Femmes du «moukef» : une corvée quotidienne pour un salaire modique
25 novembre 2016
Aziza belouas (1395 articles)
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Femmes du «moukef» : une corvée quotidienne pour un salaire modique

Elles sont âgées de 25 à 60 ans. Elles sont pauvres, mariées, veuves ou mères célibataires. Elles triment pour 200 dirhams par jour…

Huit heures du matin, Casablanca. Deux femmes accourent à la vitre d’une voiture et se disputent pour négocier avec la cliente. Elles s’insultent, en arrivent aux mains: la voiture démarre et deux gardiens essayent de les séparer… Une scène habituelle, selon Radia, la quarantaine, assise sur le trottoir en face du O’Self au quartier du CIL. «Je n’interviens pas, et personne d’ailleurs ne le fait, car cela fait partie de notre bataille quotidienne pour le travail», indique-t-elle. Radia vient chaque matin à 7 heures pour chercher du travail. Et elles sont plus d’une dizaine de femmes à se rendre au même endroit et à la même heure. On les appelle les femmes du moukef. Elles restent toute la journée au même endroit, en général aux abords d’un marché, d’une souika ou d’un supermarché, attendant une offre d’emploi, pour la journée, dans les maisons. Une activité informelle qui permet à des milliers de familles de survivre car les moukefs accueillent aussi les hommes, notamment les plombiers, les électriciens et les maçons.

Comme au CIL, des femmes viennent également chercher du travail dans d’autres moukefs notamment à la Rue d’Agadir, aux abords du marché de l’Oasis et du marché Badr au quartier Bourgogne. Qui sont-elles ? Quels travaux font-elles ? Et quel salaire perçoivent-elles ?

Avoir les réponses à ces questions n’a pas été facile. Elles sont méfiantes, ne veulent parler de rien, refusent d’être photographiées, elles veulent «juste aller travailler pour rentrer avec chouia dial lflouss à la maison». Et pour Radia, «parler à une journaliste ne va pas changer ma vie». Mais elle finit rapidement par se mêler à la conversation entamée avec sa voisine de trottoir : Khadouj, âgée de 60 ans, veuve et ayant cinq enfants à charge ainsi que sa belle-mère. Plus ouverte à la conversation, Khadouj n’hésite pas à nous parler de son quotidien au moukef. «Je suis là tous les jours à part le dimanche, sauf exception, à 6h30 minutes. J’habite Hay Hassani et je n’arrive pas à cause de mon âge à trouver un emploi à plein temps chez une famille. Alors, le moukef est la solution idéale pour rentrer avec quelques légumes et un morceau de dinde pour nourrir les enfants et la mère de mon mari décédé dans un accident de la circulation en 2010».

Elles sont veuves, mariées, divorcées ou mères célibataires. Elles ont entre 25 et 60 ans. En djellaba, foulard,  cape sur les épaules et un sac à main… «Avant je venais avec un sac en plastique, mais depuis ‘‘zéro mika’’, je me suis acheté ce sac aux puces de Hay Hassani pour y mettre mon tablier, un pyjama de rechange et mes sandales en plastique», indique Khaddouj qui suit du regard toutes les voitures qui ralentissent à sa hauteur…

Elles gagnent 150 à 200 dirhams par jour…

Plus rapide, Radia se lève et va négocier avec un chauffeur. Cela dure moins de cinq minutes et elle revient révoltée : «Il veut que je travaille toute la journée pour les préparatifs d’un mariage pour 100 dirhams. C’est insuffisant, je préfère retourner dormir chez moi plutôt que de me taper cette corvée».

Au moukef de l’Oasis, les femmes sont plus conciliantes. Saadia, âgée de 30 ans, accepte de travailler à 100 dirhams la journée car l’essentiel, dit-elle, «est de rentrer le soir avec le panier plein pour les enfants». Elle est mère de cinq enfants, tous scolarisés, et son mari est jardinier. «Nous essayons de vivre avec ce que je gagne et d’économiser une petite part des revenus de mon mari. Nous voulons acheter une maison pour notre retraite», poursuit Saadia qui vient au moukef tous les jours de la semaine y compris le dimanche. «Je n’ai pas de jour de repos, je me reposerai le jour où j’aurai ma maison», ajoute-t-elle. Elle est l’une des quinze femmes habituées du moukef de l’Oasis. Une de ses amies, Hadda, a aussi le même rythme de travail. Soit 7j/7 car elle veut marier sa fille l’été prochain. «Moi, je travaille à 100, 150 et 200 dirhams la journée en fonction des tâches que l’on me demande de faire. Mais, des fois j’accepte des demi-journées avec d’autres femmes pour 50 dirhams», dit-elle.

Mais aux alentours du marché Badr à Bourgogne, il ne faut pas espérer avoir une femme de ménage à 100 dirhams la journée. «Ici, nous sommes toutes d’accord, la journée est à 200 dirhams plus les frais de transport entre 20 et 30 dirhams en fonction de l’éloignement des clients», selon Fatima, âgée de 25 ans, mère célibataire. Et c’est généralement le tarif de ces femmes en quête de travail et prêtes à faire toutes les tâches demandées pour ne pas revenir bredouille en fin de journée.

Si, il y a trente ans, les familles faisaient appel aux femmes du moukef pour une journée de lessive ou pour laver le blé, aujourd’hui, on leur demande de faire le grand ménage, d’aider lorsqu’elles organisent des mariages ou bien pour des décès. «Aujourd’hui, la demande a changé. Parfois, on venait pour engager quatre à cinq femmes pour nettoyer les poulets la veille d’un événement ou faire la vaisselle pour des grandes occasions, mais actuellement, le traiteur prend en charge tout cela. Donc on ne fait plus appel à nous. Les familles nous prennent pour le grand ménage, et certains promoteurs immobiliers pour nettoyer les appartements ou les villas avant livraison», indique Batoul, âgée de 60 ans qui vient tous les jours au marché Badr. A son âge, il lui arrive, parfois, de faire le ménage chez deux familles par jour pour 400 dirhams dont 200 sont mis de côté pour payer le loyer de la baraque qu’elle partage avec sa jeune colocataire de 25 ans. «Nous payons un loyer de 600 dirhams par mois dans un bidonville à Dar Bouazza. Ma colocataire travaille à plein temps chez une famille à Dar Bouazza et moi je viens au moukef. Le transport me coûte 20 dirhams par jour que je donne à un voisin qui me prend en moto avec lui tous les matins à 7 heures», se lamente Batoul, les larmes aux yeux, montrant ses mains gourdes par les produits d’entretien. «Cela fait une semaine que je travaille, avec quatre autres filles, chez un promoteur du quartier Lahjajma pour nettoyer les appartements neufs. Il nous donne 250 dirhams par jour, c’est une bonne opportunité mais qui n’arrive pas tous les jours», poursuit-elle.

Et pour plaisanter et oublier, quelques secondes, son dur quotidien, elle dit rêver, pendant qu’elle fait le ménage, qu’elle est propriétaire de l’appartement et s’imagine en maîtresse de maison: «Avec les autres filles on se fait un film et chaque jour l’une de nous est patronne. Cela nous fait rire, nous permet d’oublier…». En effet, Jamila va depuis une année chez une psychologue conseillée par une association féminine pour oublier, confie-t-elle, «ce lundi noir».

«Certains clients nous harcèlent et d’autres refusent de nous payer…»

Engagée par deux jeunes hommes pour faire le ménage de leur appartement au Maarif, Jamila a été violée et violentée par l’un d’eux qui est rentré plus tôt que son ami pour la payer en fin de journée. «J’ai essayé de me défendre, j’ai crié mais il m’a battu et jetée dehors en me menaçant d’aller voir la police et leur dire que je lui est volé de l’argent. Je suis restée alitée pendant deux semaines et ma sœur m’a emmenée à l’association qui m’a conseillé de voir la psychologue bénévole», se plaint Jamila qui ne travaille, depuis son viol, qu’en binôme ou en groupe. Elle cherche un emploi permanent mais, dit-elle, c’est devenu difficile en raison de la concurrence des Africaines et des Asiatiques. Et elle ajoutera que «les familles qui engagent ces étrangères font appel à nous pour les lourdes tâches que ces dernières ne veulent pas faire».

Au moukef de la Rue d’Agadir, les femmes confirment les propos de Jamila et soulignent que les «familles engagent les étrangères surtout pour leurs enfants et nous pour ‘‘tamara’’. C’est-à-dire le grand ménage, le lavage des tapis, des couvertures et autres…». Dans ce quartier, une dizaine de femmes, toujours les mêmes, sont tous les jours assises et attendent des clientes. «Nous avons des familles habituées qui viennent tous les samedis pour le ménage de la semaine. Nous y allons à deux lorsque c’est une villa en contrepartie de 200 dirhams. Mais, il y a deux femmes plus généreuses qui nous paient, mon amie et moi, 300 dirhams et nous donnent du sucre, du thé, du café et parfois de la viande», se console Milouda qui habite Bab Marrakech et est une habituée du moukef. «Cela fait plus de dix ans que je viens ici pour le travail. Mais, durant le mois d’août et pendant Ramadan, il n’y a pas beaucoup de demandes. Ce sont des périodes que je redoute car je manque d’argent pour la famille composée de ma mère, mon fils au chômage et sa femme», poursuit-elle. Et ne manque pas de souligner «que le moukef est une solution à nos problèmes mais il y a des risques notamment celui de ne pas être payé à la fin de la journée sous prétexte que le travail a été mal fait… Et si l’on conteste, les maîtresses de maison nous menacent et nous accusent de vol !».

La plupart de ces femmes sont fatiguées de venir tous les matins chercher du travail. Visages fermés et leurs regards tristes. Elles viennent au moukef, hiver comme été, pour du travail incertain. Elles craignent de ne pas avoir de travail, donc pas d’argent, et de devoir revenir à la maison bredouilles…Elles se désintéressent de tout ce qui les entoure et leurs discussions tournent autour de la cliente et du revenu de la veille. Leur priorité est d’avoir de quoi payer le loyer, l’eau et l’électricité et de quoi nourrir la famille. Une famille, le plus souvent, composée de parents âgés et malades et d’un mari et des enfants au chômage.

Des questions posées aux vingt femmes rencontrées dans les quatre moukefs casablancais, il ressort qu’elles savent peu ou rien du projet de loi sur le personnel de maison, de la Moudouwana et elles ne s’intéressent pas du tout à la vie politique du pays. Voici leurs réponses… • Avez-vous entendu parler de la loi sur le personnel de maison ? Sur les vingt femmes interrogées, quatre seulement ont entendu parler de ce texte. Ce qu’elles en savent ? «Je pense que l’on aura la caisse». Il faut comprendre la protection sociale à la Caisse nationale de sécurité sociale. Les autres ignorent l’existence de ce projet et disent qu’elles n’y croient pas car «personne ne se soucie des travailleurs et encore moins des femmes de ménage». • Et la Moudouwana ? (Rires)…Elles connaissent toutes la chanson portant le même intitulé de Najat Aatabou. Mais, contrairement à la loi sur le personnel de maison, elles ont toutes entendu parler de la Moudouwana et n’en ont retenu que la possibilité accordée aux femmes de demander le divorce et de partager les biens avec l’ex-mari. Des connaissances qui restent sommaires toutefois car elles ne connaissent ni les conditions ni les procédures à suivre… Mais elles disent que «ce texte fait peur aux hommes… (rires), cependant il ne les a pas poussés à travailler». Sur les 20 femmes interrogées, quatre seulement ont des maris qui travaillent. Pour les autres, ils les ont abandonnées (cinq d’entre elles), quatre sont veuves et pour les sept autres les époux sont au chômage. • Avez-vous le Régime d’assistance médicale pour les démunis ? Sur les vingt femmes sondées, douze ont leurs cartes du Ramed alors que pour les autres «il n’y a pas de temps pour s’occuper de cela, il faut gagner sa vie». La lenteur des procédures, la paperasse à fournir sont des obstacles, selon ces femmes, qui ne bénéficient d’aucune protection sociale ni de couverture médicale. Pourtant, disent-elles, «les risques sont importants, sachant que nous pouvons faire des chutes sur les lieux de travail et beaucoup d’entre nous ont des allergies à cause des produits détergents». • Et la politique ? Avez-vous voté ? Une seule sur les vingt femmes sondées a voté. Les autres ne l’ont pas fait et ne l’ont jamais fait. A quoi cela sert de voter ? Nous ne connaissons pas les personnes qui font de la politique, disent-elles en substance.

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