour les comptes semestriels, ils sont fixés à 3 mois au plus tard après la clôture du semestre et, pour les comptes annuels, au plus tard un mois avant l’assemblée générale ordinaire devant les approuver. Si les comptes annuels sont publiés avant le 31 mars, l’émetteur est dispensé de la publication des comptes du second semestre.

Ainsi, sur la période de l’étude (2011-2012), le délai moyen de publication semestriel a baissé d’une journée pour s’établir à 82 jours de la date de clôture. Pour sa part, le délai moyen de publication annuelle se situait à 104 jours de la clôture de l’exercice, en baisse de 4 jours. Les premières publications annuelles ont eu lieu dès le 6 février en 2013 (contre le 18 février en 2010). Le délai s’est ainsi raccourci de 12 jours en trois ans. De plus, 55% des émetteurs ont publié directement leurs comptes annuels avant le 31 mars pour bénéficier de la dispense de publication des comptes du second semestre, contre 50% en 2011. Durant cette période, le nombre d’émetteurs publiant leurs résultats semestriels le dernier jour s’est élevé à 14% contre 50% en 2011.

Les profit warnings sont souvent publiés en retard

Néanmoins, le régulateur a constaté 3 dépassements des délais réglementaires de publication sur la période de l’étude, respectivement de 48, 8 et 3 jours. En termes d’analyse du contenu des publications, les insuffisances enregistrées au niveau des commentaires des résultats portent principalement sur certains graphiques ne respectant pas les critères d’objectivité en termes d’unité d’échelle pour tous les indicateurs commentés, ce qui peut induire en erreur un lecteur non averti. Aussi, certains indicateurs ne sont pas comparés à la période précédente, surtout lorsqu’ils accusent une régression. D’autres émetteurs amplifient les aspects favorables ou minimisent les aspects défavorables, quand ils ne sont pas tout simplement ignorés. Aussi, certains émetteurs choisissent de commenter soit les agrégats sociaux soit ceux consolidés, en retenant les agrégats ayant enregistré des évolutions favorables. En termes d’organisation des conférences de présentation des résultats, le pourcentage a baissé d’environ 22% au cours de la période. Sur le plan de la communication financière sur les sites web, seuls 33% des émetteurs maintiennent une information mise à jour et facile à exploiter par le public.

Aujourd’hui, et en l’absence d’une étude mise à jour de l’AMMC, peut-on dire que la situation s’est améliorée ? Aux yeux des analystes, premiers consommateurs de l’information financière, les avancées sont minimes. «Que ce soit en termes de qualité, de volume ou de fréquence de l’information, l’on ne constate que peu d’amélioration. Ce sont toujours les mêmes émetteurs qui communiquent bien», atteste le directeur du département Analyse et recherche d’une société de bourse de la place qui souhaite, pour des raisons évidentes, garder l’anonymat.

La seule amélioration notable durant l’exercice 2016 est, selon lui et ses confrères, la multiplication des publications de profit warnings. En effet, une douzaine de sociétés ont publié, au cours du premier trimestre de 2016, des avertissements sur les résultats, par crainte de sanctions de la part du régulateur. Rappelons qu’en 2014, l’Autorité du marché avait prononcé des sanctions allant de 7 000 à 89 000 DH, selon les cas, contre 11 sociétés qui n’avaient pas publié ou avaient tardé à publier leurs résultats. Mais en dépit de ces initiatives en 2016, le timing pour ce genre d’annonces n’est toujours pas adéquat. «Nombre de sociétés annoncent leurs profit warnings en pleine période de publication des résultats. Or ce n’est pas le but ! Ce type d’annonce doit se faire au minimum un mois avant la période des résultats», affirme un trader.

Une autre pratique qui fait toujours tâche, une dizaine d’entreprises, voire plus, attendent chaque année le dernier jour du délai légal pour publier leurs résultats, qui plus est dans des supports de presse pour le moins insoupçonnables et en caractères illisibles. En outre, les émetteurs ne transmettent pas tous leurs états financiers immédiatement à la Bourse de Casablanca et à l’AMMC pour une mise en ligne, et seule une petite minorité a le réflexe d’alimenter son site en publications financières. Pire, il y en a qui n’ont même pas de site web !

Peu d’émetteurs organisent des conférences de présentation des résultats

D’un point de vue qualitatif, «il y a toujours cette volonté d’informer le moins possible, des fois par peur que la concurrence n’exploite certaines informations», confie un investisseur, avant d’ajouter que les sociétés cotées des autres places boursières publient des informations exhaustives, avec des commentaires clairs et détaillés des chiffres mais également des business plan constamment actualisés. «Les perspectives annoncées par le top management de la plupart des sociétés cotées marocaines sont loin d’être concrètes ou quantifiables», confie un trader. D’ailleurs, c’est ce manque de visibilité par rapport à certaines valeurs qui fait —entre autres raisons— que les analyses restent fatalement axées sur une dizaine de valeurs, une quinzaine au mieux. «Si les émetteurs étaient plus transparents et plus actifs en termes de communication, les analyses seraient plus diversifiées, plus approfondies», atteste le directeur du département Analyses et recherches.

Ce manque de communication est accentué par le refus de la plupart des émetteurs d’organiser des conférences de présentations des résultats. Un rendez-vous supposé revêtir beaucoup d’importance en termes d’échanges avec les analystes et les investisseurs. Et si présentation il y a, très rares sont les entreprises qui convient les petits porteurs. «Entrer en contact avec certaines entreprises est une autre paire de manche», affirme Rachid El Rhana, petit porteur et administrateur du forum bourse-maroc.org. Avoir les coordonnées de la personne en relation avec les investisseurs est difficile, réussir à la joindre l’est encore plus! «Sur le site de la bourse, les coordonnées de certaines entreprises sont erronées (e-mail, téléphone du contact en relation avec les investisseurs..», atteste un petit porteur.

En tout cas, les opérateurs du marché restent en attente de l’application de la réglementation sur les publications trimestrielles, prévue en juin 2017. «Quand on passera à des publications trimestrielles avec des canevas prédéfinis par les autorités, cela devrait améliorer sensiblement le flux de l’information. Néanmoins, la problématique de la qualité de l’information et de la communication reste entière et nous sommes toujours dans la même configuration des années précédentes», conclut un analyste.

Selon les professionnels contactés, les sanctions pécuniaires demeurent peu dissuasives en cas de dépassement des délais de publication des résultats. La sanction se limite en effet à 1 000DH par jour de retard. La loi portant création de l’AMMC a toutefois prévu quelques ajustements par rapport aux dispositions antérieures. Si une faute est commise (utilisation et communication d’informations privilégiées, publication d’informations fausses ou inexactes…), la peine peut courir de trois mois à deux ans d’emprisonnement selon les cas. Pour ce qui est des amendes, elles varient de 10000 à 500 000 DH. En cas de délit d’initié, l’amende peut atteindre cinq fois le montant du profit éventuellement réalisé. Notons que dans le cadre de son rapport annuel 2015, le régulateur a sanctionné onze émetteurs avec un total d’amendes de 715 000 DH pour retard ou défaut de publication d’une information importante sur les résultats 2014.

Les investisseurs personnes physiques sont les moins initiés du marché. L’information financière revêt toute son importance pour cette catégorie. Selon M. El Ghana, «les rapports annuels des sociétés doivent être plus riches en termes d’explications», avant d’ajouter que «si des émetteurs demeurent accessibles et très réactifs, d’autres le sont beaucoup moins et restent hermétiques aux requêtes des petits porteurs». Un autre problème relevé par un petit porteur est celui du dividende: «Quelques valeurs ne communiquent pas systématiquement au moment de la publication des résultats sur le montant du dividende». Pour la plupart d’entre eux, les informations publiées par les sociétés devraient être centralisées et actualisées sur le site de la Bourse de Casablanca. Par ailleurs, pour M. El Rhana, «a l’instar de la Tunisie, un représentant des petits porteurs devrait être nommé afin qu’il soit en contact direct avec les sociétés cotées».

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