La difficile intégration sociale et professionnelle des malvoyants
7 décembre 2016
Aziza belouas (1364 articles)
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La difficile intégration sociale et professionnelle des malvoyants

Leur nombre est estimé à 500000 personnes au Maroc. Ils souffrent de la mauvaise perception de la société, du manque d’infrastructures adaptées, du manque d’opportunités d’intégration professionnelle…

Les premières pluies tombées la semaine dernière ont réduit la mobilité de Bouchaib. Non-voyant âgé de 44 ans, il n’aime pas l’hiver. «C’est la pire période de l’année pour moi et pour plusieurs de mes amis. Nos déplacements deviennent difficiles à cause de la pluie, de la circulation et de l’absence d’aide. Normalement, lorsqu’il ne pleut pas les gens nous aident à traverser, à changer de trottoir et à nous indiquer un endroit. Mais lorsqu’il pleut tout le monde est pressé et veut s’abriter…».  Pour Bouchaib et ses amis membres de l’Association pour la protection des non-voyants du quartier Belvedère, le quotidien, hiver ou pas, n’est pas facile. «Faire ses courses, acheter ses vêtements, régler des affaires administratives, tout cela nécessite de l’aide des proches. Dans les administrations il y a des personnes qui se proposent bénévolement ou parfois en contrepartie d’un bakchich», se désole Bouchaib qui dénonce le manque d’infrastructures   spécifiques aux personnes handicapées dans les espaces et lieux publics. «Pour nous, malvoyants, l’accès à certains bâtiments et la circulation sur les trottoirs est une épreuve…». Une autre épreuve à laquelle sont confrontés les personnes à vue déficiente, c’est l’intégration sociale et professionnelle.

Pour Bouchaib et ses compagnons, l’intégration dépend du milieu social et familial de la personne concernée. «Cela explique que certains jeunes ont fait des études et ont pu avoir du travail dans des administrations ou des entreprises privées. Leurs familles ont pris en charge leur handicap et les ont soutenus alors que moi et la plupart des personnes ici n’avons pas eu cette chance», confie notre interlocuteur. Ce qui fait dire à Fatima, jeune malvoyante : «Je suis née dans la mauvaise famille…». Pour cette trentenaire, «les périodes les plus difficiles de l’année sont la rentrée scolaire et les jours de fêtes. Tout simplement parce que mes frères et sœurs allaient à l’école et moi non. Ils portaient leurs nouveaux habits le jour des fêtes et visitaient la famille alors que cela m’était interdit. Je portais mes nouveaux vêtements et devais rester sur le pas de la porte…». Et elle poursuit: «Pour mes parents j’étais un être inutile, n’ayant aucune place dans la famille ni dans la vie». Mais cette perception des choses, elle a voulu la changer. «Cela a été mon défi et j’ai réussi…». Si elle n’a pas pu faire d’études, elle a pu bénéficier, depuis le mois de septembre, d’une formation dans le secteur de l’artisanat dans le cadre d’une convention avec l’ONU et le ministère de tutelle. Elle a aussi bénéficié d’un don de 60000 dirhams pour la création d’un parc de jeux dans les environs de Marrakech. «Je n’ai pas encore eu l’autorisation pour le terrain, mon dossier est prêt et déposé à la commune mais on me fait attendre…, certainement parce qu’ils pensent  qu’une aveugle ne peut pas gérer un projet», avance Fatima. Mais ce n’est pas ce qui lui fera baisser les bras. Car elle a d’autres motivations : éduquer et soutenir ses quatre enfants.

Seuls 7% des ouvrages dans le monde sont publiés en format accessible pour les malvoyants

Et ses efforts ont été payants puisqu’elle a remporté en juin 2016 le prix de la Meilleure maman octroyé par l’école de ses enfants. «Ils sont toujours arrivés à l’heure, toujours propres et toujours à jour dans leur travail scolaire. C’est ma plus grande réussite» confie Fatima pour qui l’intégration sociale et professionnelle des malvoyants est difficile voire impossible…

Selon l’association de Belvédère, l’intégration professionnelle reste très difficile. Très peu d’entreprises acceptent d’embaucher des personnes aveugles même lorsque celles-ci ont des diplômes de l’enseignement supérieur. L’association rappelle la circulaire de 1993 qui stipule que 7% des emplois dans le secteur public doivent être attribués à des personnes présentant un handicap. Mais dans la réalité, il n’en est rien. «Certaines personnes aveugles ont réussi à avoir des agréments de taxi qu’elles louent à des chauffeurs professionnels, mais d’autres ont pu décrocher des postes de conseillers téléphoniques ou de standardistes dans des entreprises publiques. Mais un grand nombre de personnes diplômées restent sur le carreau et sont contraintes de vivre aux dépens de leurs familles lorsque les proches acceptent, bien sûr»,  se plaint Mohamed, jeune de 30 ans et membre de l’association. Il tient également à préciser que les aveugles, à l’instar des autres populations à besoins spécifiques, n’ont pas encore pu bénéficier du Fonds de cohésion sociale institué en 2013. Ce fonds, rappelons-le, est destiné aux populations à besoins spécifiques. Selon Mohamed, «le Fonds de cohésion sociale a surtout servi à financer l’assurance maladie pour les démunis et l’enseignement des enfants issus de milieux pauvres. Mais il n’y a rien eu pour les handicapés».

Confirmant les propos de son ami, Latefa, étudiante malvoyante à la Faculté de droit de Casablanca, affirme que «faute de moyens, faire des études a été très difficile pour nous. Il y a très peu d’ouvrages en braille au Maroc. Par exemple, il n’y a pas de cartes topographiques ni de dessins en SVT en braille. Il est donc  impossible pour un non-voyant de passer des examens nationaux». Elle interpelle les pouvoirs publics et les acteurs de la société civile à agir en vue d’améliorer cet état des lieux.

Les associations focalisent leur action sur l’enseignement et la formation

La signature à Marrakech en juin dernier d’un accord apporte une lueur d’espoir aux personnes malvoyantes. Les maisons d’édition ont accepté de réduire leurs droits de reproduction pour faciliter l’accès aux livres des quelque 300 millions d’aveugles au niveau mondial. Désormais, les ouvrages pour aveugles -fichiers audio ou livres en braille- pourront être distribués dans le monde entier sans autorisation de l’éditeur.

Jusqu’à présent, un livre en braille édité en France, par exemple, ne peut être importé dans un autre pays d’Afrique ou d’Asie. Car jusqu’à la signature de l’accord de Marrakech, il fallait d’abord l’autorisation de l’écrivain ou de la maison d’édition d’origine. Une situation qui porte préjudice aux aveugles, en particulier dans les pays en voie de développement qui abritent 90% des 314 millions de malvoyants qu’on compte dans le monde. En Afrique et en Asie, donc, ils sont ainsi écartés de la possibilité d’accéder au savoir.

Conscientes de ces difficultés, les associations de prise en charge des personnes souffrant de déficiences visuelles focalisent leurs actions sur l’enseignement et la formation. L’Organisation alaouite pour la promotion des aveugles au Maroc, l’acteur principal dans ce secteur, assure la prise en charge de l’éducation, l’enseignement et la formation des non-voyants à travers le pays via une quinzaine d’instituts régionaux dédiés à la prise en charge de cette population. Et c’est pour répondre à ce besoin qu’a été créée en 2007 l’Association marocaine pour l’intégration des malvoyants à Rabat. Selon Ajiboune Omar, son président, malvoyant également, «l’association œuvre pour l’enseignement, la formation et l’intégration des personnes malvoyantes. Pour cela, nous avons mis en place un programme pour la scolarisation précoce, l’enseignement non formel, la formation professionnelle, le sport, les nouvelles technologies et les activités culturelles». Aujourd’hui, l’association compte 405 membres dont 166 ont bénéficié du programme d’enseignement et de formation professionnelle. Par ailleurs, l’association signale que 200 personnes sont sur sa liste d’attente. «Les moyens restent insuffisants mais nous pouvons dire que nous avons un bilan satisfaisant puisque nous avons pu contribuer à la scolarisation de jeunes enfants grâce à la création d’une crèche pour enfants malvoyants, nous avons aussi aidé à l’épanouissement culturel et artistique de certains de nos membres avec la création d’un orchestre de 20 personnes. Nous avons également contribué à l’intégration professionnelle de nombre de nos adhérents», se réjouissent les responsables de l’association implantée à Rabat et couvrant les villes de Kénitra, Témara et Salé.

Pour la prise en charge de ses membres, l’association a signé des accords de partenariat avec l’INDH, le ministère de l’éducation nationale et l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail. Elle a par ailleurs d’autres accords de coopération avec l’Entraide nationale et le Centre national Mohammed VI de sport pour les personnes handicapées ainsi que plusieurs associations locales qui interviennent dans la prise en charge des personnes non-voyante.

L’accès aux soins oculaires permettant de réduire l’étendue de la cécité évitable demeure souvent inaccessible à une grande partie de la population. Il s’agit le plus souvent de celles et ceux qui n’ont pas de couverture maladie ou ceux qui sont démunis car les centres de soins publics ne peuvent pas et n’ont pas les moyens pour faire face à une telle demande de soins, surtout quand il s’agit d’intervention qui demande des implants… C’est le cas dans la prise en charge de la cataracte qui engendre un coût assez élevé. En effet, une opération de chirurgie pour le traitement de la cataracte coûte entre 6 000 et 9 000 DH. Des sommes qui ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Des mécènes et des associations viennent à la rescousse et s’impliquent dans la prise en charge de ces personnes en fournissant les moyens aux hôpitaux qui assurent, à leur niveau, les infrastructures et les ressources humaines nécessaires pour la réalisation des opérations et autres actes médicaux. Selon les médecins, près de 80% des cas de cécité sont évitables parce qu’ils résultent d’affections évitables (20%) ou guérissables (60%). Les interventions destinées à prévenir et traiter la perte de l’acuité visuelle enregistrent un important taux de réussite. Il s’agit de l’opération de la cataracte pour cette affection oculaire liée au vieillissement. Par ailleurs, le ministère de la santé a mis en place un programme de prévention de la cécité via la prévention du trachome, la distribution d’ivermectine pour le traitement de la cécité des rivières, la distribution de suppléments de vitamine A pour prévenir la cécité infantile et enfin la distribution de lunettes. Par ailleurs, le Maroc a signé, dans le cadre du programme Vision 2020 en vue d’éradiquer la cécité, une convention en 2005 dans ce sens. Le Maroc, comme les 50 autres pays qui ont adopté ce programme, sont conscients de l’impact de cette action qui va améliorer la vie des millions de femmes, hommes et enfants qui souffrent déjà d’une incapacité visuelle ou qui y sont exposés. Pour cela, le ministère ainsi que les associations mènent des campagnes d’information, d’éducation et de communication. Les programmes visent également l’encouragement de la sensibilisation aux pathologies oculaires et à leur prévention et leur traitement. Pour cela, il est nécessaire de réviser le coût des opérations, d’assurer une bonne couverture des soins oculaires et de couvrir les personnes démunies qui sont le plus exposées à ces pathologies. Il importe également de garantir le suivi régulier des pathologies chroniques comme le diabète et l’hypertension artérielle qui engendrent des complications au niveau de la vue.

Au Maroc, les déficiences visuelles touchent près de 500 000 personnes, selon les statistiques du ministère de la santé. S’agissant des non-voyants, c’est-à-dire les aveugles, ils sont estimés à 200 000 dont 46,6% de femmes. La cataracte est la cause principale de la cécité au Maroc. 400 000 personnes en sont atteintes, selon des statistiques du ministère de la santé. Par ailleurs, pour le ministère et l’Organisation mondiale de la santé, quelque 50 000 nouveaux cas de cataracte sont enregistrés au Maroc chaque année. Au niveau mondial, ce sont sept millions de cas qui sont annuellement déclarés et toutes les cinq secondes une personne perd la vue.

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