Réseaux sociaux : Questions à Ahmed Al Motamassik, Sociologue d’entreprises
28 juillet 2017
Aziza belouas (1393 articles)
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Réseaux sociaux : Questions à Ahmed Al Motamassik, Sociologue d’entreprises

«Nous assistons à une fragmentation et parcellisation des relations familiales»…

La Vie éco : Peut-on parler aujourd’hui d’une utilisation abusive des réseaux sociaux au Maroc ?

Avant d’entrer dans le vif du sujet, certaines précisions s’imposent pour pouvoir traiter la question. De prime abord, nous constatons que le sens commun et même la culture ambiante surestiment l’importance des moyens modernes de communication. Deux tendances ambivalentes se conjuguent dans cette attitude : la diabolisation ou la survalorisation communicationnelle des réseaux sociaux. Un penseur, György Lukács, a utilisé la notion de réification pour qualifier ce «processus par lequel on transforme quelque chose de mouvant, de dynamique en être fixe, statique».

A mon avis, le plus important est de prendre en considération les usages, les interactions et les pratiques des utilisateurs et des acteurs des réseaux sociaux. Il est indéniable qu’il y a un excès d’utilisation de ces moyens. Cela est dû d’abord à leur facilité d’utilisation et leur portée de proximité. Le manque de confiance dans l’information officielle constitue un deuxième facteur explicatif de l’ampleur de l’usage de cette stratégie de communication et d’échange. L’illusion d’accéder à la réalité directement et sans filtres institutionnels est le 3e volet justifiant l’aspect abusif des pratiques relevant de cette instance d’information et d’interactions entre les personnes.

Dans quelle mesure peut-on parler d’un changement des relations sociales et sociologiques dû à l’usage des réseaux sociaux ?

On peut voir ces changements sur trois paliers incluant les relations familiales, les relations de travail et les relations sociales. Les relations familiales traditionnelles sont fondées sur des interactions directes de face-à-face qui nécessitent des transactions présentielles.  Avec l’utilisation de l’internet nous assistons à une fragmentation et parcellisation des relations familiales : chacun vit dans son espace propre et vit une relation virtuelle qui se substitue à l’interaction concrète. Au niveau des relations de travail, la communication devient impersonnelle et abstraite. Elle s’effectue par les emails, Skype… Dans mes interventions dans les entreprises, je relève certaines réactions significatives «Ah c’est vous qui…» ; «Maintenant je mets une image sur un nom». Ces constats sont aussi valables pour les relations sociales. On noue des relations abstraites, on commence même à aimer virtuellement.

Les réseaux sociaux ont-ils impacté les relations au sein de la famille, notamment les rapports entre parents et enfants ?

Indéniablement, cela se voit au niveau des repas familiaux. Je constate le fait que chacun prend son repas dans sa chambre et à la va-vite, ce qui réduit la communication familiale. J’ai aussi constaté la communication par Skype au sein de l’espace domestique. Les relations familiales traditionnelles sont totalement dépassées par les nouveaux supports de communication. De ce fait, on peut dire qu’il est nécessaire de fonder les interactions familiales sur de nouvelles bases.

Y-a-t-il un profil type de l’utilisateur de ces moyens de communication ?

Essentiellement les jeunes  de 6 à 35 ans qui croient que c’est un moyen d’exercer leur liberté et leur autonomie et d’échapper au contrôle et à l’autorité des adultes et les «chiens de garde» des «valeurs sociales» établies.

D’autres catégories d’âge utilisent ces moyens avec une certaine réticence et une dose de méfiance vis-à-vis de la confidentialité et la fiabilité de ces supports de communication.

Quels sont les risques pour les enfants ?

L’abus d’utilisation des tablettes, smartphones, par les enfants a des effets pernicieux sur ces derniers. Nous assistons actuellement à une floraison de recherches sur la question.

Le 1er effet est la perte du principe de réalité qui est la pierre angulaire de la constitution de la personnalité de l’enfant.

Le second impact touche son intégrité physique et morale, essentiellement sa capacité de concentration et l’équilibre visuel.

Le 3e effet relève de l’obérée du processus de socialisation qui a des conséquences sur les capacités de l’enfant à établir les relations avec autrui.

Comment peut-on, selon vous, encadrer l’utilisation de ces outils ? Le Maroc est-il en retard sur ce plan ?

Les nouveaux outils de communication nous facilitent la vie et peuvent être un moyen extraordinaire de développement et d’autoformation de la personne si on sait les utiliser. D’abord à l’école où on peut les utiliser pour la recherche d’informations pertinentes pour construire le savoir et les connaissances nécessaires à l’apprentissage. Pour ce faire, il est nécessaire de développer un canevas d’utilisation qui nous permet de vérifier et de contrôler la véracité de l’information et de croiser ces dernières en vue de construire des données fiables et objectives.

Au sein de la famille, il est possible de se mettre d’accord sur des objectifs et une déontologie d’usage qui permettront d’asseoir une stratégie d’autoformation saine et adaptée.

Je reste convaincu que l’établissement d’un how know dans ce domaine est possible et ne peut être que salutaire.

In fine, l’essentiel est de prémunir les utilisateurs contre la rumeur, les fausses informations et les arnaqueurs qui sont légion sur les autoroutes de l’information.

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