10 mois après leur calvaire, les «rockers sataniques» racontent
5 décembre 2003
Lavieeco (23812 articles)
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10 mois après leur calvaire, les «rockers sataniques» racontent

«La Vie éco» a retrouvé la piste des quatorze musiciens
accusés de pactiser avec le diable.
De leur épreuve, ils ont tous gardé des stigmates psychologiques.
Mais leur passion pour la musique est restée intacte. Ils fréquentent
toujours le milieu musical et ils donnent des concerts par intermittence.
Retour sur une affaire qui n’aurait jamais dû avoir lieu.

Février 2003, un dimanche comme les autres. La police a, murmure-t-on, effectué des perquisitions et procédé à des arrestations pour démanteler un mystérieux réseau "sataniste". Dans le Maroc de l’avant 16 mai, la nouvelle qui se propage comme une traînée de poudre produit l’effet d’une bombe. Le lendemain, la vérification des identités provoque la stupeur : les «satanistes» en question, au nombre de quatorze, sont pour la plupart des jeunes musiciens de l’underground casablancais, issus principalement de trois groupes de la scène hard locale. Pour le néophyte, le nom des groupes en question traîne une odeur de soufre : Infected brain (cerveau infecté), Reborn (renaissance) et Necros (mort).
Aujourd’hui, près de dix mois après le drame, la bande des quatorze, leurs amis et leurs proches, ainsi que beaucoup de membres de la société civile n’ont rien oublié. «Le plus dur, raconte l’un des quatorze, a été la période initiale. Les trois jours passés au commissariat étaient terribles, nous ne ne savions rien de ce qui nous arrivait. Parce que nous n’avions rien vu venir. Nous avons été arrêtés chacun de son côté, d’une manière brutale comme si nous étions des criminels. Dehors, nos familles ne comprenaient rien, non plus. Elles ne savaient même pas où nous étions exactement… Ce n’est que plus tard que nous avons découvert que nous étions au siège de la BNPJ, ancien commissariat central de Casablanca. Nous avons été isolés les uns des autres, quelques-uns d’entre nous avaient les yeux bandés. On ne nous a pas torturés mais on s’est arrangé pour que les échos des coups portés à d’autres détenus nous parviennent très nettement…».
«Les interrogatoires, reprend notre interlocuteur, tournaient autour des mêmes questions : que connaissez-vous de Satan ? Quels sont vos rites ? Qui vous a initié ? On nous sortait des documents puisés sur internet. On nous demandait des explications de textes de chansons de hard rock, le sens de tel ou tel signe, etc. D’un seul coup, notre univers était décortiqué dans une vision et une lecture nouvelles, exagérées, en tout cas très éloignées de la nôtre».

Ils ont vécu un véritable calvaire

Pour tenir le coup, la plupart se réfugiaient dans la prière. «Ce n’est pas nouveau, se souvient aujourd’hui un jeune membre de la Fédération des œuvres laïques (F.O.L., là où les musiciens se retrouvaient pour répéter et jouer ensemble). Les cheveux, les clous, les tee-shirts et tout le reste n’ont jamais empêché les plus pieux d’interrompre leur trip musical pour exécuter une prière».
Dehors, ces trois premiers jours ont été vécus avec angoisse, certes, mais avec le sentiment que le cauchemar allait prendre fin. L’un des parents se souvient : «Rapidement, des ONG de droits de l’Homme nous ont demandé si nous étions d’accord pour leur déléguer la gestion du dossier, via leurs propres avocats. Nous n’en voyions pas forcément l’intérêt parce que, de l’autre côté, des personnes nous assuraient que tout cela n’était qu’une plaisanterie et que nos gamins seraient relâchés sans passer devant les juges». Dans les faits, il allait en être autrement. La machine judiciaire s’est emballée dès la première semaine et, rapidement, l’affaire a pris une dimension nationale. AMDH, OMDH et FVJ, trois ONG chargées de défendre les droits de l’Homme, ont pris les choses en main. En plus des organisations féministes, à la tête desquelles on retrouvait l’ADFM. Seul un parti politique, la GSU, leur a courageusement emboîté le pas.
Le combat mené dehors a été enrichi par l’apport de personnalités publiques (les Ouadie, Rouissi, Serfaty, Himmich, etc). Pendant ce temps, le procès suivait son cours avec, à chaque audience publique, son lot de perles tragi-comiques. Exemple : à la présentation d’un cendrier en forme de crâne, montré à la cour comme une pièce à conviction censée représenter la «tête de Satan», l’un des avocats s’écrie : «Mais comment savez-vous que Satan a cette tête-là?». Le même avocat, plus loin dans ses plaidoiries : «Si ces jeunes gens sont inculpés pour avoir ébranlé la foi de musulmans, je vous mets au défi de m’apporter un seul musulman dont la foi a été ébranlée». Le juge, à l’un des accusés : «Pourquoi préférez-vous écrire en anglais plutôt qu’en arabe ? Pourquoi portez-vous des tee-shirts noirs ? Pourquoi vous isolez-vous ? Pourquoi écoutez-vous ce bruit que vous appelez musique ?».

Nombre d’entre eux ont trouvé refuge dans la piété
Entre deux séances au tribunal, les quatorze étaient ramenés à la prison d’Oukacha où, pour commencer, ils ont été «dispersés» à travers les blocs de cellules réservés aux prisonniers de droit commun. Aucun traitement de faveur ne leur a été accordé. Séparés, les quatorze ont mis du temps avant de pouvoir se regrouper. En fin de compte, ils ont été transférés dans un centre de détention pour mineurs. Pour l’anecdote, un ami des quatorze, l’un des rares à leur avoir rendu visite quasi régulièrement, raconte : «Un jour, un détenu est venu vers quelques-uns pour leur dire : ne craignez rien, on sait que vous n’y êtes pour rien… Ce détenu islamiste était arrêté dans le cadre de la Salafiya jihadiya !».
Le quotidien carcéral des quatorze a ressemblé à celui des milliers de prisonniers de droit commun du complexe Oukacha. «Il fallait donner pour recevoir, graisser la patte, sympathiser avec tel gardien plutôt que tel autre». Notre témoin s’arrête comme pour chasser une image pénible, avant de reprendre : «Mais nous n’avons pas tous eu la chance de nous voir, de partager nos cellules. L’un de nous, par exemple, a même été placé directement dans un pavillon dangereux, connu pour ses déviations morales… Aujourd’hui encore, on évite de parler de certaines choses mais ce qui est sûr, c’est que les échos nous parvenant de l’extérieur, le soutien de beaucoup de monde que nous ne connaissions pas nous a beaucoup aidés».
De surprises en rebondissements, le procès des quatorze a fini par être révisé. Tout le monde a été relâché mais onze d’entre eux seulement ont été définitivement blanchis. Les trois qui ont eu la malchance de «caler» avant de recouvrer leur liberté ont connu des fortunes diverses. Bouchaïb, dit Bouch, a été longtemps présenté comme le «cerveau» de la secte. Son look n’y était peut-être pas étranger : baraqué, amateur de bagues représentant des têtes de mort, portant un long bouc roux, Bouch était le parolier principal des groupes de la scène hard. Ce technicien en informatique, que ses proches décrivent pourtant comme un «gros bébé» beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît, a mal vécu l’après-procès. D’abord envoyé par les siens «au bled, pour se décarcasser et tout oublier», il n’a jamais récupéré l’ensemble des documents, y compris administratifs, qu’il portait sur lui lors de son arrestation. Mounir, l’un des plus jeunes de la bande, certainement l’un des plus sensibles, a eu l’idée, pour meubler le temps durant son séjour carcéral, de s’abandonner à sa passion pour les arts plastiques. Il n’a jamais récupéré les tableaux qu’il a exécutés. Pis, ses proches, qui le décrivent aujourd’hui comme «isolé et traumatisé», révèlent que Mounir souffre de ce qu’on lui a confisqué à jamais tous ses objets personnels et sa musique, «qui faisaient partie de sa vie».

Mohamed Bensaïd, à moitié sourd, s’est déplacé pour leur concert.

Mounir, de l’avis de tous, est celui qui a le plus été marqué par le terrible séjour à Oukacha. Mohamed Ali, le propriétaire du café «Chez l’Egyptien», a dû patienter avant de rouvrir son commerce. Après avoir envisagé «de quitter un pays devenu fou», il a changé d’avis, «grâce à la mobilisation et au soutien apportés par de nombreuses personnes et ONG de ce pays».
Amine est le seul parmi eux à avoir changé de cap. Il a en effet fini par plier bagage à destination du Canada. Celui qui passait pour l’intellectuel du groupe a eu la chance (il est bien le seul) d’obtenir son passeport. Après avoir envisagé d’aller poursuivre ses études en France, il a finalement choisi de s’éloigner encore davantage. Saâd, le futur ingénieur de son, est aussi connu pour être l’un des plus solides, mentalement, de la bande. Il est toujours musicien mais a choisi de s’orienter désormais vers la fusion, loin du hard et du heavy métal de ses débuts. «L’épreuve, nous raconte l’un de ses amis, l’a rendu encore plus fort». Même remarque pour Abdessamad, lui aussi sorti indemne ou presque de ce malheureux épisode. Nabil, autre bulldozer mental, en a même gagné une âme de «militant». Courageux et talentueux, le hasard a voulu qu’il croise, à Essaouira, quelques-uns parmi ses anciens geôliers : «F’khater ibliss» (en hommage au diable), leur balança-t-il, entre humour et amertume. «Tu nous a manqué», lui répondirent avec le même mélange d’humour et de désolation les policiers…
Soufiane, lui, grâce au soutien de son père, ne rate plus aucune «cause» et a été de la plupart des manifestations pacifiques qu’a connues Casablanca ces derniers mois. Oussama, le deuxième «gros bébé» de la bande après Bouch, a reporté ses projets de mariage. «Sur les quatorze, raconte l’un de leurs amis, deux ont connu une tragédie personnelle : l’un a eu l’immense douleur de perdre sa mère en cours de route, et l’autre a été tellement traumatisé par ce qui lui est arrivé qu’il en est arrivé à suivre un traitement discret, loin de tous les regards, chez un psychiatre…».
Depuis leur sortie de prison, les quatorze ont galéré, et galèrent encore, pour récupérer tous leurs documents et leurs objets personnels, pour obtenir des passeports, pour évacuer le versant sordide de leur mésaventure. Certains, pour exorciser le mal, sont allés jusqu’à porter des tee-shirt frappés de leur ancien numéro d’immatriculation en prison. On les a vus, ensemble ou séparément, aux manifestations de paix ayant suivi le 16 mai, «Chez l’Egyptien» depuis la réouverture du café, ou encore à la F.O.L pour assister à des concerts de musique, répéter ou, simplement, discuter entre amis. Pour l’anecdote, certains d’entre eux ont joué, la veille des élections communales, un concert de musique pour la GSU. Normal, lors de leur premier concert de réhabilitation au complexe Zafzaf au Maârif, le vieux leader du parti, Mohamed Bensaïd, octogénaire respecté, s’était déplacé en personne, se fondant dans la masse pour «écouter et soutenir ces jeunes gens qui ne méritent pas ce qui leur est arrivé». «Le geste du patriarche Bensaïd, se souvient avec humour l’un des parents, a d’autant plus touché nos enfants qu’on leur a expliqué, plus tard, que l’homme était à moitié sourd. Vous vous rendez compte, un vieux leader politique à moitié sourd, héros de la résistance, qui se déplace pour le concert assourdissant d’une bande de jeunes en quête de réhabilitation…»

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