Le long et difficile travail de reconstruction après un viol
28 mars 2018
Aziza belouas (1445 articles)
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Le long et difficile travail de reconstruction après un viol

Les victimes n’osent pas toujours dénoncer l’agression subie. Incomprises et abandonnées par leur famille, elles vivent dans la peur et l’angoisse. Les plus chanceuses sont recueillies par les associations. Mais leur reconstruction reste dure. Témoignages…

Elle n’ose plus sortir toute seule. «Dès que je marche seule dans la rue, je presse le pas, je me retourne pour regarder derrière moi, j’ai constamment le sentiment d’une présence dans mon dos…». Nadia a été violée, il y a une quinzaine d’années. Elle avait 17 ans. L’auteur du viol est un cousin et cela s’est passé lors d’une fête de mariage dans son douar à Oulad Said. De son agression, elle ne parlera que deux mois plus tard à sa mère et cela après un retard de ses règles. «J’ai compris que j’étais enceinte et qu’il me fallait de l’aide», raconte Nadia. Une aide qui ne viendra pas de sa mère, encore moins de son père et de ses frères. Tous ont douté de son histoire et l’ont chassée, évidemment après  l’avoir bien battue. Khadija, autre jeune fille violée par son voisin, raconte son calvaire : «Il m’a violée plusieurs fois et me menaçait de mort si je refusais de l’accompagner chez lui. Il était divorcé et vivait seul à quelques mètres de chez nous». Tout comme Nadia, le même sort lui fut réservé par sa famille. «Ils m’ont chassée et m’ont même forcée à quitter la ville», dit cette jeune dame, originaire de Khouribga.           A la souffrance morale et la violence physique, s’ajoute la douleur du rejet de sa propre famille et du départ, lorsqu’il faut tout laisser derrière soi pour essayer de trouver des solutions improbables, surtout dans une société peu tolérante à l’égard de ce genre d’accidents de la vie. A sa «F’diha», disent Nadia et Khadija qui ont dû partir vers l’incertain. Comment se passe l’après-viol ? Que font les victimes et que peuvent-elles faire pour se reconstruire?

Les filles, rencontrées au centre Annajda, à Diour Jamaâ, à Rabat, parlent toutes d’«une grande peur qui vous désoriente et détruit toute votre vie, si vous n’avez personne pour vous aider». En effet, une fois que les victimes osent briser la loi du silence et raconter leur viol, même à leurs plus proches parents, la terre se dérobe sous leurs pieds: elles se retrouvent dans la rue, exposées de nouveau à d’autres éventuelles agressions. Elles tombent parfois entre les mains de personnes malveillantes qui leur promettent monts et merveilles, beaucoup d’argent et une belle vie si elles acceptent de travailler avec elles…Les plus chanceuses atterrissent dans des associations d’aide aux femmes en situation difficile. Elles sont prises en charge, aidées et accompagnées pour faire valoir leurs droits. Une entreprise qui reste difficile comme en attestent les témoignages des unes et des autres.

Au Maroc, le viol est tu. On n’en parle pas car c’est la «H’chouma» qui s’abat sur toute la famille à cause d’une «mauvaise fille». C’est ainsi que, dans la société, l’on perçoit ce crime et la victime. Selon les centres d’écoute de Casablanca et Rabat, très peu de viols sont déclarés. «Il n’y a pas de statistiques précises malheureusement. Le dernier rapport du ministère de la famille, de la solidarité, de l’égalité et du développement social retient que 6% des violences subies par les femmes au Maroc sont des viols. Par contre, le viol est cité en tête des agressions subies par les femmes qui  viennent au centre.Très peu de viols sont déclarés à la police. D’après notre travail sur le terrain, on peut dire qu’environ 100 viols sont déclarés par an et il s’agit le plus souvent d’agressions sur des mineures», racontent les assistantes sociales du centre d’écoute de garage Allal à Casablanca. Et d’ajouter que «les filles qui viennent nous voir en général sont seules, déprimées et perdues. Elles ne veulent qu’une chose : oublier…». Et c’est pourquoi le recours à la justice est une décision difficile à prendre. C’est ce que racontent nos deux témoins de Oulad Said et de Khouribga. Si Nadia n’a jamais pu faire le pas, malgré l’accompagnement du centre d’écoute, Khadija, quant à elle, a osé: «Je ne voulais pas qu’il s’en sorte indemne et qu’il continue de vivre paisiblement, alors que, moi, j’avais tout perdu. Même si les entretiens avec la police étaient durs à supporter, j’ai résisté pour défendre mes droits».

Les victimes sont souvent confrontées au doute de la police 

La réaction de l’agent de police qui a recueilli sa déclaration, Khadija n’est pas prête de l’oublier. «Il m’a regardée avec un sourire au coin des lèvres et m’a dit que si je m’étais défendue je n’en serais pas là…». Pour les associations féminines et les centres d’écoute, ce genre de répliques n’étonne plus, il est courant dans la bouche de certains policiers et assistantes sociales dans les tribunaux. Ces propos sont mêmes tenus par des infirmières ou médecins dans les hôpitaux. «Souvent, les victimes sont anéanties dès les premiers contacts avec les autorités. La plupart du temps, elles abandonnent car leur parole est mise en doute. Elles sont souvent supposées avoir provoqué le viol. En fait, leurs interlocuteurs réagissent comme s’ils étaient présents au moment de l’agression!», déplore Rachida, assistante sociale au centre Annajda. Et d’ajouter : «C’est pour cela que nous accompagnons les filles qui viennent chez nous et leur proposons d’abord une prise en charge psychologique et médicale avant d’entamer une quelconque procédure judiciaire». Et dans ce même sens, l’association Solidarité Féminine privilégie l’approche amiable. Les assistantes sociales de l’association de Aicha Echenna accompagnent, dans un premier temps, les filles dans leurs douars et dans leurs familles pour expliquer la situation et vont ensuite  nouer des contacts avec l’auteur du viol pour trouver une solution. «Le plus souvent les réactions sont excessives : la famille refuse de reprendre sa fille et le violeur de reconnaître son crime. Mais, on insiste, on fait plusieurs déplacements et plusieurs visites afin de les convaincre. Parfois, on réussit à rétablir les liens familiaux», dit-on à Solidarité Féminine.

Parler de son viol est un grand soulagement pour les victimes. Mais, il faut, selon Nadia Gharbi, psychologue bénévole dans un centre d’écoute casablancais, savoir à qui s’adresser. «Parfois les filles en parlent à des amies ou à des connaissances proches ou moins proches qui le plus souvent donnent de mauvais conseils et dirigent les filles vers des voies qui ne sont pas forcément salvatrices. Il faut s’adresser aux bons interlocuteurs notamment la police, les associations, même si l’idéal serait de pouvoir se confier à la famille en premier lieu».

Deux autres filles, victimes de viol, ont assisté à notre rencontre au centre Annajda. Elles ont écouté parler leurs deux amies sans mot dire. Leur refus serait dû à la méfiance, à la peur de dévoiler leurs histoires, à la crainte d’être pas ou mal comprises…Et c’est pour assurer une bonne écoute et ne pas juger ces filles que les associations et les centres d’écoute se veulent exigeantes sur les compétences des assistantes sociales et font appel à des professionnels, notamment des médecins, des psychologues et des avocats pouvant accompagner les filles et recueillir les propos des victimes dans la sérénité,  et qui ne remettent pas en cause les confidences des victimes. Au centre Annajda de Rabat, on souligne la formation continue des bénévoles qui reçoivent les filles et assurent l’écoute téléphonique. Le mot d’ordre est d’écouter les récits des victimes, de ne pas les juger, de ne pas remettre en doute leurs histoires. Car de telles réactions peuvent détruire les victimes et leur faire perdre tout espoir de s’en sortir et de se reconstruire.

Si les victimes racontent et se sentent soulagées, cela n’est malheureusement que de courte durée. Car il leur faut assumer l’après-confidences. Leur vie prend un autre tournant et est souvent détruite. «On est tout seul, sans famille, sans maison, sans argent et sans repère aucun. On est perdu si ce n’est l’aide des associations qui nous donnent un peu d’espoir de se reconstruire…», raconte Nadia, venue de Oulad Said à Casablanca où son premier emploi fut chanteuse dans une troupe de Chikhates. Cette expérience n’a duré que deux mois : «L’assistante sociale du centre était invitée à une fête animée par notre troupe, elle m’a entendue raconter mon histoire à une femme et m’a donné son numéro de téléphone et l’adresse du centre d’écoute. J’ai pu ainsi refaire ma vie mais sans les miens qui refusent toujours de me voir…». Les parents de Khadija aussi refusent de la voir. Elle a été accueillie par une vieille voisine qui l’a mariée à son fils unique. «J’habite le quartier Rahma aujourd’hui avec mon mari et ma belle-mère qui ont aussi quitté Khouribga pour vivre avec moi à Casablanca loin de ma famille et des autres voisins qui m’ont “lynchée“», raconte Khadija qui a deux enfants et travaille dans un restaurant associatif.

Impossible d’oublier

Khadija a certes refait sa vie, mais elle n’a pas complètement oublié. D’ailleurs, les victimes n’oublient pas, n’oublient jamais leurs agressions. Celles-ci ne sont pas uniquement physiques, elles sont, selon Nadia Gharbi, surtout psychiques et morales. Ainsi, Nadia, une autre  victime, n’a jamais pu avoir, depuis son viol il y a quinze ans, une quelconque relation avec un homme. Et ce n’est pas faute d’opportunités, dit-elle, mais plutôt à cause du traumatisme, du rejet de sa famille et de la perte de tout repère social.  «Les mois qui ont suivi mon viol et mon départ de mon domicile ont été durs et traumatisants. J’étais comme déconnectée de tout et je ne comprenais pas ma situation et surtout le pourquoi de l’agression que j’ai subie», raconte Nadia qui souligne avoir préféré être tuée que d’être violée. Car le viol, pense-t-elle, est «une sorte de mort que ne peuvent comprendre que ses victimes. On est souillée dans son corps et dans son esprit. Aujourd’hui, je ne prends pas de grand taxi pour éviter d’être à côté d’un homme, je n’ai jamais eu de relation sexuelle durant ces quinze dernières années et je ne compte pas en avoir». Elle est suivie par un psychologue du centre d’écoute depuis plusieurs années, mais elle n’arrive pas à s’en sortir. Les assistantes sociales du centre d’écoute disent que «pour l’aider, nous sommes en contact avec sa famille car elle a besoin, pour se reconstruire, d’abord de renouer avec sa mère et ses frères avant de pouvoir faire la paix avec son entourage et les hommes». L’impact d’une agression sexuelle est donc important et constitue, selon plusieurs professionnels, une tache indélébile dans la mémoire de la victime que même une action en justice gagnée n’efface pas.

En effet, on apprend auprès des associations féminines que plusieurs filles qui ont engagé une action en justice ont eu gain de cause. «Les agresseurs ont été condamnés et en cas de grossesse les droits de l’enfant rétablis. Mais, psychologiquement, ces filles restent fragiles et dévastées», dit-on au centre d’écoute de garage Allal. Car la procédure judiciaire est longue et pénible pour ces filles qui doivent apporter la preuve et convaincre les juges qui sont souvent dubitatifs quant à leur bonne foi. Pour cette structure d’écoute, «il faut toujours avoir un avocat de haut niveau et rodé à ce type d’affaires. C’est ce que nous essayons de garantir aux jeunes femmes qui viennent chez nous». Si l’on peut assurer un accompagnement juridique efficace, comment peut-on aider ces filles à reprendre goût à la vie ? L’expérience de Solidarité Féminine est à retenir dans ce cas. Les filles y viennent et on leur offre immédiatement un accueil chaleureux et réparateur. Elles sont écoutées, réconfortées et rassurées quant à la suite. On leur offre un hébergement et un emploi. Lorsqu’elles ont un enfant, une prise en charge totale est assurée le temps qu’il faudra à la maman pour rebondir. Et, parallèlement, on travaille sur la réconciliation avec les familles. C’est essentiel dans leur reconstruction. Pour Fatima, une des protégées de l’association il y a plus de vingt ans, l’appui de telles structures est essentiel. «Je suis mère de famille, je me suis mariée et j’ai trois enfants. Je travaille, j’ai pu, avec mon mari, acheter un logement économique. Et j’ai toujours l’emploi que m’a trouvé l’association». Alors on peut guérir d’un viol ? Oui, répond-elle, «mais il reste toujours une cicatrice sur laquelle il est préférable de ne pas trop s’attarder».

Les agressions à caractère sexuel ont représenté 9% des affaires de violences physiques enregistrées dans les tribunaux marocains de 2014 à 2017. Le viol est en tête de ces agressions. Il est de plus en plus dénoncé grâce aux réseaux sociaux. Il est tout aussi commis dans les villes que dans le milieu rural. Cependant, il est plus fréquemment déclaré en milieu urbain. La femme rurale, faute de soutien ou par pudeur, n’ose pas encore dénoncer le viol et préfère oublier. Juridiquement, le viol est puni d’une peine de prison allant d’un an à cinq ans. Mais lorsque la victime est mineure, handicapée, enceinte ou souffrant d’une incapacité mentale, cette durée est portée de dix à vingt ans. Toutefois, les centres d’écoute notent que les victimes hésitent à recourir à la justice car le code pénal criminalise, dans ses articles 490 et 491, les relations sexuelles hors mariage. Les associations réclament la suppression de ces deux articles qui n’assurent pas la protection des victimes. Celles-ci ne sont pas non plus protégées dans la mesure où l’article 486 ne définit pas toutes les formes de viols. La définition retenue exclut le viol conjugal qui est fréquent, dit-on, dans le milieu associatif. Si l’amendement de ces dispositions se fait attendre, il faut souligner l’adoption par le Parlement, en 2014, de l’amendement supprimant la possibilité pour les violeurs d’échapper aux poursuites s’ils épousent leur victime dans le cas où celle-ci est âgée de moins de 18 ans. Pour rappel, il a fallu le suicide d’une adolescente de 16 ans, Amina Filali, pour combler cette faille qui permettait l’impunité des violeurs.

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