Dans l’univers des usuriers…
30 août 2017
Hicham HOUDAIFA (119 articles)
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Dans l’univers des usuriers…

On les trouve dans presque tous les quartiers et même dans certaines entreprises. Ils prêtent généralement de petites sommes d’argent sur de courtes durées aux personnes dans l’urgence, à faibles revenus ou qui n’ont pas accès aux banques. Une activité illégale mais exercée en toute impunité !

On l’appelle Rachid le fou. Il squatte depuis de nombreuses années la terrasse de cette brasserie située non loin du boulevard Mohammed V. L’homme est très connu dans le coin. Et ce pour une raison très simple : il est le prêteur d’argent du quartier, l’usurier notoire de lmdina, le centre-ville historique de Casablanca. Rachid passe sa journée entière dans le coin, assisté par deux personnes, qui lui servent d’intermédiaires avec ceux ou celles qui ont un besoin pressant d’argent. «Il vit de cette activité depuis plus de 30 ans. Au départ, son terrain de chasse se limitait à l’ancienne médina où il prêtait de l’argent aux voisins et à leurs connaissances. On raconte qu’il avait hérité d’une certaine somme d’argent à la mort de ses parents et qu’il a décidé de l’exploiter de cette façon-là», nous explique Mohamed, qui travaille comme serveur dans la brasserie où Rachid se rend chaque jour.

Prêteur de turfistes

Rachid prête de l’argent moyennant une commission assez conséquente. «Il prête de 1 000 à 10 000 DH. Cela dépend bien sûr du profil de la personne. Pour les uns, des connaissances ou des clients de longue date, il n’exige pas de garantie. Pour d’autres, il prend comme caution une reconnaissance de dette signée et légalisée ou un chèque avec, comme montant inscrit, la somme prêtée en plus de la commission», nous confie un des assistants qui l’aident à lui trouver des clients «sougourou» (solvables). Et d’ajouter : «Rachid demande pour 1 000 DH prêtés un retour de 1 200 DH un mois après. Pour 5 000 DH, on se doit de lui rembourser 6 000 DH. Si l’emprunteur est incapable de rembourser toute la somme, il est sommé de payer «les intérêts», c’est-à-dire les 200 DH au cas où la somme prêtée est de 1 000 DH. Il aura à payer encore une fois 1 200 DH après un mois. C’est la règle instituée par les usuriers».

Les «clients», Rachid les recrute tout d’abord dans cette faune de turfistes que l’on retrouve dans les cafés et bars PMU, une dizaine de lieux situés à proximité. Des personnes qui, à un moment ou un autre, ont un besoin urgent d’argent pour couvrir leurs pertes. Il s’agit de cadres bancaires, de fonctionnaires ou encore de retraités qui sont des joueurs des course par course. Ce sont des courses de chevaux où l’on peut miser sur des chevaux en simple ou en jumelé, et ce tout au long de la journée. On ne parle pas là de cette catégorie de parieurs qui osent une mise, de temps à autre, sur un tiercé, un quarté ou un quinté, un événement qui a lieu une fois par jour. La faune qui a besoin de l’argent de Rachid se compose de turfistes compulsifs, qui jouent à toutes les courses, parfois 16 courses par jour. «Auparavant, les course par course étaient cantonnées dans les agences PMUM que comptait la ville. Aujourd’hui, ce service est proposé par plus de 100 points de vente sur Casablanca. De plus, l’offre des courses a considérablement augmenté ces dernières années. Ce qui a une incidence sur le portefeuille des parieurs, surtout les plus mordus d’entre eux», explique Hicham, un turfiste de longue date. Et c’est exactement chez cette catégorie de parieurs que Rachid trouve sa clientèle. «Il s’agit de personnes solvables puisqu’ils ont un travail, mais qui à cause d’une mauvaise journée où ils ont perdu beaucoup d’argent, se retrouvent dans l’impossibilité de payer le loyer, la facture d’eau et d’électricité, l’école des petits. Et c’est là où l’argent de Rachid devient précieux», explique cette connaissance de notre usurier. Ils sont plusieurs à penser que malgré son tempérament, porté naturellement sur les insultes et la bagarre à cause des retards de paiement, Rachid peut être utile, surtout lors des événements importants. «Aid Al Adha, la rentrée scolaire…, ce sont durant ces périodes que Rachid connaît un pic d’activité. Il peut également servir lors de problèmes qui surviennent à l’improviste comme la maladie d’un proche», ajoute cet autre collaborateur de Rachid. Ce dernier n’hésite pas, quand il ne reçoit pas son argent à temps, à commencer tout d’abord par des menaces de déposer le chèque de garantie à la banque avant de passer à des méthodes autrement plus efficaces. «Rachid n’a aucun intérêt à envoyer un emprunteur en prison, notamment en déposant un chèque sans provision. Il préfère lui faire un scandale sur son lieu de travail ou chez lui. C’est ainsi qu’il obtient ses meilleurs résultats», conclut notre source.

Notre usurier semble avoir des appuis puisqu’il n’a jamais été inquiété pour l’activité qu’il exerce publiquement, à quelques mètres de l’arrondissement. «Nous sommes allés déposer plainte afin qu’il cesse de pratiquer son sale business dans notre quartier, mais il n’a jamais eté inquiété», souligne un des habitants de la rue où Rachid le fou sévit. Pourtant, la loi est claire à ce sujet. Le prêt de l’argent n’est autorisé que pour les banques et les sociétés de financement. Un particulier n’a pas le droit de prêter de l’argent avec des intérêts et risque la prison s’il est rendu coupable de ce délit.

Rachid est loin d’être l’unique usurier de Casablanca. Dans chaque quartier de la capitale économique, on retrouve des personnes qui prêtent de l’argent, moyennant un intérêt mensuel. «La vie est dure et les fins de mois difficiles. On est obligé de passer par ces personnes quand toutes les portes sont fermées», affirme Mohamed, marchant ambulant au marché de Hay Mohammadi. Mohamed fait partie de cette population qui vit de l’informel et qui, de facto, ne pourra jamais bénéficier d’un crédit bancaire. C’est le cas des artisans, des plombiers, électriciens et autres peintres ne disposant pas de patente. San parler des marchands ambulants et ce large contingent de personnes qui travaillent au noir. Autant dire des centaines de milliers de familles juste à Casablanca ! «J’ai toutes les garanties pour avoir tous les crédits que je désire, mais le problème que l’on me sort chaque fois que je veux emprunter de l’argent à une banque, c’est que je ne disposais pas des documents demandés par les organismes de financement», nous explique Daoud qui dispose d’une unité informelle d’achat et de vente de déchets. Une clientèle perdue pour les banques ? «Les sociétés de financement qui dépendent de toutes les banques de la place demandent un certain nombre de documents, qui leur garantissent, du moins dans un grand nombre de cas, que le prêt sera remboursé. Si les conditions sont plus sévères, c’est que les banques ont souffert ces dernières années du taux élevé des impayés surtout pour les crédits à la consommation», nous explique cette responsable crédit dans une grande banque de la place.

Petites sommes pour petites bourses

On ne retrouve pas ces spécialistes du prêt aux particuliers uniquement dans les quartiers, mais également dans des entreprises. Moulay, lui, est un usurier très connu chez une classe bien particulière de travailleurs : les agents de sécurité. Il est spécialiste dans le prêt des petites sommes. «Je gagne 2 700 DH par mois alors que je travaille douze heures par jour. J’ai à charge deux enfants. Il n’y a pas un mois qui passe sans que je sois dans le besoin de 200 ou 300 DH», raconte Redouane, la cinquantaine, qui assure la sécurité d’une agence bancaire du centre-ville. Moulay prête des sommes allant de 300 à 600 DH et perçoit 100 DH de plus à la fin du mois pour un prêt de 300 DH. Il vit de cette activité, mais profite également de son statut d’usurier. «Quand il te prête de l’argent, il peut se permettre de te demander de lui payer un sandwich ou un café. Il n’arrêtera son harcèlement que quand il récupérera son argent», ajoute Redouane. En fait, dans les plus grandes entreprises, mais aussi dans des usines et autres unités de production, on retrouve des personnes qui font du prêt avec intérêt leur profession. Dans cette grande entreprise publique de Casablanca, trois personnes pratiquent le prêt aux particuliers, tous des employés de cet office. «Quand on a besoin d’argent urgent, on a le choix entre un employé de l’office, un retraité ou une autre personne suspendue par la direction, tous pratiquent l’usure à raison de 100 DH pour chaque 500 DH. Ils demandent comme garantie un chèque avec le montant initial plus les intérêts», affirme Mbarek, un technicien dans l’entreprise qui a eu affaire à ces usuriers. Mbarek s’est retrouvé dans une spirale d’endettement après avoir contracté un montant initial de 5 000 DH, payable 6 000 DH un mois après. «Je me suis retrouvé en train de payer 1 000 DH par mois parce que j’étais dans l’incapacité de payer l’intégralité du montant. Après six mois, j’avais payé 6 000 DH alors que je me devais encore de rembourser les 6 000 DH, somme majorée de la dette. J’ai vécu un véritable enfer», se souvient encore Mbarek. Il a dû demander de l’argent à des membres de sa famille afin de sortir de cette spirale. «A l’époque, je vivais une situation financière difficile. Je payais plusieurs traites et donc je ne pouvais pas demander un crédit à la banque. C’est d’ailleurs le cas de toutes les personnes qui s’adressent à ces prêteurs-là», conclut Mbarek. C’est grâce à la «solidarité familiale» que Mbarek a pu régler ses dettes envers l’usurier. Une pratique qui existe encore et qui permet à des milliers de Marocains de trouver des solutions non coûteuses, afin d’acheter une maison, une voiture ou faire face à une urgence. Une sorte de prêt gracieux. «J’ai fait appel aux membres de ma famille et à quelques amis intimes afin de collecter l’argent nécessaire pour assurer une avance pour l’achat de mon appartement. Je me suis engagé à rembourser une somme mensuelle à chacun d’eux. Et si je faisais face à des fins de mois difficiles, ce n’était pas la fin du monde. Je m’excusais et je remettais le paiement pour le mois d’après», raconte Anouar, instituteur de son état. Un usurier ne lui aurait pas pardonné !

Au Maroc, les facilités de paiement accordées par les commerçants sont la norme. De “moule hanoute” (l’épicier du coin) aux bijoutiers, en passant par les boutiques de prêt-à-porter et autres détaillants de matériel électroménager, le crédit est monnaie courante. Chez l’épicerie, c’est le petit carnet qui fait la loi alors que pour des commerces plus importants, on passe aux chèques, avec un montant à payer chaque mois. «La majeure partie de ma clientèle achète des articles à crédit. Il est rare de voir une personne acheter un bijou et payer cash. On n’existerait plus si on ne faisait pas des facilités de paiement à nos clients», explique ce bijoutier de l’ancienne médina. A Mohammédia, un commerçant, connu de tous, vend à crédit et sans intérêt. Il s’agit de Lahbib, un retraité qui a choisi d’ouvrir un commerce d’articles de mobilier, au bas de son immeuble, situé au bd. de la Résistance. «Lahbib est connu dans toute la ville parce qu’il accorde des facilités de paiement pour la vente d’articles, sans aucun intérêt, et avec le prix du marché», assure Rajaâ, une des clientes de Lahbib. Ce dernier n’accorde pas ces facilités à l’aveuglette. «Le premier jour, j’ai été recommandé par une de mes collègues qui s’est procuré bon nombre d’articles chez lui. Lahbib n’exige pas de chèques, ni de reconnaissance de dette», ajoute Rajaâ. Et de conclure : «Dernièrement, je lui ai demandé des articles qu’il n’a pas dans son magasin, comme un réfrigérateur et une télévision. Il les a achetés ailleurs, à un prix intéressant tout en m’accordant les mêmes facilités de paiement».

On les trouve moins facilement que les prêteurs de petites sommes d’argent aux particuliers. Eux, ce sont les usuriers «grands comptes», des prêteurs qui travaillent exclusivement avec les entreprises, généralement des PME-PMI plus ou moins structurées et de gros entrepreneurs individuels. Said est l’un de ces bailleurs de fonds informels. Il maîtrise très bien le financement de projets et des entreprises puisqu’il est à la base banquier dans une agence à Casablanca. Il profite de son poste pour recruter les clients à qui sa banque a refusé un crédit en raison d’une comptabilité peu transparente, d’une insuffisance de garanties ou de ratios financiers dégradés. Mais il ne s’aventure pas pour autant dans n’importe quel dossier. Il prête à ceux dont l’activité est solide, a le vent en poupe et qui sont clients de la banque depuis des années. Importation de marchandises de Chine et distribution à Derb Omar, promotion immobilière, acquisition et location de matériel BTP et de carrières… C’est ce genre d’opérations qu’il finance, moyennant de grosses marges d’intérêt. Par exemple, pour un prêt de 300 000 DH remboursable en plusieurs échéances pendant un an, il peut facturer jusqu’à 60 000 DH. Le tout, principal et intérêts, étant garanti par des chèques.

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