Bidonville Lmoumnia : les habitants racontent leur quotidien…
23 février 2017
Aziza belouas (1364 articles)
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Bidonville Lmoumnia : les habitants racontent leur quotidien…

Le bidonville compte 700 baraques construites en dur ou en tôle. Les familles y vivent depuis plus de 60 ans. Leur recasement reste incertain et leur quotidien dur : chômage, inaccessibilité des soins et inégalité des chances…

Les habitants du bidonville Lmoumnia, situé à Hay Mohammadi-Ain Sebaa, aiment qu’on leur rende visite. Chaleureux et avenants, ils sont aussi très bavards. Ils veulent tous parler et en même temps de leur quotidien. Difficile et dur, il est surtout marqué, d’une part, par la précarité de plus en plus prononcée de leurs conditions de vie, et, d’autre part, par la crainte d’un déménagement brutal et inopiné. Comme ce qui s’est passé pour leurs voisins du douar Zaraba à Hay Mohammadi. Ceux-ci n’ont pas été avertis, racontent les bidonvillois de Lmoumnia, et ont été obligés de quitter du jour au lendemain leurs baraques et de louer des hangars à 2 000 dirhams sans eau ni électricité. Craignant de subir le même sort, les membres de l’Association Sakania du bidonville se sont réunis, il y a une dizaine de jours, avec le pacha de Hay Mohammadi-Ain Sebaa pour s’enquérir de la suite du recensement effectué le 16 juin 2016. «Nous voulions savoir s’ils ont un calendrier précis pour notre recasement et nous leur avons même fait une proposition, notamment la restructuration in situ. C’est-à-dire que nous voulons rester ici et pouvoir construire nos maisons ici même», explique Fatima, résidente au bidonville. D’autres voisins qui, comme elle, y sont nés et y ont toujours vécu, estiment que ce schéma peut être retenu car «nos parents et nous-mêmes avons toujours payé, jusqu’en 2010, un loyer au propriétaire du terrain décédé il y a six ans». Envisager une autre forme de relogement, notamment l’achat d’un appartement ou bien l’octroi d’un lot de terrain à construire dans le cadre de l’attributaire-financier, reste difficile pour les bidonvillois qui manquent de ressources financières. «Nous peinons à assurer nos dépenses quotidiennes alors avec quoi payer la traite à la banque ?». Et d’ajouter : «Nous ne pouvons pas payer 100 000 dirhams pour un logement. Nous souhaitons qu’ils prennent en considération le loyer que nous avons régulièrement payé durant toutes ces dernières années, nous avons les récépissés délivrés par le propriétaire du terrain. Nous proposons que les montants que nous avons versés soient déduits du prix de l’appartement», dit un membre de l’Association Sakania.     

Dans ce bidonville de plus de 700 baraques, construites en dur ou en tôle, la pauvreté est notoire… et le quotidien très dur. Les petites ruelles sont inondées par la pluie et parfois les baraques aussi. «On ne peut pas parler d’une vie ici, voyez de vous-même l’état des rues et des maisons. L’insalubrité des habitations nous expose au froid en hiver et, en été, la chaleur est étouffante au point que l’on ne peut dormir avant trois heures du matin lorsque le temps se rafraichît un peu. En hiver, notre sommeil est perturbé car nous craignons les inondations et parfois même l’on se réveille pour balayer l’eau et essorer les couvertures mises sur le seuil pour bloquer l’eau des pluies. Nous voulons améliorer nos conditions de vie car nos enfants grandissent dans cette misère. Nous voulons leur permettre de vivre dans la dignité», raconte Khadija, mère de cinq enfants et enceinte de jumeaux. Et qui dit dignité, dit travail. Pour l’instant, elle fait le ménage chez autrui pour un salaire journalier de 30 à 100 dirhams lorsque ses employeurs sont généreux. Son mari, chiffonnier, est actuellement en prison. «Ce que je gagne n’est pas suffisant, il faut nourrir les enfants, les vêtir et les scolariser. Sans compter la facture de l’électricité. Quant aux vacances, il ne faut même pas y penser…», raconte Khadija qui travaillait il y a quelques années comme ouvrière.

Oulad Lkariane ont une mauvaise réputation…

Selon les bidonvillois, le chômage est très important et touche particulièrement les hommes. Les deux importants employeurs dans cette zone sont les usines de textile de la zone industrielle Sidi Bernoussi et Delassus. Ce sont alors essentiellement les femmes qui prennent en charge leurs familles en travaillant en tant que femmes de ménage ou ouvrières dans le textile ou l’agroalimentaire contre de petits salaires. Selon les mères de famille rencontrées à Lmoumnia, dans le textile si l’ouvrière n’est pas qualifiée, elle travaille de 8 heures à 18h30 en contrepartie d’un salaire de 8 dirhams de l’heure. Celles employées avec un contrat à durée déterminée chez Delassus sont payées 800 à 1 300 dirhams la quinzaine. «Nous travaillons de 7 heures du matin à 22 heures, du mois d’octobre au mois de mai, avec une heure de pause-déjeuner. Hors cette période, il y a une réduction du nombre d’heures de travail. Parfois on ne travaille que trois heures par jour», raconte Khadija qui a travaillé, il y a quelques années, chez Delassus. L’entreprise octroie, poursuit-elle, des aides financières lors des fêtes et la rentrée scolaire.

Les hommes du bidonville, quant à eux, sont chiffonniers ou marchands de fruits et légumes. Un travail précaire et aléatoire qui ne rapporte que quelques dirhams et ces pères de famille rentrent bredouilles parfois. Les vendeurs de fruits et légumes ne peuvent installer leurs charrettes qu’à partir de 15 heures au souk situé dans le quartier El Fadl. Ils y restent jusqu’à 22 heures et, le plus souvent, ils n’arrivent pas à écouler leurs marchandises qu’ils finissent par donner, à leur retour au bidonville, aux voisins ou à la famille. Sans compter que leur durée de travail peut être écourtée par l’arrivée des forces de l’ordre ou de la commune qui les chassent et parfois confisquent les charrettes. «L’année dernière pendant Ramadan, ils ont saisi ma charrette et mon âne. Lorsque je suis parti pour récupérer la bête, il fallait payer 1 500 dirhams. J’ai dû renoncer à la pauvre bête…», raconte Mohamed, marchand de fruits. Comme ses autres voisins, Mohamed vit avec l’espoir d’avoir un emplacement au nouveau souk. «Ils nous ont promis d’aménager un souk comme ce qui s’est fait au quartier Bernoussi. Nous avons été recensés en octobre dernier mais jusqu’à présent rien n’a été fait», avance Mustapha, un marchand ambulant vivant au bidonville depuis 58 ans.

«Avec des revenus aussi aléatoires, ce n’est pas les fins de mois mais tout le mois qui est difficile pour nous. Il faut payer la facture d’électricité et nourrir les enfants», se plaint Khadija. Les habitants de Lmoumnia paient mensuellement une facture d’électricité, la consommation d’eau étant gratuite, variant de 100 à 200 dirhams. Ce montant est majoré de 20 dirhams d’arriérés au titre de la consommation antérieure non payée. Pour les dépenses alimentaires, il y a les épiceries du bidonville qui font crédit. Mais en dépit des facilités de paiement, les ménagères de Lmoumnia évitent, lorsqu’elles le peuvent, d’acheter chez les épiciers du bidonville. Et pour cause, ils sont toujours plus chers dans la mesure où ils augmentent d’un ou de deux dirhams le prix des produits de première nécessité. Une augmentation justifiée, selon eux, par le fait qu’ils doivent se déplacer à Ain Sebaa pour s’approvisionner car les distributeurs, notamment de lait, de butane et même de farine, ne veulent pas aller jusqu’au bidonville en raison de la route qui est impraticable surtout en période de pluie. Sans compter les désagréments causés par les travaux actuellement en cours pour l’extension du tramway.

Au-delà de la modicité et parfois même de l’inexistence des revenus, les bidonvillois souffrent de l’inaccessibilité des soins et des écoles. «Dans le dispensaire, le médecin fait les consultations mais ne donne pas de médicaments pourtant disponibles. Il faut toujours donner un bakchiche pour avoir les médicaments. Aussi, le dispensaire dispose d’un échographe, mais on nous dit que seules les femmes enceintes ont droit aux examens échographiques. Pour les autres malades, il faut soudoyer l’infirmière pour pouvoir faire une échographie!», se désolent les femmes du bidonville. En général, les patients sont adressés à l’hôpital Mohammed V de Hay Mohammadi pour les consultations chez les spécialistes ou encore les examens radiologiques. «J’ai le Ramed donc je ne paie pas mais il faut attendre longtemps pour un rendez-vous. Mon mari avait une tumeur et devait passer une IRM, ils n’ont pas tenu compte de l’urgence de son cas. Résultat, il est décédé avant la date prévue pour son IRM», s’indigne Amina, veuve depuis une année et mère de trois enfants dont seul l’aîné est scolarisé. «Je voudrais mettre les deux petites à la crèche mais il n’y en a pas ici. Et celles avoisinantes sont chères pour moi. Il faut payer 200 dirhams par enfant sans compter l’assurance», poursuit-elle sans manquer de souligner que «les enfants du bidonville sont très mal vus et on ne peut les inscrire dans les écoles et les crèches des quartiers avoisinants». Selon les mères de familles, les habitants des résidences voisines ne veulent pas que leurs enfants soient «mélangés» avec ceux du Kariane. De ce fait, ces derniers sont regroupés dans une école primaire dont, selon leurs parents, la qualité de l’enseignement laisse à désirer. Pour Fatima, licenciée en droit et résidente dans le bidonville, «les enfants ont un très faible niveau en langue française. Je leur donne des cours de soutien à 50 dirhams de l’heure ou parfois même gratuitement lorsque les parents sont démunis. Et plusieurs d’entre eux ne peuvent pas suivre au collège en raison de la faiblesse de leur niveau». Par ailleurs, ils sont aussi nombreux à abandonner le collège car ils sont souvent accusés à tort et même insultés de «kariani sauvage» par les autres enfants et leurs parents… Une marginalisation que les femmes rencontrées au bidonville ne comprennent pas… «Etre bidonvillois signifie-t-il nécessairement être exclu et marginalisé?», concluent-elles.

Tanger, Tétouan, Settat, El Brouj, Ksar Lkbir, Moulay Yacoub, Missour et Fès. Huit villes qui seront, en 2017, déclarées, Villes sans Bidonvilles. Le programme «VSB» se poursuit donc pour éradiquer l’habitat insalubre. Ce phénomène touche actuellement, et selon l’enquête nationale d’évaluation de l’impact du programme VSB, 400000 familles dans les diverses régions du Maroc. Autres conclusions à retenir de cette enquête : sur les 85 villes concernées, 55 villes sont aujourd’hui déclarées sans bidonvilles. Et 82% des ménages habitant ces bidonvilles ont acquis un logement décent ou sont bénéficiaires des projets en cours d’exécution. Le programme VSB a contribué à l’amélioration du cadre de vie des ménages par leur accès à un logement salubre. Il a permis aux 84,6% des familles qui résidaient dans les bidonvilles de vivre actuellement dans des logements (maison construite ou appartement). Ces ménages ont investi une somme globale pour disposer de leur actuel logement de 162 000 dirhams (13 000 DH pour l’acquisition du terrain et 149 000 DH pour la construction). L’enquête souligne aussi une nette amélioration au niveau des équipements de base : une cuisine, une salle de bains/douche ou des toilettes. On note aussi une amélioration en ce qui concerne les raccordements des ménages aux réseaux d’eau potable et d’électricité ainsi qu’au réseau d’assainissement. Par ailleurs, le programme VSB a permis un meilleur accès à la scolarisation et donc une réduction de l’abandon scolaire puisque la distance moyenne séparant le logement de l’école pour poursuivre les études (primaire, collégiale ou secondaire) est aujourd’hui passée de 1,8 km à 1,6 km.

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