Bac international : une nécessité ou un plan de secours de dernière minute ?
27 mars 2014
Jaouad Midech (648 articles)
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Bac international : une nécessité ou un plan de secours de dernière minute ?

16 lycées sont concernés par ce bac, 82 à  la rentrée 2014. Si l’expérience s’avère concluante, elle sera généralisée. Il s’agit d’un bac qui concerne scientifiques et littéraires, avec 6 heures de français par semaine au lieu de 4 et l’enseignement des matières scientifiques se fera en français. La France dotera le Maroc de son expertise dans la formation des formateurs.

Depuis que les deux ministres de l’enseignement marocain et français, Rachid Benmokhtar et Vincent Peillon, ont signé le 17 février dernier des accords de coopération dans le secteur de l’éducation, les supputations et les amalgames de tous genres vont bon train, notamment sur la question relative à la création au Maroc d’une section du Baccalauréat international option française (BIOF). Voilà donc, après plusieurs années de tergiversations, où sévissait une dichotomie entre un enseignement des matières scientifiques en arabe dans le cycle secondaire et leur enseignement en français à l’université, les pouvoirs publics finissent par prendre la décision de revenir à l’ancien système -car il s’agit bien de cela- où le français était la langue principale d’apprentissage au lycée. Au fait, les choses ne sont pas si compliquées que cela, mais le ministère aurait dû, pour éviter toute ambiguïté (comme d’ailleurs pour le cas du programme «Massar» qui a déclenché un tollé), faire un effort de vulgarisation pour expliquer les tenants et les aboutissants de ce choix, aussi bien à l’adresse des élèves, des parents qu’à celle des enseignants eux-mêmes.

Rappelons d’abord que ce système du BIOF a déjà commencé avec le ministre Mohamed El Ouafa en septembre dernier, quelques semaines seulement après que SM Mohammed VI eut, dans son discours du 20 Août, dénoncé les dysfonctionnements qui tirent l’enseignement vers le bas, dont l’inadéquation entre les besoins du marché et la formation, et, surtout, l’épineuse question de la langue d’enseignement. Ce système du BIOF est donc en vigueur à partir de l’année scolaire en cours. Une circulaire a été adressée en septembre dernier aux six académies régionales d’éducation et de formation (AREF) du Royaume pour créer à l’échelon de chaque académie un BIOF dans un lycée, à titre expérimental. Une demi douzaine de lycées ont été concernés dans six villes : Tanger, Meknès, Casablanca, El Jadida, Marrakech et Agadir. A partir de la rentrée prochaine, ce sont 82 lycées qui seront concernés par ce système BIOF, soit un nombre équivalent à celui des délégations. Serait-ce dans la perspective d’étendre progressivement ce système à tous les lycées marocains? Tel semble le cas, mais la convention signée par la France et le Maroc ne répond pas clairement à cette question, les deux parties se contentent d’énoncer leur accord sur «le principe de double extension prévue en septembre 2014 : établissements publics et privés, d’une part, et géographique, d’autre part, avec la couverture progressive de l’ensemble du territoire marocain».

Le TCF sera aboli, encore faut-il que l’élève justifie d’une bonne connaissance du français

Sur le fond, une première clarification s’impose : ce n’est pas d’un baccalauréat français, délivré par le gouvernement français, qu’il s’agit, mais bien d’un bac marocain, comme cela existe aujourd’hui, avec cette différence près qu’un certain nombre de matières seront étudiées en langue française. La première finalité de ce projet, telle que déclinée dans le plan d’action 2014 signé entre les deux ministres, est de «contribuer à la diversification de l’offre éducative du système éducatif marocain et à une meilleure maîtrise de la langue française». Le Maroc compte, certes, le plus important réseau d’établissements français au monde -plus d’une trentaine-, où sont scolarisés quelque 30 000 élèves, ils ont des programmes en français et délivrent un bac français, mais sont toutefois loin de répondre à l’engouement des Marocains pour ce bac, malgré les frais d’inscription exorbitants. Le BIOF serait une manière d’étendre aux couches défavorisées, qui fréquentent les écoles publiques, un système plus démocratique qui leur permettra plus facilement d’accéder aux universités étrangères une fois le bac en poche. Bien entendu, à l’heure actuelle, ces établissements supérieurs français ne ferment pas leurs portes aux élèves marocains issus du bac actuel, quand bien même l’arabe soit la langue principale d’enseignement, mais ils sont très sourcilleux quant à la maîtrise d’une langue étrangère (en l’occurrence la langue française). Pour y avoir une place, les bacheliers marocains doivent réussir un test de connaissance du français (TCF). Avec ce bac, il y a renforcement du français dans l’enseignement marocain, il est donc de nature à aider les élèves à mieux s’exprimer, à l’oral et à l’écrit, au moment précis où la maîtrise des langues est le talon d’Achille de l’enseignement marocain. Est-ce à dire que les bacheliers marocains qui obtiendront ce bac international n’auront pas à être soumis au TCF s’ils veulent mener leurs études supérieures en France ? Visiblement c’est bien le cas, mais pas pour tous les élèves cependant. Le renforcement de la langue française, stipule le plan d’action 2014 précité, «implique une reconnaissance officielle de maîtrise du français pour les élèves. Les deux parties s’engagent à examiner conjointement très attentivement les modalités de dispense de la vérification du niveau linguistique des lauréats du BIOF devant permettre l’accès sans test à l’enseignement supérieur français». Autrement dit, si tous les moyens sont mobilisés pour un meilleur apprentissage du français, le TCF ne sera donc plus obligatoire.
Deuxième clarification à faire, ce bac international ne concerne pas que les branches scientifiques comme beaucoup le croient, mais aussi les branches littéraires, dans les deux cas il y a renforcement de la langue française. Deux heures supplémentaires de français par semaine sont programmées pour tout le monde (on passe donc de 4 à 6 heures), en plus de l’étude en langue française des matières scientifiques comme les maths/physiques et les sciences de la vie et de la terre (SVT).
Quant à l’année scolaire où  le choix de ce bac doit se faire, c’est la dernière année du collège. Ce choix se fait en même temps que l’orientation (sciences ou lettres), et le programme commence à partir du tronc commun, soit la première année du lycée. Bien entendu, la décision finale sera prise en fonction des notes de l’élève en français.

Dernière clarification : tous les programmes enseignés seront marocains et non pas français, donc les mêmes programmes qui sont institués de nos jours par le ministère marocain de l’éducation. Le seul changement, c’est la langue d’enseignement, le français, qui sera renforcée.

Cela dit, la décision d’introduire ce bac international avec un accent mis sur le français n’a pas été du goût de tout le monde, et le premier à avoir agi énergiquement est paradoxalement le parti même dont est issu le chef du gouvernement. Il y a d’abord le syndicat UNTM (Union nationale des travailleurs marocains) proche du PJD, qui refuse cette initiative ne serait-ce que parce qu’elle a été prise «sans la participation des partenaires sociaux et des groupes de la société civile concernée par le sujet». Cette mesure est jugée «inacceptable et sera combattue par tous les moyens possibles». Ce sont ensuite les parlementaires du PJD qui font entendre leur voix en constituant une commission à qui est confiée la tâche de rédiger un rapport pour vérifier «la compatibilité de cette décision avec les dispositions de la Constitution sur les langues et avec les orientations gouvernementales en la matière». On attend toujours ses conclusions.

Le PJD forme une commission pour étudier la constitutionnalité du BIOF

Les positions divergent quant à cette décision, mais une chose est certaine: le ministère de l’éducation nationale (MEN) l’a prise d’une façon unilatérale et sans consultation préalable des intervenants dans le domaine de l’enseignement. Ne fallait-il pas au moins attendre le prochain rapport du Conseil supérieur de l’enseignement (CSE) présidé par Omar Azzimane pour y voir plus clair? Cela sachant que ledit conseil a déjà reçu les différents projets de réforme demandés aux partis politiques, aux syndicats et aux associations œuvrant dans le domaine ? Une autre question se pose: le Maroc est-il capable de former dans un laps de temps aussi court des professeurs pour dispenser un enseignement des matières scientifiques en français, sachant qu’ils ne le faisaient auparavant qu’en arabe ? Et sachant aussi que les manuels actuels des matières scientifiques sont libellés en langue arabe ? Le ministre, M. Belmokhtar, a répondu en partie à cette question lors de la signature des accords : «Les niveaux de nos professeurs agrégés, que nous avons formés en coopération avec le ministère français, ont donné d’excellents résultats aussi bien au niveau de l’enseignement dans les classes préparatoires aux grandes écoles qu’au niveau des lycées». En tout état de cause, dans l’accord signé par les deux ministres de l’enseignement marocain et français, il est indiqué que la partie française s’engage à fournir une aide technique à la partie marocaine tout au long du processus de l’installation de ce bac international. Dans la phase d’abord d’expérimentation de l’année scolaire 2013-2014, cette aide sera fournie à travers l’Institut français du Maroc (IFM) et des lycées d’enseignement français au Maroc, lesquels sont tous associés à ce projet dès l’année en cours. Ensuite, la partie française s’engage à fournir son aide technique pour la phase d’extension du dispositif à l’ensemble des Académies régionales de l’éducation et de la formation prévue à la rentrée de septembre 2014 en mobilisant les ressources et l’expertise du MEN. Cette aide technique concernera en particulier la mise en œuvre pédagogique, la formation des personnels et l’élaboration conjointe de la certification terminale.
Cela dit, à supposer même que des professeurs seront formés et les manuels scolaires adaptés à la langue française, la question de la qualité de l’école marocaine, publique en particulier, ne sera pas résolue. L’école publique ne souffre pas que d’un déficit en matière de maîtrise de langues, d’autres maux l’affectent aussi tel que la pédagogie suivie et les conditions matérielles et psychologiques elles-mêmes dans lesquelles baigne l’élève marocain.
La langue ne résoudra pas le problème de la qualité de l’école publique tant qu’une transformation en profondeur des modes de gestion de notre école n’est pas opérée. La réforme «ne se fera pas sans l’instauration d’une culture du résultat, de l’efficacité et de l’évaluation», a tranché le plan d’urgence tant décrié.

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