Sochepress veut se défaire de son image élitiste et francophile
9 janvier 2004
Lavieeco (25050 articles)
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Sochepress veut se défaire de son image élitiste et francophile

Société française en 1924, elle domine alors un secteur
stratégique, ayant le monopole de la presse et du livre.
Contrôlée par l’Etat puis privatisée, elle s’efforce
de faire face à la rude concurrence de sa rivale, Sapress.
Longtemps taxée de francophilie, elle se concentre aujourd’hui
sur la presse et le livre marocains et sur les titres en provenance du Liban,
de l’Egypte et du Koweit.

 

A l’angle des rues Rahal Ben Ahmed et Saint-Saëns, à Casablanca, se dresse le siège de Sochepress. Le bâtiment, pimpant, n’en trahit pas l’âge vénérable. Car Sochepress, c’est une longue histoire, et son indéboulonnable président, Abdallah Lahrizi, n’oublie jamais de s’en enorgueillir.
Une histoire qui remonte à 1924, avec la société des Messageries Hachette
Une histoire qui remonte à 1924, lorsque la société française des Messageries Hachette s’avisa de fonder une succursale à Casablanca. En 1949, celle-ci prit la forme d’une société anonyme et le nom de Sochepress (société chérifienne de presse). Son capital était entièrement détenu par Hachette. Mais, opérant dans un secteur aussi sensible que stratégique, elle ne pouvait laisser l’Etat indifférent. Il en briguait le contrôle, d’autant qu’elle possédait le monopole de la presse et du livre. La presse, c’étaient des journaux marocains d’obédience partisane et leurs homologues étrangers, souvent peu tendres envers le régime en place. Raisons suffisantes pour que l’Etat déployât toute son énergie pour prendre l’affaire en main. Mais Hachette ne l’entendait pas de cette oreille. Ahmed Snoussi, alors ministre de l’Information, fit donc chou blanc. C’est alors que feu Hassan II intervint et mit le dossier entre les mains de Mohamed Karim Amrani, son conseiller économique. Celui-ci, négociant en son nom, remporta le morceau. Cela se passait en 1970…
Hachette conserva 50 % du capital de Sochepress, les 50 % concédés furent répartis entre l’Etat (40 %), Abdallah Lahrizi (5 %) et les éditons Guessous, spécialisées dans les livres scolaires (5 %). Une direction franco-marocaine de la société de distribution fut alors mise en place, avec Abdallah Lahrizi pour la partie marocaine. Le conseil d’administration, quant à lui, était composé, pour la partie française, des directeurs majeurs de Hachette et, pour la partie marocaine, des ministres concernés par la presse et le livre.
En 1977, la censure levée, Sochepress se tourne vers la presse marocaine
Trois ans après, changement de cap : Hachette, convaincue par les compétences de gestionnaire de Abdallah Lahrizi, retira son directeur. Dans le même temps, pour atténuer la coloration par trop «politique» du conseil d’administration, les ministres cédèrent la place à de hauts fonctionnaires. Dès lors, Abdallah Lahrizi se retrouvait seul aux commandes, d’autant qu’à sa casquette de directeur général il ajoutait celle de président.
A l’époque, Sochepress se vouait essentiellement à la diffusion de la presse et du livre français. Dès sa nomination, Abdallah Lahrizi s’attela au changement d’orientation de la société, liée à son histoire particulière. «En 1973, quand j’ai pris en main la gestion de Sochepress, je me suis préoccupé d’abord de sa marocanisation. C’est ainsi que les cadres français ont été remplacés progressivement par des Marocains. Ensuite, nous avons modifié la stratégie de la société. Elle était concentrée exclusivement sur ce qui est français. Nous avons commencé à nous intéresser à la presse et au livre marocains, ainsi qu’aux titres provenant des trois pays arabes les plus prolifiques : l’Egypte, le Liban et le Koweit».
L’intérêt porté à la presse marocaine s’accrut, à partir de 1977, avec la levée de la censure. Auparavant, les journaux étaient contrôlés à l’imprimerie. Seuls ceux à qui était accordé l’imprimatur avaient le droit de paraître. Libérées de cet oukase, les publications fleurirent. Sochepress se mit sur les rangs. C’est alors que, sur son chemin, se dressa un homme résolu à lui mener la vie dure : Mohamed Berrada.
Sapress a su caresser les partis dans le sens du poil
Ancien directeur commercial de Sochepress, Mohamed Berrada avait maille à partir avec la direction de la société. Il finit par partir avec armes et bagages, pour créer une entreprise concurrente : Sapress, dont le fonds de commerce reposait, à son démarrage, sur la presse d’opinion : «Pour inciter les partis politiques à entrer dans l’actionnariat, Berrada prétendait que leurs organes étaient mal distribués par Sochepress, en raison de l’implication de l’Etat dans son capital. Les partis d’opposition ont pris ses affirmations pour argent comptant. Ils l’ont aidé à créer Sapress et à faire main basse sur notre organisation et notre réseau», accuse Abdallah Lahrizi. Sans doute déboussolée par l’incursion de Sapress dans un univers sur lequel elle régnait jusque-là sans partage, Sochepress laissa échapper non seulement les journaux d’opposition mais aussi la plupart des quotidiens nationaux.
Un événement qui a fait date va infléchir le cours tranquille du destin de la société : le dahir sur les privatisations. Sochepress est sur la liste. Abdallah Lahrizi se porte acquéreur des parts de l’Etat que de nombreux postulants convoitaient. Lahrizi triomphe et l’Etat lui cède ses 40 %. Il rachète alors les 5 % de Guessous et, avec les 5 % qu’il détient déjà, Sochepress lui appartient désormais à 50 %, les 50 % restants étant détenus par les Nouvelles messageries de la presse parisienne (NMPP), filiale de Hachette. Devenu seul maître à bord, Abdallah Lahrizi s’emploie à redonner à Sochepress son lustre et à faire face à la concurrence de Sapress qui continue à prospérer.
Priorité des priorités : la réfection et l’embellissement des points de vente. «Nous avons entrepris la mise en valeur d’un certain nombre de points de vente à travers le Maroc, explique Meriem Kabbaj, directrice de la communication et du développement. En 2003, nous avons distribué quelque 2 200 titres. Seulement, on ne les voyait pas suffisamment parce qu’ils étaient mal exposés et que nos points de vente ne correspondent pas aux normes internationales. Aujourd’hui, quand un point de vente n’est pas à même de se procurer le matériel adéquat par ses propres moyens, nous le lui fournissons». Avec succès, si l’on en juge par l’exemple de Daily Press, à Casablanca, qui, rénové, a vu ses ventes augmenter de 40 %. Moderniser mais aussi étendre le réseau. Le nombre de points de vente est passé de 1 778 en 2001, à 1 981 en 2002, puis à 3 079 en 2003. Progression estimable, encore que sur ce plan, Sochepress serait largement distancée par Sapress qui annonce 7 000 points de vente. «Oui, c’est ce qu’elle prétend, rétorque Hassan Lahrizi, directeur presse et marketing. Mais c’est inexact. J’ai pu le vérifier par moi-même en prenant le plus gros titre de Sapress, Al Ahdat Al Maghribia. Il est distribué exactement dans 3 740 points de vente. Alors je vous laisse juge. D’autre part, il ne sert à rien de multiplier pour le plaisir les points de vente. Nous en avons 900 à Casablanca. Si nous en ajoutons d’autres, nous risquons de les mettre inutilement en concurrence». Et parce que le réseau est l’objet de toutes ses attentions, Sochepress conçoit des formations merchandising. A la clé, des résultats immédiats, avec une augmentation des ventes de l’ordre de 30 % en moyenne.
Les titres moyen-orientaux font un bon score dans les quartiers populaires
L’informatisation est l’autre tâche à laquelle Sochepress s’applique. «Aujourd’hui, nous sommes totalement informatisés. Grâce à cet outil, nous pouvons suivre de près la répartition qui se fait à travers le pays, au niveau de nos 21 agences comme à celui de nos points de vente. Cela nous permet d’éviter les méventes, de déplacer le «papier» d’un point de vente vers un autre, d’une ville vers une autre», déclare Meriem Kabbaj. Et, pour fidéliser l’éditeur dont elle a la charge, Sochepress ne lésine pas sur l’effort : distribution de titres aux portes des écoles, dans les trains, aux MRE ; jeux avec remise de prix, etc.
Il est indiscutable que Sochepress parvient doucement à remonter la pente. Pour autant, pourra-t-elle se défaire de l’image parfois négative qu’on lui associe ? C’est ainsi qu’on la taxe de «francophilie», par opposition à l’arabité supposée de sa concurrente. «C’est une étiquette qu’on nous colle injustement. Nous distribuons aujourd’hui plus de 300 titres moyen-orientaux. La moitié des 420 titres marocains que nous diffusons est en langue arabe. C’est donc, plus que la concurrence, qui distribue 350 titres arabophones», s’écrie Hassan Lahrizi. Autre grief formulé à l’encontre de Sochepress : son obstination à fuir les quartiers dits populaires. A cela Mériem Kabbaj répond : «C’était vrai naguère. Depuis quelque temps, nous sommes implantés dans tous les types de quartiers sans exclusive. Dans les quartiers populaires, les titres à 2 DH, en provenance du Moyen-Orient, font de bons scores, ceux qui coûtent 50 DH marchent mieux dans les zones huppées. Nous touchons donc tous les publics et nous ne sommes pas du tout sur une cible haute».
Les vendeurs ambulants préfèrent les quotidiens
Mais qui sont réellement les revendeurs de Sochepress? De fait, les journaux qu’elle distribue se retrouvent partout, même chez les vendeurs ambulants et les terrassiers, chose encore exceptionnelle il y a peu. Pas tous cependant. Explication fournie par Hassan Lahrizi : «Les vendeurs ambulants préfèrent, et c’est compréhensible, les quotidiens. Et il y en a 22 au Maroc. Quand nous leur proposons autre chose que les quotidiens, ils refusent. Seuls parmi les hebdomadaires Maroc Hebdo, La Vie éco, Tel Quel et La Vérité ont leurs faveurs». Mais pour en revenir aux démêlés de Sochepress avec ses concurrents, si les éditeurs sont si bien soignés, pourquoi certains sont-ils «passés à l’ennemi» ? «Il arrive qu’un éditeur nous quitte pour aller chez notre concurrent parce que ce dernier lui offre une bonne remise et lui promet de meilleures ventes. Mais souvent des éditeurs sont revenus chez nous, ces engagements n’ayant pu être honorés», précise Hassan Lahrizi. «Il y a aussi des éditeurs qui sont partis parce que nous avons refusé catégoriquement de certifier de faux chiffres de vente destinés aux annonceurs», ajoute Meriem Kabbaj.
Sans doute embarassée par cette image de «francophilie» qu’on continue à lui associer, Sochepress met désormais le cap sur la presse nationale. «Nous développons notre réseau pour le rendre adapté aux exigences de la presse marocaine, notamment quotidienne pour des raisons purement commerciales : le marché des titres importés s’amenuise tandis que le local fleurit», conclut Abdallah Lahrizi . Un véritable revirement

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