L’Heure Joyeuse tend la main aux jeunes en déperdition scolaire
3 janvier 2018
Aziza belouas (1463 articles)
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L’Heure Joyeuse tend la main aux jeunes en déperdition scolaire

Désorientés, ces jeunes sont accueillis par l’association. Son pôle formation/insertion leur offre de nouvelles opportunités pour une intégration sociale… Certains ont réussi et d’autres viennent d’entamer leur parcours.

Engagée dans la lutte contre toute forme d’exclusion sociale et professionnelle, l’Heure Joyeuse vient de signer une convention de partenariat avec le groupe Label’Vie. Objectif : insérer des jeunes, aujourd’hui bénéficiaires du programme formation/ insertion mis en place par l’association, dans les magasins de l’enseigne. Ils devront occuper des postes de vendeurs et de chefs de rayons spécialisés notamment dans les produits maraîchers, le poisson ou encore la boucherie. L’association est également en passe de finaliser son projet de création d’un Centre de formation par apprentissage (CFA) d’électricité industrielle en partenariat avec l’Institut européen de coopération et de développement. Ces deux projets, qui seront effectifs dès le début 2018 permettront à l’Heure Joyeuse, association active depuis 1956, de renforcer son soutien aux jeunes, pas ou peu qualifiés, qui ont abandonné l’école et d’œuvrer pour une employabilité permanente.

L’action de l’Heure Joyeuse ne s’inscrit pas dans le concept de «l’association refuge», donc elle n’assure pas d’hébergement des bénéficiaires de son programme formation/insertion mais seulement une prise en charge de jour pour l’apprentissage et la formation. La cible est constituée de jeunes, âgés de 15 à 30 ans, qui sont issus des milieux défavorisés et de la déperdition scolaire et livrés à eux-mêmes sans aucune orientation en vue d’une insertion professionnelle.

Mohamed Khallaoui, âgé de 24 ans, en fait partie depuis deux ans. Il témoigne avoir bénéficié d’une réelle prise en charge par l’association : «J’ai abandonné l’école à cause d’un problème de vue qui m’a empêché de poursuivre mes études. Un ami m’a parlé de l’association et j’ai pu suivre le programme de formation/insertion, notamment les trois mois de formation au niveau de la Cellule d’orientation et d’insertion professionnelle (COIP) et je vais intégrer le groupe Label’Vie. J’ai passé les entretiens avec les responsables du groupe et je vais commencer au début de janvier». Pour ce jeune, résidant au quartier Hay Mohammadi, le programme de l’Heure Joyeuse est «une opportunité qui va me sauver et surtout me permettre d’avoir un travail et donc un revenu…». Malgré cela, il ne peut s’empêcher de regretter d’avoir quitté l’école.

Et c’est pour estomper ce sentiment de regret et d’échec que l’association, au début spécialisée dans la prise en charge des bébés souffrant de malnutrition, a étendu son action à la formation et l’insertion professionnelles. Elle a ainsi mis en place un dispositif comportant les trois COIP (cellule d’orientation et d’insertion professionnelle) de Belvédère, Mkansa et Sidi Maârouf, les deux centres de formation par l’apprentissage à Mkansa pour l’électricité du bâtiment et de Chouhada pour la ferronnerie d’art et enfin le centre social de proximité à Sidi Maârouf.  «Ce dispositif nous permet de sensibiliser les jeunes en déperdition scolaire et en situation précaire et de les aider à avoir un projet de vie», explique Mohamed Zouheir El Ansari, directeur des opérations à l’Heure Joyeuse. Abondant dans le même sens, Zakia Rachad, chargée des placements et suivis, précise que «le premier contact avec ces jeunes se fait au niveau des cellules d’orientation et il nous permet d’évaluer leurs besoins en formation et de cerner leur volonté de réussir afin de les intégrer dans notre programme en vue de lutter contre l’inadéquation des formations disponibles». Après cette première étape d’écoute et d’orientation, les jeunes suivent, trois mois durant, des cours de français, d’informatique et une formation Life skills en vue de renforcer leurs capacités.

70% des lauréats sont insérés dans les entreprises partenaires…

Ayant intégré l’association depuis octobre dernier, Imane Ghanam, autre jeune bénéficiaire du programme, souligne l’apport de cette prise en charge préalable à la formation : «J’étais perdue à la rentrée scolaire car je ne savais pas quoi faire… Aujourd’hui, grâce au cours de Life Skills, j’ai repris confiance en moi et je perçois autrement ma situation. J’ai certes quitté le lycée mais la porte reste ouverte pour ma formation et mon insertion professionnelle. Mes parents qui ont rencontré les responsables du programme sont également convaincus que rien n’est perdu pour moi…». Imane souhaite se spécialiser dans le culinaire. Pour cela, elle suivra, après ces trois mois de formation à la COIP, des cours de cuisine dispensés dans un centre au sein de l’orphelinat de Ben M’sick dans le cadre d’une convention avec la Direction de la formation professionnelle du département de la formation professionnelle. Elle suivra ainsi le même parcours que Oumaima Aarab, autre jeune fille rencontrée à l’Heure Joyeuse, qui va, dès le début 2018, bénéficier d’un stage de trois mois dans le secteur culinaire et de la restauration au sein des cuisines de l’association. Il est à préciser que l’Heure Joyeuse a mis en place un partenariat avec l’hôtel Hyatt Regency qui propose des stages pour une période de douze mois. On notera aussi que l’hôtel a recruté, en 2015, cinq jeunes bénéficiaires du programme formation/insertion de l’Heure Joyeuse. Ce qui a beaucoup motivé Said Moutaiî qui a décidé d’intégrer cette formation après les trois mois d’orientation à la COIP. «Je voulais d’abord être pompier puis policier mais maintenant c’est décidé je serais chef… D’ailleurs, je prépare de bons petits tajines lorsque ma mère n’est pas à la maison», raconte Said, autre victime de la déperdition scolaire âgé de 16 ans et demi. Il a quitté le collège sans aucun projet d’avenir…

Ces quatre jeunes, comme tous les autres bénéficiaires du programme, soit 6 408 jeunes entre 2012 et 2017, ont pu ainsi accéder à la formation dans diverses filières comme le bâtiment, l’électricité, le soudage, la mécanique, la restauration puis à un emploi dans l’une des entreprises privées partenaires de l’Heure Joyeuse parmi lesquelles on peut citer Schneider Electric Maroc, Nexan’s, Mondelez ou encore Centrale Danone. Selon Zakia Rachad, sur les 250 jeunes qui suivent annuellement une formation, 70% décrochent un emploi et touchent le SMIG. Les formations sont validées par une attestation de réussite délivrée aux lauréats qui sont essentiellement des garçons. Les filles, quant à elles, ne représentent pour l’heure que 32% des placements en emploi. Et c’est pour augmenter ce taux qu’un programme appelé «Fapam» sera lancé, dès le mois d’avril 2018, pour la formation des assistants aux personnes âgées et malades. «Le besoin aujourd’hui de ces profils est explicite et nous mettons en place cette formation en collaboration avec IECD et le ministère de la santé et elle est essentiellement destinée aux jeunes filles», explique Mohamed El Ansari. Toutefois, trois jeunes filles ont pu intégrer des formations de l’électricité du bâtiment au niveau du Centre de formation par l’apprentissage de Mkansa. Selon son directeur, Ahmed Réda Oumerri, «nous encourageons les filles qui ont les capacités et surtout les compétences à suivre ces formations qui sont traditionnellement destinées aux garçons». Il précisera par ailleurs que la formation se fait sur une année ou deux et est validée par un diplôme de l’Entraide nationale. Le centre de Mkansa en est à sa troisième promotion et enregistre un taux d’insertion de 82% de ses lauréats.

Selon les statistiques fournies par l’Heure Joyeuse, on retiendra que 63% des jeunes suivent le cursus de formation dans le secteur industriel suivi de la restauration à hauteur de 19%. Par ailleurs, 61% des jeunes ayant été placés en emploi ont signé un contrat à durée déterminée (CDD) et 25% un contrat d’intérim. Autant d’indicateurs motivants pour Mohamed, Oumaima, Imane et Said. Ils disent vouloir poursuivre la formation, faire les stages nécessaires, décrocher un emploi et pourquoi pas renouer avec les études en se présentant au Bac en candidat libre. Et cette volonté leur provient aussi, selon nos quatre jeunes, de l’encadrement qui leur est fourni par le pôle formation/insertion. Toutefois, le bilan du programme laisse apparaître un taux d’abandon de 10% parmi les bénéficiaires. «Mais l’association ne les abandonne pas puisqu’ils reviennent, nous les reprenons sans hésitation et nous essayons de les sensibiliser et de les prendre une nouvelle fois en charge pour leur éviter l’échec et surtout d’être livrés à la rue», conclut Zakia Rachad.

La Vie éco : Après le pôle santé, le pôle éducation, l’Heure Joyeuse a lancé le pôle formation/insertion. Pourquoi ?

Nous avons en effet beaucoup travaillé avec les enfants de 7 à 15 ans en leur permettant d’intégrer l’école et nous avons même ouvert des classes d’éduction non formelle pour cela. Mais au-delà de 15 ans, la situation est plus problématique car ces enfants, souvent issus de milieux défavorisés et de familles éclatées, n’ont aucun projet de vie, sont perdus et en manque d’orientation. C’est pour cela que nous nous sommes penchés sur cette thématique. Par ailleurs, ce programme a été déployé car aujourd’hui on constate qu’il a une détresse plus prononcée et que les jeunes sont de plus en plus exigeants. L’utilité de ce programme n’est plus à démontrer et nous ne sommes pas en compétition avec d’autres associations qui interviennent aussi sur ce chantier…

Quel bilan pouvez-vous en dresser aujourd’hui ?

Nous avons accueilli 6 408 jeunes depuis 2012 à aujourd’hui. Sur cette population, 1 705 jeunes ont été orientés, grâce aux COIP, et ont pu suivre des formations. On retiendra aussi que 1 012 jeunes ont un emploi et 311 placés en stage auprès de nos partenaires. Nous avons un noyau dur de quatre à cinq entreprises avec lesquelles nous travaillons régulièrement mais d’autres entités sont en contact avec nous pour ce programme. Nous avons d’ailleurs signé, il y a un mois, une convention avec l’AGEF, ce qui nous ouvrira certainement de nouveaux horizons.

Comment se fait le recrutement des jeunes ?

Les jeunes viennent chez nous d’eux-mêmes parce qu’ils ont entendu parler de l’Heure Joyeuse, notamment ceux qui habitent le quartier Belvédère ainsi que les quartiers avoisinants. D’autre part, nos agents font du terrain et travaillent avec les associations de quartiers qui les mettent en contact avec les jeunes, filles ou garçons, qui ont abandonné l’école ou qui se trouvent en situation d’échec scolaire.

Jusqu’où vont l’encadrement et l’accompagnement dans le temps de ces jeunes ?

Nous les accompagnons dans la conception de leurs parcours, notamment la formation, l’apprentissage et ensuite le placement en emploi ou en stage. Mais parfois ils abandonnent et on les reprend pour leur éviter d’être dans la rue. Lorsqu’ils décrochent un emploi on les initie à l’employabilité durable et on leur dit «Tu dois être autonome». C’est ce qu’on appelle le sevrage afin qu’ils se prennent en charge et qu’ils s’inscrivent dans une situation de stabilité. Et pour cela il y a un suivi de ces jeunes. Parfois, nous perdons le contact mais cela est rare.

Quels sont vos projets pour 2018 ?

Nous sommes en discussion avec de nouvelles entreprises partenaires pour le placement en emploi ou en stage de nos jeunes. Nous préparons également le lancement du nouveau CFA à Nouaceur pour l’électricité industrielle et cela en partenariat avec l’INDH. Le site du centre a déjà été identifié. Nous aurons quelque 20 000 jeunes pour deux niveaux de formation. Enfin, pour répondre aux nouvelles exigences des jeunes et permettre une plus grande adéquation de la formation à l’emploi, nous lançons un atelier de réflexion pour une stratégie du pôle éducation et formation.

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