SIAM 2017 : «L’évaluation des performances de durabilité est complexe»
20 avril 2017
Ibtissam Benchanna (651 articles)
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SIAM 2017 : «L’évaluation des performances de durabilité est complexe»

Les enquêtes mettent en évidence une vision peu tranchée de la durabilité de l’agriculture marocaine. La FAO a toujours appuyé le Maroc pour accroître sa productivité agricole et gérer durablement ses ressources naturelles.

Michael George Hage

Quel regard portez-vous sur le concept «durabilité» dans le domaine agricole ?

Pour parvenir aux trois buts ultimes de la FAO concernant l’éradication de la faim, l’insécurité alimentaire et la malnutrition, l’élimination de la pauvreté et la gestion et l’utilisation durable des ressources naturelles, l’organisation a mis en place un cadre stratégique renouvelé. Celui-ci repose sur cinq objectifs stratégiques, à savoir contribuer à éliminer la faim, l’insécurité alimentaire et la malnutrition ; rendre l’agriculture, la foresterie et la pêche plus productives et plus durables ; réduire la pauvreté rurale ; œuvrer à des systèmes agricoles et alimentaires inclusifs et efficaces et améliorer la résilience des moyens d’existence face à des menaces ou en situation de crise.

La durabilité est au cœur de ce nouveau cadre stratégique. L’objectif 2, en particulier, vise à accroître durablement la fourniture de biens et services issus de l’agriculture, de la foresterie et de la pêche. Dans un contexte où l’alimentation et l’agriculture sont confrontées à une conjonction de pressions sans précédent, l’objectif stratégique 2 propose de traiter les problématiques de durabilité de manière novatrice. Il encourage une action multidisciplinaire et transverse, permettant l’intégration des trois ″piliers″ du développement durable (environnemental, économique et social), et met en avant les moyens de générer la transition à grande échelle, nécessaire pour l’adoption de pratiques agricoles plus durables.

A cet égard, la FAO a développé une approche de l’alimentation et de l’agriculture durables qui intègre le travail déjà réalisé en faveur de la durabilité des systèmes de production agricoles. Cette approche a été développée pour soutenir et accélérer la transition vers des systèmes alimentaires et agricoles (productions végétales et animales, foresterie, pêche et aquaculture) plus durables.

Dans le cadre de cette approche et selon les résultats d’une étude pilote en cours de réalisation au Maroc sur la durabilité de l’agriculture et d’après le sondage en ligne et les enquêtes individuelles réalisées par cette étude sur la perception de la durabilité de l’agriculture au Maroc, les enquêtes mettent en évidence une vision peu tranchée de la durabilité de l’agriculture marocaine (productions végétales et animales, pêche, aquaculture et foresterie) : les acteurs sondés sont aussi nombreux à la juger «plutôt bonne» que «plutôt mauvaise» surtout en ce qui concerne son efficience, sa capacité à conserver les ressources naturelles et l’effectivité de sa gouvernance. Les résultats quant à sa capacité à améliorer les conditions de vie en milieu rural et quant à sa résilience sont bien plus partagés et traduisent sa moins grande performance sur ces dimensions.

Y a-t-il des axes au niveau desquels le Maroc devrait déployer davantage d’efforts ?

La FAO se félicite pour les efforts considérables déployés par le Maroc dans le secteur de l’agriculture, notamment à travers le Plan Maroc Vert lancé par le ministère de l’agriculture en 2008 et qui vise le développement accéléré d’une agriculture moderne, compétitive, à haute valeur ajoutée et adaptée aux règles du marché (Pilier I) et la mise à niveau des acteurs fragiles et lutte contre la pauvreté rurale à travers l’amélioration du revenu agricole (Pilier II). En matière de sous-alimentation, le Maroc a atteint en 2013 la cible 1 du premier objectif de développement du Millénaire (OMD-1) concernant la réduction de moitié, entre 1990 et 2015, de la proportion de la population qui souffre de la faim malgré la forte croissance démographique enregistrée durant ces dernières décennies. Pour atteindre ses résultats, la FAO a toujours appuyé le Maroc pour accroître sa productivité agricole et gérer durablement ses ressources naturelles.

En 2015, un diagnostic préliminaire des enjeux de la durabilité de l’agriculture au Maroc a été effectué d’une manière conjointe par la FAO et le gouvernement marocain, en s’appuyant sur l’approche SFA (Sustainable food and agriculture) de la FAO. Ce diagnostic a permis d’identifier des enjeux/objectifs prioritaires pour la durabilité de l’agriculture au Maroc ainsi que les principaux politiques et programmes la concernant. Deux axes importants ont été identifiés lors de ce diagnostic et auxquels nous devons donner beaucoup plus d’importance pour assurer leur durabilité, il s’agit de (i) la gestion de l’utilisation de l’eau notamment, des eaux souterraines et leur surexploitation, et (ii) l’employabilité en milieu rural, car il y a un manque des opportunités de l’emploi rural. Mais on peut citer d’autres axes comme le sol, l’accès aux terrains agricoles (fonciers), etc.

Jusqu’à quel point la FAO contribue-t-elle à améliorer les pratiques agricoles promouvant la durabilité ?

Depuis septembre 1956, année d’adhésion du Maroc à la FAO, cette organisation a accompagné le pays de manière constructive et a contribué à plusieurs titres à l’enrichissement de son expérience nationale en matière de mobilisation et de gestion des ressources en eau en particulier et des ressources naturelles en général, de développement agricole et rural et de coopération Sud-Sud et tripartite.

Ce partenariat a permis de proposer des politiques, de formuler des stratégies et des programmes de développement, de définir des approches, des méthodes et des outils, de transformer le savoir en action sur le terrain à travers des projets pilotes, de trouver des solutions à des problèmes techniques, de renforcer les capacités nationales dans les domaines relevant du mandat de la FAO.

L’appui de la FAO au Maroc a été orienté également dans la mise en œuvre de ses stratégies et ses plans. Le Plan Maroc Vert, notamment sa composante Programme national d’économie de l’eau d’irrigation a été appuyé à travers la réalisation d’un projet pilote de reconversion collective des petits agriculteurs en irrigation localisée. Un appui a été également fourni à la Direction Générale de l’Hydraulique en matière de planification des ressources hydriques. Le Programme forestier national est également accompagné par la FAO pour la mise en place de la nouvelle génération d’aménagement des bassins versants développée par la FAO.

Le projet de la FAO qui aborde plus directement le changement climatique et ses conséquences sur le secteur agricole au Maroc est le projet MOSAICC (MOdelling System for Agricultural Impacts of Climate Change). L’installation pilote au Maroc de l’outil MOSAICC développé par la FAO a déjà permis de produire des données de qualité sur les cinq domaines d’observations prévus, qui sont le climat, l’agronomie, l’hydrologie, l’économie et la foresterie. Le projet a renforcé les capacités de modélisation de l’impact du changement climatique des cinq institutions nationales impliquées et sera capitalisé et diffusé à un public plus large par le moyen d’une plateforme Internet en construction.

Un autre projet connu sous le nom de VERCON (Virtual Extension, Research and Communication Network). Il s’agit d’un programme de coopération technique de la FAO qui a soutenu la stratégie d’appui-conseil du Plan Maroc Vert et a été mis en œuvre en collaboration avec le ministère de l’agriculture. Ce projet a mis en place une plateforme d’échange d’informations, de communication et d’innovation agricole et rurale appelée ARDNA. Ce projet phare a été lancé à l’occasion de la 9e édition du Salon international de l’agriculture (SIAM) le 24 avril 2014 à Meknès. Il a même remporté le prix royal de la meilleure innovation du SIAM 2014.

Sur quels autres chantiers s’est engagée la FAO au Maroc dans le domaine agricole, et quel est l’état d’avancement ?

Compte tenu de sa Success-Story dans le domaine, le Maroc participe en tant que pays pilote à deux initiatives de la FAO dédiées à la région du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord : l’Initiative régionale sur la raréfaction de l’eau et l’initiative régionale sur la petite agriculture.

De même, le Maroc est un des trois pays pilotes retenus par la FAO pour la mise en œuvre de la nouvelle vision pour une alimentation et une agriculture durables (Approche SFA).

Plus récemment, le Maroc s’est engagé à partager son expérience et son savoir-faire avec d’autres pays, en particulier ceux de l’Afrique subsaharienne, à travers le renforcement de la coopération Sud-Sud de la FAO, et la création d’un Fonds fiduciaire pour contribuer à son financement, conformément à la déclaration de Marrakech, signée en décembre 2014, en présence du directeur général de la FAO. Le Maroc bénéficiera, par le biais de la facilitation de la FAO de l’appui de la Chine en matière d’irrigation et gestion des ressources en eau en agriculture.

La FAO a lancé en 2013 l’initiative régionale sur la pénurie d’eau dans la région MENA (Water Scarcity Initiative). Cette initiative, tout en capitalisant sur les réflexions déjà engagées par la FAO, se propose d’introduire des innovations et une plus-value pour trouver des solutions durables à la pénurie d’eau et de nourriture et aux problèmes de sécurité alimentaire à travers la promotion des investissements et des bonnes pratiques de gestion de l’eau.

Egalement, lors de la préparation à la COP22, la FAO a accompagné le Royaume du Maroc dans le lancement de quatre initiatives. Il s’agit de l’initiative triple A, visant à insérer l’adaptation, l’agriculture et l’Afrique au sein des priorités de la COP22 ; l’initiative des oasis durables ; l’initiative ceinture bleue concernant les océans et l’initiative d’adaptation des forêts de la Méditerranée et du Sahel aux changements climatiques, sans oublier l’initiative internationale pour la pénurie d’eau face aux changements climatiques lancée par la FAO.

A votre avis, quels sont les principaux obstacles que rencontrent les agriculteurs pour assurer la durabilité ?

Tenant compte du thème de la 12e édition du Salon internationale de l’agriculture du Maroc «Pour un agrobusiness responsable au service d’une agriculture durable», le ministère de l’agriculture envisage de mettre l’accent sur le rôle des chaîne de valeurs des filières pour améliorer les revenus des ruraux et des petits agriculteurs familiaux avec un soutien rapproché de la FAO qui confirme son accompagnement à la réussite des objectifs du Plan Maroc Vert.

Les difficultés et contraintes sont différentes d’une filière à l’autre et selon la typologie du territoire (zones agricoles des grandes plaines où se côtoient l’agriculture pluviale et irriguée, zones littorales, zones de montagnes et zones pastorales). Par exemple, l’alimentation en eau des périmètres irrigués dominés par les barrages a connu un déficit moyen annuel de 36%. Cette situation de restrictions a entraîné une sous-intensification agricole, et une sous-rentabilisation de l’investissement hydro-agricole. Les insuffisances de fournitures d’eau d’irrigation depuis les barrages ont poussé les agriculteurs à s’équiper quand ils le peuvent et pomper les nappes d’eau souterraine en vue de compenser les déficits, notamment en cas de risques de pertes en capital (arboriculture, élevage laitier, export…). La mobilisation des ressources en eau devient alors de plus en plus coûteuse et de moins en moins durable.

Il y a aussi les pertes de sol disponible pour l’agriculture et qui représentent un risque élevé pour la durabilité de l’agriculture marocaine. Ces pertes sont aggravées par les facteurs naturels tels que la faiblesse du couvert végétal, l’agressivité climatique, la fragilité des substrats, les reliefs à forte pente, couplés à des facteurs anthropiques tels que le surpâturage, la mise en culture de terrains vulnérables à l’érosion, la déforestation, les techniques culturales inadaptées. Le coût de l’énergie impacte directement les coûts de production agricoles et des principaux intrants (fertilisants, pompage, électricité, transport). Le paysage agricole des prochaines années sera marqué par des incertitudes accrues liées, pour l’essentiel, aux changements climatiques, à la ‘’volatilité’’ des prix mondiaux (en partie induite par la variabilité climatique et à l’urbanisation).

Que propose donc la FAO aux agriculteurs afin d’assurer un équilibre entre la massification de la production et le développement durable ?

D’après les facteurs et symptômes les plus ressentis identifiés par l’étude diagnostic préliminaire des enjeux de la durabilité de l’agriculture au Maroc que j’ai déjà mentionnée, il apparaît que l’évaluation qualitative générale des performances en termes de durabilité est complexe puisque cette durabilité est le fruit d’un arbitrage entre les différents principes, dont l’optimum reste subjectif, et donc propre à chaque acteur. Le but visé par l’initiative de la FAO est la gestion durable des ressources naturelles tenant compte des exigences d’adaptation au changement climatique et des impératifs de développement du niveau de vie des groupes de populations les plus vulnérables y compris les femmes et les enfants. Les agriculteurs doivent souscrire à une stratégie de développement durable pour pouvoir garantir la durabilité des ressources naturelles auxquelles ils s’attachent (eau, sol, énergie, etc.). L’Etat a un rôle important à jouer pour faire de l’arbitrage et assurer un équilibre entre les différents acteurs concernés par le développement durable.

La FAO propose une approche de l’alimentation et de l’agriculture durable basée sur cinq principes qui mettent en dialogue les dimensions sociales, économiques et environnementales de la durabilité et fournissent une base robuste pour l’élaboration de politiques, stratégies, réglementations et incitations adaptées aux besoins des pays à savoir améliorer l’efficacité d’utilisation des ressources ; conserver, protéger et améliorer les ressources naturelles; protéger les moyens de subsistance des ruraux, améliorer l’équité et le bien-être social ; renforcer la résilience des personnes, des communautés et des écosystèmes et assurer une gouvernance efficace et responsable est essentielle pour assurer un développement agricole productif et durable.

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