Aït Bouguemez, de la pêche à   la truite au tourisme de montagne
21 avril 2006
Jaouad Midech (648 articles)
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Aït Bouguemez, de la pêche à  la truite au tourisme de montagne

Une large vallée de
35 km regroupant 15 000 habitants dans 25 douars. Désenclavée depuis
les années 1970, de plus en plus d’étrangers y viennent pour
un tourisme de montagne.
19 000 touristes en 2002, contre 3 000 en 1987.
Depuis les années 1980, elle abrite un centre de formation des guides
de montagne et plusieurs gîtes d’étape y ont ouvert.

Parmi les visiteurs venant du barrage de Bin Al Ouidane et se dirigeant vers Azilal ou vers les cascades d’Ouzoud, bien peu bifurquent vers Aït Bouguemez. Pourtant, la «vallée heureuse», non loin de Beni Mellal, mérite le détour. D’ailleurs, de plus en plus d’agences de voyage proposent ce circuit aux touristes étrangers férus de randonnées pédestres ou d’escalade. Et pour cause : le Haut Atlas central comprend plusieurs sommets de plus de 3 500 mètres (les monts Takeddid, Ougoulzat, Lgoudamen…), dont le M’goun (4 068 mètres) est le deuxième au Maroc après le Toubkal.

C’est sur cette montagne, lors d’une randonnée, que trois Français avaient trouvé la mort en septembre dernier. Ils étaient quatorze escaladeurs lorsqu’un orage a éclaté, faisant chuter subitement la température à 0° et provoquant la mort par hypothermie des trois touristes, des retraités. Quatre d’enre eux avaient abandonné l’escalade et sept l’avaient témérairement, malgré l’orage, poursuivie. Alors que ce drame se jouait au sommet du M’goun, à deux kilomètres de là, à vol d’oiseau , un soleil radieux éclairait la vallée des Aït Bouguemez.

Les touristes nationaux préfèrent Marrakech, l’Ourika ou l’Oukaïmeden
En hiver, lorsque la neige est au rendez-vous, les mordus de ski sont bien servis sur les montagnes entourant la vallée, comme l’affirme un spécialiste de la montagne marocaine, le Français André Fougerolles (président d’honneur actuel du CAF du Maroc). Dans Le Haut Atlas Central, guide alpin, ouvrage de référence de la région, il écrit : «Pour le skieur, les très longues pentes nord en surfaces quasi-structurales de ces deux montagnes (Azourki et Walgoulzat), sont extrêmement favorables à la pratique de son sport et atteignent là une ampleur et une qualité uniques au Maroc et dans toute la chaîne des Atlas».

En ce mois d’avril, c’est moins l’escalade de ces montagnes ou la pratique du ski qui peut attirer le connaisseur vers la vallée des Aït Bouguemez, mais plutôt le besoin de s’évader des miasmes de la ville, de se dégourdir les jambes, d’«entendre» le silence de la vallée et de respirer l’air pur des montagnes. Et aussi la curiosité de découvrir une région méconnue. Les vacanciers de la fête du Mouloud se sont, eux, massivement rués sur Marrakech, sur la vallée de l’Ourika ou sur l’Ouka. Mais personne n’a été tenté par la vallée des Aït Bouguemez. On n’y a pas trouvé l’ombre d’un «touriste national». En revanche, beaucoup de Français et d’Espagnols.

Eliane, une Française originaire de la Rochelle, a fui la monotonie de son petit village bordant l’Océan atlantique pour s’y aventurer comme nous. Nous faisons sa connaissance dans un gîte d’étape appartenant à Daoud, personnage célèbre dans la région. Trente-six ans, sac au dos, Eliane a choisi cette vallée comme ultime étape d’un voyage à travers le Maroc qui a duré un mois. Munie de ses jumelles et de son appareil photo, elle est allée jusqu’à Missour, à 200 km au sud-est de Fès (région de Boulmane), pour jouir du spectacle des aigles élevés par les Emiratis. Quand nous lui avons demandé pourquoi elle avait choisi les Aït Bouguemez, elle nous a répondu que c’était dans ce Maroc profond qu’elle se sentait le plus à l’aise.

Mais que signifie le nom des Aït Bouguemez ? Selon la version convenue, la vallée s’appelait à l’origine Bouwammes et elle aurait donné son nom à la tribu qui l’habite. Le nom veut dire en amazigh «les gens du centre, ou du milieu». Sans doute parce que la vallée, explique-t-on, se situe au centre des montagnes et qu’elle est aussi le point de convergence du tamazight et du tachelhit. La vallée s’étend sur 35 kilomètres. Quinze mille âmes, disséminées sur 25 douars. On y trouve une dizaine d’écoles primaires et un collège à Tabant, «chef-lieu» de la région .

Fierté de la vallée et de la population qui l’habite : le Centre de formation aux métiers de la montagne (CFAMM). Voilà une école, construite en 1987, qui a grandement participé au désenclavement de la vallée, amorcé dans les années 1970-80, avec la construction de la route asphaltée. Le centre a été mis sur pied dans le cadre du Projet de développement du tourisme de montagne (le PDTM), venu compléter le Projet Haut Atlas central (PHAC), lancé en 1983 dans le cadre d’un programme-pilote et interprovincial d’économie rurale de haute montagne. Objectif du centre : former en six mois des guides de montagne. Mais pas uniquement. Il avait pour vocation, du moins à ses débuts, de dispenser également des formations à l’artisanat (tissage, menuiserie, boissellerie) ou à l’apiculture.

Plusieurs centaines d’accompagnateurs en montagne y ont été formés depuis son ouverture. Ce qui a facilité la tâche des randonneurs dont le nombre a augmenté depuis: en 2002, ils étaient 19 000 touristes à visiter

la «Vallée heureuse», contre 3 000 seulement en 1987 (soit six fois plus en quinze ans). Plusieurs enfants du cru y ont fait leur apprentissage. Dont Daoud, le propriétaire du gîte. Mais la vraie formation de ce dernier, comme le reste des enfants de la vallée, il l’a reçue sur le tas puisqu’il connaît les montagnes environnantes, leurs reliefs et leurs aspérités, comme sa poche.
Jusqu’en 1970-80, la vallée pouvait être coupée du reste du pays pendant tout l’hiver à cause de la neige. Les habitants s’y préparaient en s’approvisionnant en produits alimentaires et bois de chauffage. Avec la première fonte des neiges et l’éclosion du printemps, quelques étrangers venaient dans la vallée, non pas pour les randonnées ou l’escalade mais surtout pour pêcher la truite de l’oued Lakhdar. Les habitants de la vallée n’étant pas friands de poisson de manière générale. C’est Saïd, frère de Daoud, le propriétaire du gîte, lui-même accompagnateur de montagne, qui nous raconte l’histoire du premier circuit que la vallée a connu. Le tourisme rural et de montagne, qui connaît aujourd’hui un développement accéléré, remonte à cette époque. Il constitue désormais une richesse aussi importante que l’élevage et l’agriculture, qui n’ont toutefois jamais été abandonnés, malgré la nouvelle manne.

Le tourisme rural a commencé avec la pêche à la truite
En 1974, un certain Michel Girodet, qui, de France, venait habituellement dans la vallée des Aït Bouguemez au mois d’avril pour y pêcher la truite, ramène avec lui une trentaine de touristes. Objectif : faire un circuit à partir de la vallée des Aït Bouguemez jusqu’à la vallée de Kalaât M’gouna. Aller et retour. Muletiers et guides (dont Daoud et Saïd) sont de la partie. Le circuit impose l’escalade de deux montagnes non infranchissables : d’abord le Tarkeddid (2 900 m), puis le M’Goun (4 068 mètres). Le périple a duré dix jours. Succès total, bien que l’on soit en août et que le risque d’orages soit grand. Ce sera le point de départ d’une activité touristique qui s’annonce florissante, surtout avec l’installation, en 1975, du Club Med, première agence à avoir acheminé des clients vers la vallée.

Depuis, plusieurs gîtes d’étape ont ouvert leurs portes, accueillant chaque année des milliers de touristes pour des circuits, dont celui qui va de Bouguemez à Oued Tassaout, du côté de Demnat (10 jours), ou celui qui mène de la même vallée jusqu’à Imilchil (12 jours).

Nous n’avions que deux jours devant nous. Nous nous sommes donc contentés d’une randonnée de six heures, derrière notre guide Mohamed, un quinquagénaire, grand, solide et affable, qui a commencé ce métier dès l’âge de 15 ans. Il touche entre 50 et 100 dirhams par personne. «Si nous étions au mois de septembre, vous vous seriez régalés de pommes des Bouguemez, uniques au monde», nous a-t-il appris.

Une vallée riche en circuits de randonnée, mais où l’agriculture (essentiellement le pommier) est toujours la principale ressource. Restes de dinosaures et gravures rupestres ajoutent à sa richesse.

Un amoureux de la vallée en raconte les richesses

Philippe Ballet, directeur du CAF de Casa, qui connaît bien la vallée, en décrit bien la richesse. «La première fois que j’y suis allé, se souvient-il, c’était pour pêcher la truite, dans les années 1980. Je suis tombé amoureux de cette région, si bien que j’y ai construit une maison, à la manière traditionnelle, en pisé. Pour décorer le plafond de plâtre, je me suis inspiré des aquarelles de l’artiste et navigateur français (né à Casablanca en 1955) Titouan Lamazou. Cet artiste a séjourné dans la vallée pendant 12 mois (entre 1981 et 82). Il avait écrit, avec Karin Huet, deux excellents livres : «Sous les toits de terre» et «Une année berbère».

C’est une vallée très riche. L’une des rares qui soient aussi larges. La vallée porte les signes d’un ancien lac glaciaire. En témoignent les falaises de 5 à 6 mètres de haut qu’on rencontre en cours de route : c’est le début de la moraine frontale du glacier. En témoignent aussi les restes de dinosaures. D’ailleurs, la région d’Azilal est très riche en ossements de dinosaures. Il y a aussi un gisement de gravures rupestres faites par des transhumants, sans doute des pasteurs, représentant des scènes de bataille ou de chasse, un patrimoine naturel et culturel absolument à conserver.
La vallée est maintenant désenclavée : il y a la route, le téléphone et l’électricité, mais ça n’a pas tellement changé les mentalités. L’accueil est aussi chaleureux que par le passé. La vallée est riche en circuits de randonnées, mais c’est une vallée dont la vocation reste l’agriculture (production de pommes), principale source de revenus avec le tourisme de montagne. En 2005 a eu lieu le premier moussem des Aït Bouguemez».

Qui s’occupe vraiment du développement de la vallée ?

Un partenariat a été engagé en 2002 entre l’association de tourisme Arbalou (une ONG française) et l’ONG CICDA (Centre international de coopération pour le développement agricole) pour le développement des Aït Bouguemez. Un assistant technique a été mis à la disposition de ce projet pour une durée de trois ans par le CICDA. Le projet vise le renforcement de l’économie locale, la mobilisation des capacités des habitants et des élus à prendre en main le développement de la vallée.

Il s’articule autour de trois axes : amélioration de l’accès et de la gestion de l’eau potable et d’irrigation; amélioration de la productivité agricole et commercialisation des produits locaux – miel, pomme, noix, fromage… – ; renforcement des capacités des institutions locales partenaires (association, commune rurale de Tabant) dans le domaine de la gestion du projet et du développement durable de la vallée.

Le Club alpin français (CAF) de Casablanca a été sollicité pour faire bénéficier les promoteurs du projet de son expérience et de ses capacités en matière d’environnement et d’économie de montagne. C’est Augustin Douillet, membre du CAF, installé dans la vallée depuis février 2004, qui est le chef du projet.

Interrogé sur ce point, Hassan, le fils de Daoud, propriétaire de gîte, lui-même guide diplômé depuis 2001 du centre de formation de Tabant, affirme que, en tout cas, pour les localités de Aït Doukkal, Tabant et Agouti, ce sont les habitants eux-mêmes qui ont amené de l’eau par tuyaux depuis la source de la montagne jusqu’à leurs chaumières et leurs champs de blé, de pommiers et de noyers. «S’il y a une association qui aide la population dans la région, c’est bien l’association des Amis des Aït Bouguemez, dirigée par une femme de poigne, Nejma Jillou, qui est en même temps élue rurale dans la commune de Tabant», tempête Hassan. Cette association a mis en effet sur pied nombre de crèches, entrepris des campagnes d’alphabétisation et créé un centre de broderie.

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