Concierges : quand la copropriété crée des emplois précaires…
8 février 2018
Aziza belouas (1431 articles)
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Concierges : quand la copropriété crée des emplois précaires…

Les concierges d’immeubles sont des hommes à tout faire. Touchant des salaires majoritairement inférieurs au SMIG, ils ne sont pas déclarés à la CNSS. Dans les quartiers huppés, on fait plutôt appel aux sociétés de sécurité.

Ils viennent, pour leur écrasante majorité, du Sud du Maroc. Fuyant le chômage et la misère, ils acceptent d’exercer un métier non réglementé en contrepartie d’un salaire modique et de petits pourboires. Ils, ce sont les concierges d’immeubles dont le nombre ne cesse d’augmenter en raison du développement de la copropriété au Maroc. Qui sont-ils? Combien touchent-ils ? Et en quoi consiste exactement leur métier ?

Outre le Sud du Maroc, les concierges d’immeubles viennent également de  Ben Ahmed, Khouribga, Safi ou El Jadida. Ils sont en général d’un âge moyen (entre 25 et 40 ans) et n’ont qu’un faible niveau d’instruction. Rares sont ceux qui ont accédé au collège. Leur recrutement se fait principalement sur la base des recommandations et ils doivent remplir trois conditions : être en bonne santé, honnêtes et rigoureux dans l’accomplissement des tâches. Pour se démarquer, certains d’entre eux obtiennent le permis de conduire. «C’est un plus qui me permet d’assurer certains services comme l’accompagnement des enfants à l’école ou de petites courses pour certains copropriétaires en cas de besoin», indique Bouchaib, concierge d’un immeuble sur l’avenue 2 Mars. De retour d’Italie, il est venu à Casablanca il y a dix ans. «Je travaillais dans une pizzeria mais je suis tombé et me suis fracturé le bras. Il a fallu m’opérer et j’étais immobilisé pendant six mois. Mon patron n’a pas voulu me reprendre une fois que je me suis rétabli. Après une année de chômage, entretenu par mon cousin et mon frère, j’ai décidé de rentrer au Maroc. Mais à Ben Ahmed, impossible de trouver un emploi alors je suis venu à Casablanca. Je suis concierge depuis six ans dans l’immeuble dont j’ai assuré le gardiennage du chantier», dit-il. Il confie, par ailleurs, que «le métier de concierge est très dur car nous sommes responsables de la sécurité de l’immeuble, des véhicules, des copropriétaires et même du voisinage. Plusieurs fois, les concierges du quartier ont dû intervenir dans des cas d’agression ou de vol à l’arraché. Nous courons un grand risque et très peu de personnes le reconnaissent».

Le travail d’un concierge implique souvent une grande responsabilité dans la mesure où il doit surveiller l’immeuble, les espaces qui lui sont attenants, recevoir et distribuer le courrier, percevoir les frais de syndic, assurer le nettoyage des parties communes de l’immeuble en l’absence d’une femme de ménage, sortir les poubelles et les laver… Mais les concierges font d’autres prestations pour arrondir leurs fins de mois. Ainsi, ils lavent les voitures des copropriétaires, font les courses, installent les bonbonnes de gaz…

Entre 1 000 et 1 500 DH par mois, sans couverture sociale

Ils sont aussi et souvent sollicités pour le recrutement du personnel de maison. Mais ils sont de moins en moins nombreux à jouer le rôle d’intermédiaires en raison des risques que cela comporte. «Je ne m’occupe jamais de ce genre d’affaires car j’ai un ami qui a eu des problèmes avec la police à cause d’une femme de ménage qu’il a placée dans une famille. Elle a volé des bijoux avant de prendre la poudre d’escampette. Comme elle n’avait pas de carte d’identité, c’est lui qui a été retenu par la police pendant 48 heures jusqu’à ce qu’elle puisse arrêter la femme de ménage. Heureusement que les employeurs avaient confiance en lui et sont intervenus pour qu’il soit relâché», raconte Nour Eddine, concierge d’un immeuble situé au quartier Gauthier à Casablanca. Pour Mohamed, un autre concierge, «le placement des femmes de ménage est un deuxième travail pourvoyeur de revenus non négligeables. Je ne fixe jamais le montant pour mon intermédiation mais les familles de mon immeuble et même celles du voisinage sont généreuses avec moi et cela parce que je ne ramène que des membres de ma famille ou bien des connaissances de mon douar dans la région de Zagora. La plupart d’entre elles n’ont jamais travaillé. Ma femme se charge de leur formation avant de les emmener chez les employeurs». Un service qui lui rapporte entre 1000 et 1 200 DH par mois.

Ce concierge gère également une petite agence informelle de femmes de ménage pour la journée : «Il y a cinq femmes de mon douar que je recommande à des familles pour effectuer les grands ménages, aider lors d’un déménagement ou pour des événements précis comme des mariages ou des décès. Elles travaillent à 200 DH la journée et ma commission est de 100 dirhams». C’est, selon lui, un complément de son salaire qui est de 1 400 dirhams. Ce qui est insuffisant, selon les concierges rencontrés, d’autant plus que la plupart d’entre eux transfèrent une partie de leurs salaires à la famille au bled. «Le logement est assuré gratuitement, nous n’avons pas à payer l’eau ni l’électricité mais nous avons d’autres dépenses à supporter… Il faudrait que les syndics augmentent  le salaire et nous paient au SMIG. Car cela nous permettra d’avoir la CNSS.  Lorsqu’on tombe malade, nous ou nos enfants, nous n’avons pas les moyens de payer les soins et nous ne pouvons pas avoir la carte du Ramed»,  dit Abdellah, concierge dans le même immeuble à Casablanca depuis 25 ans. Et, poursuit-il, «depuis 25 ans, mon salaire n’a été augmenté qu’une seule fois de 200 DH!».  Actuellement, il passe son permis de conduire car il a une promesse de travail chez une famille du quartier. Pour lui, c’est une bonne opportunité car son futur employeur entend également engager son épouse comme nounou et le couple sera logé dans un deux chambres annexes situé dans le jardin de la villa. 

La famille du concierge n’est plus la bienvenue…

Globalement donc, les concierges sont payés entre 1 000 et 1 500 dirhams par mois avec un logement. Quand celui-ci est spacieux, ils peuvent s’y installer avec leurs familles. Mais dans le milieu, on précise  qu’aujourd’hui de plus en plus de syndics préfèrent des concierges célibataires ou qui acceptent de s’installer sans leurs familles. Larbi, un jeune venu de Ouarzazate, considère que «c’est là un grand changement car auparavant lorsque le concierge était marié il avait plus de chance d’être recruté. Le mariage était un gage de sérieux et de prévention contre des comportements pouvant gêner les copropriétaires». Larbi a dû laisser sa femme au bled mais il compte changer d’immeuble pour pouvoir la ramener. «Si je n’y arrive pas j’irais chercher du travail à Marrakech, j’ai un cousin qui est gardien chez des Français…».

Pour lui, le métier de concierge a encore de bonnes perspectives à Casablanca si l’on considère tous les quartiers de villas devenus récemment zones immeubles. C’est le cas, dit-il, des quartiers L’Oasis et 2 Mars où plusieurs immeubles sont actuellement en construction. Toutefois, il craint que les copropriétaires ne fassent appel à des sociétés de gardiennage.

Serait-ce une nouvelle tendance ? Où y aurait-il des raisons qui justifient ce changement d’habitudes ?

Selon le syndic d’un immeuble au quartier du Triangle D’or, le recours à une société de gardiennage est plus intéressant : une surveillance jour et nuit est assurée et cela évite d’avoir des relations familières avec les concierges. Le nettoyage des parties communes des immeubles est également pris en charge par la société, ce qui, selon ce même syndic, «garantit un professionnalisme et un entretien régulier que l’on ne retrouve pas toujours lorsqu’il y a un concierge qui peut se laisser aller avec le temps…». De plus, ajoute cette même source, «les agents de sécurité sont plus discrets et ne s’immiscent pas dans les affaires des familles de l’immeuble. Alors que les concierges font dans le voyeurisme et le tberguig !».

  Les agents de sécurité sont donc de sérieux concurrents pour les concierges. Selon Mohamed, «ils sont dans une bien meilleure situation que nous, ils touchent le même salaire que nous mais ils ont la couverture médicale et au niveau des tâches, les copropriétaires ne leur demandent pas de faire les corvées qu’ils nous confient comme laver les voitures, faire des courses, porter de lourds paniers ou encore payer les factures de téléphone ou d’eau et d’électricité». Pour notre témoin, les agents de sécurité jouissent de plus de considération que les concierges et leur travail est valorisé alors qu’un concierge est plus perçu comme «un homme à tout faire».

Mais que dit la loi sur ce métier ? Aucun texte légal ou réglementaire n’encadre la fonction de concierge d’immeuble (copropriété), contrairement aux gardiens de villas par exemple qui sont considérés comme des travailleurs à domicile protégés par la loi n° 19.12 relatives aux employés de maison (publiée au Bulletin officiel du 22 août 2016 et devant entrer en vigueur en octobre prochain). Du coup, leurs tâches ne sont pas déterminées et souvent les copropriétaires abusent de leur disponibilité. «La journée commence à six heures du matin et l’on se voit confier des tâches diverses et variées qui n’entrent pas dans nos compétences. Mais on n’y peut rien car, si l’on refuse, les résidents peuvent engager une autre personne. Il faut aussi reconnaître que cela permet d’avoir des pourboires intéressants qui atteignent parfois 300 ou 350 DH par semaine», indique Boujmâa, concierge d’un immeuble au Maarif Extension.

En l’absence de texte spécifique, ce sont les dispositions du Code du travail qui sont applicables. Autrement dit, le salaire minimum et la couverture sociale auprès de la Caisse nationale de sécurité sociale. Ce qui semble être encore difficile dans la mesure où cela implique une hausse de la cotisation des copropriétaires qui, souvent, ne veulent pas de cette issue. Cela même, s’indigne un concierge, lorsqu’ils ont les moyens. Et d’ajouter : «Ils veulent un homme de confiance, disponible, corvéable à volonté mais au moindre coût. Ce qui n’est pas juste et c’est dévalorisant pour nous !».

Une journée de travail est bien réglée et programmée pour les gardiens d’immeubles. Elle commence à 6 heures du matin et se termine à 20 heures. A six heures, les concierges ouvrent la porte du garage et sortent les poubelles avant le passage des camions de collecte des ordures. Et ce n’est que vers 7 heures ou 7h30 qu’ils retournent dans leurs logements pour prendre le petit-déjeuner. Ensuite, le concierge balaie l’entrée de l’immeuble et passe la serpillière. Il rentrera les poubelles et procédera à leur nettoyage. «Mais, deux fois par semaine -pour mon cas c’est le mardi et le vendredi- je dois aider la femme de ménage recrutée par le syndic pour le nettoyage des parties communes. Je fais également les vitres trois fois par semaine. Lorsqu’il pleut, je dois nettoyer moi-même et tous les jours les escaliers et l’entrée de l’immeuble. Sans oublier que le samedi, je dois parfois nettoyer l’ascenseur car les résidents font le marché et souvent il y a des odeurs de poisson ou autres…», raconte Boujmâa. Une fois ces tâches matinales accomplies, le concierge est à son poste, autrement dit à l’entrée de l’immeuble, pour y rester jusqu’à 12h30. Heure du déjeuner et peut-être une petite sieste avant la reprise à 14h30. «C’est durant cette pause que, parfois, le concierge fait des petites courses pour les résidents», poursuit Boujmâa qui souligne que dans certains immeubles le règlement du syndic interdit formellement de confier de telles charges aux concierges. Car ces derniers doivent rester sur place pour la surveillance de l’immeuble. Durant l’après-midi, le concierge procède à la distribution du courrier qui lui est remis par le facteur. Et il reste en poste jusqu’à 20 heures. Heure à laquelle il jette un coup d’œil sur le garage et la terrasse avant de rejoindre son logement. Mais il reste en alerte, explique Boujmâa, car il faut être disponible en cas de panne de l’ascenseur ou de coupure d’électricité. Globalement, les concierges qualifient leur métier «d’ennuyant et caractérisé par une routine qui finit par peser au bout de quelques années…». Et c’est en été, disent-ils, lorsque les familles sont en voyage que la situation se complique car l’immeuble est vide et il faut être plus vigilant pour éviter des intrusions de voleurs par exemple. Aussi, le syndic profite de cette période parfois pour faire des travaux d’entretien des parties communes dont le concierge doit superviser la réalisation. Mais à quelle période part-il en congé ? C’est à l’occasion d’Aid Al Adha que les concierges partent en général pour un congé annuel de trois à quatre semaines. Mais avant de partir, il devra trouver un remplaçant et le briefer pour que l’intérim se passe dans les meilleures conditions…Souvent, ce congé n’est malheureusement pas payé… 

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