Panique à  bord des bus de Casa : les pirates attaquent
19 mars 2012
Hicham HOUDAIFA (83 articles)
0 Commentaire
Partager

Panique à  bord des bus de Casa : les pirates attaquent

Après les vols à  l’arraché dans la rue, les agressions au sein même des bus se multiplient. Les passagers sont pris en otage et dépouillés en plein jour. Dopés aux psychotropes, les malfaiteurs n’hésitent pas à  se servir de sabres,
et même à  tuer.

Avec la tension sociale, perceptible ces derniers temps, le sursaut en matière de criminalité était inévitable ! Ces dernières semaines, les agressions en bande et au sabre visant les usagers de bus se sont multipliées à Casablanca. Sur la ligne 120, tous les passagers ont été dépouillés et il y a même eu un passager tué dans un bus dans une autre attaque de la ligne 501. Début mars, un autre bus de la ligne 143 a été la cible d’agresseurs «new wave». «C’est un bus de la compagnie privée Chennaoui qui a été pris pour cible. Des jeunes ont attaqué des personnes qui revenaient du quartier industriel Hay Moulay Rachid. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cette ligne est visée», explique Mohamed K., inspecteur en chef de la police opérant dans la zone. Le 143 fait un long trajet qui va, d’un bout de la ville à l’autre, du quartier industriel Moulay Rachid jusqu’à Hay Hassani en passant par Ben-Msik, Aïn-Chock et Derb Ghallef. Si dans la majorité des cas ces crimes restent impunis, il arrive que la police mette la main sur quelques-uns de ces délinquants. C’est ce qui s’est passé le mois dernier quand les services de la Sûreté régionale de la préfecture d’Aïn-Chock ont arrêté une bande de malfaiteurs qui n’hésitait pas à dépouiller les usagers de la ligne numéro 60. La ligne relie le quartier Jamila 1 à Sbata, au boulevard Ziraoui en passant par la Faculté des sciences humaines Aïn-Chock, Korea, Boulevard du 2 Mars et boulevard Zerktouni. Quatre malfaiteurs, dont le plus âgé a 25 ans, se sont attaqués aux passagers. Cette fois-ci, une femme qui a pu descendre du bus a alerté deux policiers à moto qui se trouvaient à proximité. L’intervention va permettre l’arrestation d’un des malfaiteurs… qui mènera les enquêteurs au reste de la bande.

Différentes tactiques, même forfait…

«Nous assistons à un phénomène nouveau. Il faut dire qu’on n’est pas encore adapté à ce style», avoue notre inspecteur.
C’est que les stratégies adoptées par ces malfaiteurs diffèrent d’une bande à l’autre. Parfois, les membres du gang montent en même temps dans le bus. D’autres fois, ils montent séparément pour ne pas éveiller les soupçons.
«Le chef de la bande se place devant le conducteur, le sommant de ne plus s’arrêter. Son complice se tient à l’arrière du bus pour empêcher les passagers de s’enfuir. Les autres membres brandissent leurs sabres, en menaçant les passagers, principalement les femmes et les vieux. Commence alors l’étape de l’agression des passagers», raconte Rabiâa, qui a été victime d’une agression reliant Aïn-Chock à Aïn-Diab, en passant par Derb Soltane et Maârif. Sacs, poches, cartables, portefeuilles, téléphone tout y passe. «Le hold-up» ne s’arrêtera que lors que les malfaiteurs auront jugé que la moisson est bonne.
Sinon, l’horreur continuera jusqu’à ce que tous les passagers «passent à la caisse». Nous sommes devant un phénomène organisé et nouveau. Les assauts se font en plein jour, parfois pas loin des postes de police. Les agresseurs semblent très bien informés, connaissent parfaitement le parcours du bus, habitent souvent dans les quartiers où passent ces bus.
«Ces bandes s’attaquent en général à des bus qui ne sont pas remplis totalement pour qu’ils puissent agir en toute liberté. Ils connaissent bien la ligne et opèrent un rapt des passagers, le temps de leur vider les poches», raconte Rachid, contrôleur de longue date sur la ligne 97. Rachid se souvient de l’époque où les voleurs adoptaient un profil bas en optant pour ce qu’il qualifie de «riyadat al asabiî» (littéralement le sport des doigts). Puis, il y a eu la mode du vol à l’arraché : le malfaiteur se positionne près de la porte arrière, profite de l’encombrement, commet son forfait et prend ses jambes à son cou ! D’autres adoptent une stratégie plus ingénieuse. Ils opèrent à deux. Le premier bouscule le passager alors que l’autre lui fait les poches. Ou encore, l’agresseur fait semblant d’avoir perdu quelque chose et en se levant, il tâte l’usager afin de se faire une idée du contenu de ses poches, avant de passer à l’acte quelques minutes plus tard. «Aujourd’hui, les malfaiteurs ont adopté un autre style de crime. Ils ciblent en particulier le chauffeur et le receveur, afin de maîtriser le bus. Ils nous demandent de ne plus nous arrêter. On ne peut rien faire, car même si on parvient à les maîtriser, on peut être sûr qu’ils vont revenir pour nous nuire. D’ailleurs, une collègue a été sauvagement agressée parce qu’elle avait essayé de démasquer un voleur. Un autre a été tué sur la ligne 915 pour avoir résisté aux malfaiteurs. Nous sommes les premiers à souffrir de cette absence de sécurité», déplore le receveur. Exceptionnellement, quand un malfaiteur est maîtrisé, le chauffeur se dirige vers le poste de police le plus proche.

«Sators», 17, 22, différentes appellations du sabre

Il faut prendre la peine de voyager dans un de ces bus pour se faire une idée du calvaire que vivent ces milliers d’hommes et de femmes qui n’ont d’autre choix que de prendre le bus. Le 97 est une des lignes à grand risque. Ce bus relie le quartier difficile de Moulay Rachid au complexe sportif Mohammed V. Elle est donc très utilisée par les supporters de football lors des matchs. Exploitée par M’dina Bus et par Rafahiya, les bus passent par des quartiers défavorisées comme Attacharouk, kariane Sidi Othmane, Massira, Groupe 04, «Des quartiers où les agressions se font en plein jour», explique Abdelilah qui travaille au Maârif et réside à Attacharouk. Avant d’ajouter : «Dans le bus, tu es obligé d’adopter une posture offensive afin que personne ne vienne te chercher noise». Les conversations tournent autour des agressions dans le bus. Et ce sont surtout les femmes qui se plaignent. Car, en plus des voleurs, elles doivent faire face à une race tout aussi dangereuse, les pervers. Les histoires de malfaiteurs qui prennent en otage un bus entier sont également sur toutes les lèvres.
«La dernière fois, c’était des adolescents bourrés aux psychotropes. Ils étaient tous armés de sabres, les fameux 23. Ils exhibaient leurs “sators” tout en demandant aux usagers de passer à la caisse. Moi, je n’avais que 10 DH, mon foulard et mes sandales. Ils n’en voulaient pas bien sûr», racontait une passagère sur le ton de la plaisanterie. C’est que les bus de Casablanca sont devenus des lieux d’insécurité, surtout ceux qui desservent les quartiers périphériques.
«J’habite dans le quartier Salama, je ne prends que les grands taxis. Je paie certes deux dirhams de plus, mais au moins, je suis sûre de ne pas être agressée», explique Khadija, qui travaille comme employée de maison au centre-ville. Mais, c’est l’axe Moulay Rachid – Attacharouk – Lahraouiyyine qui concentre la majorité des agressions dans les bus. Des quartiers relativement nouveaux, une série d’immeubles formant des habitats dits économiques. La majorité des habitants sont des gens qui vivaient auparavant dans des bidonvilles.
Ce sont donc des citoyens qui, s’ils ne vivent pas dans la précarité, sont au seuil de la pauvreté. «Ce sont des quartiers très pauvres, surtout à Lahraouiyyine. Les gens ne travaillent pas et les plus jeunes ne vont plus à l’école. Tout concourt à créer de la délinquance», explique un responsable de la police locale. Même si le prix des psychotropes a augmenté (il atteint parfois 100 DH la pilule), les jeunes de ces quartiers en consomment toujours. «On retrouve de la marchandise volée dans le souk Al Massira et les policiers sont peu visibles. Ce sont des quartiers qui ont été abandonnés par les autorités. Les ménages souffrent de l’absence de dispositifs de sécurité. Et les jeunes malfaiteurs du quartier en profitent en allant piller des bus», explique ce militant associatif du quartier. Et d’ajouter : «On va assister à une recrudescence de la criminalité sous toutes ses formes surtout avec cette année de sécheresse».
Du côté de la police, on se plaint du manque d’effectifs et des moyens. «Il faut concevoir d’autres solutions pour lutter contre cette nouvelle forme de criminalité comme équiper les bus de caméras de surveillance ou encore prévoir un dispositif de sécurité entre les arrêts», conclut un responsable de la police. En attendant, ces bandes qui ont gagné en notoriété dans toute la ville continueront à sévir, au détriment de milliers d’usagers à la bourse déjà bien maigre…

Commentaires