Des mères célibataires racontent leur calvaire et interpellent la société
19 février 2014
Jaouad Midech (648 articles)
0 Commentaire
Partager

Des mères célibataires racontent leur calvaire et interpellent la société

Un nouvel ouvrage sur les mères célibataires: une dizaine de femmes et d’enfants témoignent à  haute voix. On y découvre de nouvelles histoires, un ton nouveau.
Elles témoignent désormais pour dénoncer la hogra et réclamer un statut digne pour elles et pour leurs enfants, une citoyenneté pleine et sans discrimination.

Elles s’appellent Itto, Rafea, Safia, Meriem, Ouarda, Zaina, Ahlam, Zahra, elles ont toutes accepté de témoigner «à hautes voix», raconter leurs tribulations de mères célibataires. Mais il y a aussi Malak et Tarik, produits de grossesses non désirées, qui racontent les leurs. Regards croisés de mères engrossées et d’enfants nés dans la douleur, dans une société qui a encore du mal à digérer une réalité sociale pourtant courante, racontés sans complexe dans A hautes voix, un livre sorti en décembre 2013*. Il n’est pas le premier et il ne sera certainement pas le dernier car les langues viennent à peine de se lâcher pour briser l’omerta.
En effet, il y a eu Miseria de l’emblématique Aïcha Ech Chenna sorti en 1996, où cette farouche défenseuse de la cause de ces filles mères, fondatrice par ailleurs de l’association «Solidarité Féminine», a eu le courage de briser le tabou. Pour la première fois une femme ose raconter l’histoire d’une vingtaine de femmes qui accouchent sans être mariées : si c’est à l’hôpital, elles seront arrêtées, jugées et condamnées de 3 à 6 mois de prison «pour prostitution», l’enfant est soit emprisonné avec la mère, soit confié à l’orphelinat. Si elles évitent l’hôpital, c’est pour le faire dans la rue ou chez des proches compatissants, et quel que soit le lieu c’est toujours le rejet et la honte.
Il y a eu aussi, c’est vrai, en 2005, la publication de Grossesses de la honte* coécrit par Soumia Naâmane et Chakib Guessous, un livre magistral qui a participé à lever le voile, avec un regard sociologique, sur ce phénomène sociétal. Une enquête qui avait duré trois ans, où les deux auteurs avaient pointé du doigt les causes qui favorisent la survenue de ces grossesses, elles s’appellent précarité économique, violence familiale, absence de protection des mineurs, viols, inceste… C’est encore Aïcha Ech-Chenna qui pousse les deux auteurs à faire ce travail, les sachant sensibles au sort abominable de centaines d’enfants nés dans la rue ou au bas d’immeubles, abandonnés à leur sort dans des poubelles.

Trois ans plus tard, c’est le tour de la comédienne Amal Ayouch qui, avec sa pièce de théâtre Violenscène, réalisée en 2008, brise à sa façon la loi du silence. Là, on n’est plus dans l’écrit ou dans l’oral, mais sur scène, devant des spectateurs, à écouter et voir raconter les expériences de jeunes filles mères. La même comédienne revient à la charge en 2013, pour écouter d’autres témoignages, les transcrire et les sortir sous forme de ce livre intitulé A hautes voix. Cette fois-ci, ce sont les concernées et leurs enfants eux-mêmes qui prennent la parole, et c’est Mme Ayouch qui écoute et qui transcrit fidèlement les propos. La nouveauté ? Ces témoignages se distinguent des autres par le fait que ces mères célibataires ne sont plus dans ce discours de victimisation d’auparavant mais de citoyennes qui réclament un statut plus digne pour elles et pour leurs enfants. «C’est fini les pleurs et les lamentations, on n’entend plus des voix désespérées, cassées par la douleur du traumatisme, mais des voix de femmes déterminées, sûres d’elles-mêmes, autonomes, capables d’avancer dans la société», explique Hafida Elbaz, chargée de mission au sein de l’association Solidarité Féminine.

Nouvelle prise de conscience

Autrement dit, on est devant une nouvelle génération de témoignages qui dénotent une nouvelle prise de conscience, un refus du mépris, cette «hogra» ressentie par toutes ces femmes, comme l’explique Naïma Chikhaoui, sociologue-anthropologue, qui a participé à la confection de cet ouvrage.
Comme le dit Safia, la licenciée en sociologie qui poursuit encore ses études à la faculté de Ben M’sik pour avoir une autre licence professionnelle : «Aujourd’hui, j’en arrive à me dire que ce n’est pas parce que j’ai un enfant hors mariage que je suis une mauvaise fille et que je n’ai pas ma place dans la société. Je pense que je peux être utile dans cette société et que j’ai même des choses à donner». Au fait, cette lucidité n’est pas le fait du hasard, mais le fruit de plusieurs années d’inlassable travail de Solidarité Féminine mené auprès de ces filles mères pour leur inculquer cet esprit d’autonomie et les intégrer parfaitement dans la société qui les renie, par le travail d’abord et surtout. On leur a préparé tout un programme de renforcement de capacités, dont un atelier dédié à «l’estime de soi», avec la participation et le financement d’organismes de pays étrangers sensibles à la cause comme la fondation Intermón Oxfam, et l’appui de la Diputación Foral de Gipuzkoa, un programme qui aura coûté 193 809 euros. Le résultat, on le voit, n’a pas été décevant. Plusieurs, «fortes de l’amour inconditionnel de leurs enfants, se rebellent en brandissant l’étendard de la revendication au respect de leur droit de citoyennes et d’une vie digne», lit-on dans l’introduction écrite par Hafida Elbaz.
Des histoires éparses, mais qui disent toutes à haute voix une même vérité : «Celle d’une société schizophrénique qui nie une de ses réalités», conclut Naïma Chikhaoui. Et Itto, l’une des témoins dans cet ouvrage est on ne peut plus claire : «Ni vu ni connu. Tu parles ! C’est juste qu’on ferme les yeux, parce que ça ne compte pas. On s’en fout» (voir témoignages).

Tout le mérite en revient à cette dame de fer, Aicha Ech Chenna, qui a mené depuis trois décennies un travail inlassable auprès de ces laissées-pour compte, sa récente nomination au grade de Chevalier de la Légion d’honneur de la République française (Bulletin officiel français du 31 mars 2013), est une récompense et une reconnaissance internationale plus que méritées. La distinction lui a été remise lundi dernier par l’ambassadeur de France à Rabat.

* «A hautes voix», Amal Ayouch, éditions Le Fennec, décembre 2013, 45 DH.

Commentaires

0 Commentaire Soyez le premier à donner votre avis

Commentez cet article

Your data will be safe! Your e-mail address will not be published. Also other data will not be shared with third person. Required fields marked as *