Pourquoi les séniors reprennent le chemin de l’école
20 mai 2018
Aziza belouas (1460 articles)
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Pourquoi les séniors reprennent le chemin de l’école

Ils se remettent aux études pour combler un vide ou relancer leur carrière… Plusieurs établissements scolaires proposent des cours du soir destinés à cette classe d’âge.
Organisés en fin de journée, le plus souvent à partir de 19 heures, ces cours sont tout à fait adaptés aux contraintes familiales et professionnelles.

Une seconde vie. C’est ce que Keltoum et Fatima ont décidé d’avoir en se remettant aux études. «Après le départ des enfants, je me suis retrouvée quelque peu désœuvrée même si je suis institutrice. Après mes heures de travail, il y avait un peu d’ennui et un vide que j’ai tout de suite décidé de combler en reprenant les études…», raconte Keltoum Boutte qui s’est inscrite, en 2010, en licence de littérature française à la Faculté Ibn Zohr d’Agadir. Exerçant depuis plus de 20 ans, le métier d’institutrice, Keltoum, titulaire d’une licence en histoire/géographie, a voulu, dit-elle, «changer de statut pour passer d’enseignante dans le primaire à l’enseignement supérieur». Fatima Rachami, enseignante d’anglais pendant 29 ans à Casablanca, a également décidé de faire des études supérieures. Elle s’inscrit en licence d’études islamiques. «Cette décision a été prise après mon départ volontaire suite à des problèmes de santé. Mes trois enfants avaient quitté la maison familiale. J’ai voulu faire des études poussées et j’avais le temps de le faire et surtout de le faire dans un autre état d’esprit». En effet, les motivations de ces séniors qui reprennent les études sont bien différentes de celles des jeunes. «On ne fait pas d’études pour se former et se mettre sur le marché du travail, on le fait parce que l’on a envie de donner une nouvelle orientation à cette dernière partie de la vie professionnelle ou même après la retraite et le départ des enfants», explique Nadia Boulouiz, cadre bancaire durant 25 ans. Titulaire d’un diplôme de l’école bancaire, elle a décidé, après le mariage de sa fille et le départ de son fils à l’étranger, de faire des études de marketing. Est-il facile de reprendre ses études après 50 ans ou plus ? Est-ce une bonne idée ?

A ces deux interrogations, nos témoins répondent en substance et unanimement que tout dépend de la personne, de son environnement et de ses motivations. Elles soulignent aussi que les enjeux n’étant pas les mêmes, il y a une facilité à se remettre aux études. Pour Keltoum Boutte, cela n’a posé aucun problème dans la mesure où sa famille, et en particulier son époux, l’ont soutenu. En revanche, Fatima Rachami a dû faire face à l’opposition de sa famille qui lui disait «mais pourquoi faire des études maintenant, à quoi cela va servir et en plus tu vas te retrouver avec des étudiants plus jeunes et n’ayant pas la même mentalité ni les mêmes objectifs». Mais en dépit de tout cela, elle s’est inscrite et est actuellement en dernière année après avoir réussi, haut la main, les deux années de licence. Et si elle décroche sa licence, son objectif est de mener des travaux de recherche poussée. Ce qui représente pour elle une satisfaction personnelle qui lui permet de se réaliser…Le même sentiment est chez Keltoum qui est en Master 2 de communication et des médias. «J’ai réussi tous les examens avec des mentions et suis aujourd’hui en phase de poursuivre mes études doctorantes et faire des travaux de recherche. Il n’y a pas d’âge pour étudier, il suffit de le vouloir et d’être motivée», précise Keltoum. Et les motivations sont multiples : changer son orientation professionnelle, réaliser un rêve, combler un vide ou tout simplement mener une seconde vie…
En effet, les raisons pour reprendre ses études varient d’une personne à l’autre. Pour les séniors actifs, la reprise des études ou une formation diplomante vise l’amélioration de son statut et avoir une bonne fin de carrière. Pour les séniors retraités ou au foyer pendant de longues années, la reprise est motivée, selon les témoignages recueillis, par «la volonté de se réaliser soi-même, de combler un vide après le départ des enfants ou pour surmonter une épreuve difficile, notamment un décès ou une séparation».

Les femmes sont plus motivées pour la reprise des études…

Mais il y aussi ceux qui reprennent les études pour prendre leur revanche. C’est le cas de Farid Benjdia, responsable commercial dans une multinationale de la place. «Mon père, explique-t-il, a toujours fait le choix des études à notre place. Résultat, mes deux sœurs et moi-même avons fait des études que nous ne souhaitions pas, notamment la médecine. Pour mon père, avec un bac scientifique il fallait tout naturellement s’orienter vers la filière médicale. L’une de mes sœurs est gynécologue et l’autre est pédiatre. Moi, je n’ai pas fait de spécialité, j’ai exercé pendant 15 ans en tant que médecin généraliste au grand malheur de mon père et, pour aggraver mon cas, je me suis inscrit dans une école de commerce et je suis actuellement directeur commercial après avoir fermé mon cabinet… Cela me plaît et je gagne bien ma vie». Comme M.Benjdia, Amina Bouhlal, femme au foyer pendant vingt-cinq ans, a pris sa revanche en reprenant le chemin de l’école : «J’ai dû abandonner mes études de droit privé alors que j’étais en deuxième année car mon mari ne voulait pas d’une femme active. Je n’ai pas trouvé de soutien auprès de mes parents qui m’ont demandé de faire des concessions pour préserver mon mariage. Et ce n’est que l’année où mon plus jeune fils passait le bac que le déclic a eu lieu. J’ai eu envie de me remettre aux études. Mon mari s’y est fermement opposé mais j’ai été soutenu par ma fille qui faisait aussi des études de droit. Elle m’a aidée et je suis, à 56 ans, en licence cette année. C’est une grande satisfaction pour moi et j’ai pu enfin réaliser mon rêve…Mais malheureusement sans mon époux puisque l’on a divorcé…».

Reprendre ses études est certes un choix et un projet personnels, mais il implique aussi un soutien de la famille et des proches. Car, comme l’explique Nadia Boulouiz, «il faut s’organiser, il y a les révisions, les cours, les examens et cela prend du temps alors qu’il faut aussi s’occuper de la famille…Même si les enfants sont grands et autonomes, il y a toujours des contraintes. Il faut savoir gérer». Le soutien des proches est donc indispensable. A défaut, cela peut faire tanguer la vie de couple. Et ceci, selon des spécialistes, parce que ce sont beaucoup plus les femmes qui décident de se remettre aux études. Considérant leur rôle primordial dans la marche des foyers, leur seconde vie présente de grands risques de perturbations et de tensions. Une situation que l’on évite, estime Majid Warchane, professeur à la Faculté HassanII de Casablanca : «Afin d’éviter ces tensions familiales, il y a des possibilités de reprendre ses études dans la sérénité, notamment les cours du soir, les cours par correspondance ou encore la formation professionnelle. Ce sont des solutions adaptées à ces personnes».

En effet, plusieurs établissements scolaires proposent des cours du soir destinés principalement aux adultes, actifs ou pas, leur permettant de suivre une formation validée par l’obtention d’un diplôme. Organisés en fin de journée, le plus souvent à partir de 19 heures, ces cours sont tout à fait adaptés aux contraintes familiales ou autres. Par ailleurs, il existe une autre solution : la formation par correspondance. Cette formule est prisée par les étudiants, des salariés et même des personnes inactives car elle présente plusieurs avantages notamment la planification du temps de travail, la conservation de l’emploi et l’absence de contraintes de déplacement à l’établissement de formation. Selon Majid Warchane, «ce mode de formation est aujourd’hui très sérieux car les professeurs sont disponibles et accessibles par téléphone ou par Skype et peuvent ainsi fournir les explications et le suivi nécessaires aux étudiants. Mais il faut souligner que ces derniers doivent être hautement motivés et très bien organisés pour réussir leur formation». En dernier lieu, M.Warchane retient que la formation professionnelle est également une solution destinée aux salariés qui souhaitent à tout âge et au cours de leur carrière de suivre des cours. «Les entreprises paient la taxe, les employés peuvent donc en bénéficier pour s’adapter aux évolutions du monde du travail. C’est aussi un levier pour améliorer son statut au sein de l’entreprise». Ces diverses formations permettent ainsi de décrocher des licences professionnelles, des masters ou encore des masters spécialisés. Elles présentent un double avantage aussi bien pour les personnes inactives que pour les salariés. Pour la première catégorie, la flexibilité des cours du soir ou des cours par correspondance sont parfaitement adaptées aux femmes qui ont toujours, même après le départ des enfants, des contraintes sociales et familiales. De son côté, la formation professionnelle constitue une bonne opportunité de reprendre ses études, de faire de la formation continue sans se couper du monde de l’entreprise, de conserver son revenu et surtout de faire évoluer sa carrière.

La Vie éco : De plus en plus de personnes âgées de 50 ans ou même plus reprennent les études, comment peut-on expliquer cela ? n On ne dispose pas de statistiques concernant cette population, mais l’on constate en effet que beaucoup de séniors s’inscrivent à l’université ou dans certaines écoles de l’enseignement supérieur malgré la non-acceptation des anciens certificats de bac. Et pour dépasser cette interdiction, ces personnes n’hésitent pas à repasser leur baccalauréat. Ce qui prouve qu’il y a une forte volonté de reprendre les études et de réaliser leur rêve. La reprise des études après un certain âge peut s’expliquer par le fait que souvent ces personnes se retrouvent seules et désœuvrées, soit après le départ des enfants ou bien après la retraite. Et comme souvent on ne prépare pas la période post-retraite les personnes se retrouvent devant un vide sidéral qu’elles cherchent à combler. D’autre part, on peut expliquer cela par le fait que certaines personnes âgées veulent retrouver un goût de jeunesse en s’impliquant dans les études et en côtoyant les jeunes. Globalement, quelles sont les principales motivations ? La reprise des études peut être motivée chez une personne de la quarantaine par exemple par une volonté d’aller vers une nouvelle filière ou d’aller vers une autre orientation professionnelle. On peut parler alors de motivation individuelle. Il y a également la motivation à caractère social qui pousse à faire des études parce que la personne se retrouve quelque peu écartée socialement, parce qu’elle souhaite s’intégrer dans un groupe social ou bien alors se mettre à niveau par rapport à son entourage. Ces personnes sont dans un état d’esprit différent. Cela pose-t-il des problèmes relationnels avec les autres étudiants, notamment plus jeunes ? En effet, les séniors qui reprennent leurs études sont dans un état d’esprit totalement différent des jeunes étudiants. Ils reviennent sur les bancs de l’école avec une plus grande maturité, un certain recul et une expérience qui leur permet d’aborder les études d’une façon différente des jeunes étudiantes. Dans une classe composée, on note que les séniors sont dotés d’une grande hargne, ils cherchent à se perfectionner. Chez les plus jeunes, on décèle une jalousie et une rivalité, ce qui permet de dire qu’il y a un décalage notoire entre ces deux types d’étudiants. Peut-on dire que le retour des séniors aux études est un fait de société ? En quelque sorte, oui, plusieurs personnes se remettent aux études. Car il y a un changement de mentalité qui fait que cette catégorie de personnes qui souhaitent réaliser leurs rêves, se perfectionner dans un domaine ou dans une langue. Elles sont également animées par un désir et une volonté de se valoriser…Par ailleurs, c’est une bonne chose dans la mesure où ces séniors donnent l’exemple à leur entourage, notamment les enfants et les petits-enfants…

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