Surenchère autour des années de plomb
7 janvier 2005
Lavieeco (24426 articles)
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Surenchère autour des années de plomb

L’AMDH pointe du doigt les lacunes du processus instauré par l’IER.
Elle veut organiser ses propres auditions publiques des victimes, au cours desquelles les noms des tortionnaires seront cités.

Le processus des auditions publiques instauré par l’Instance équité et réconciliation au profit des victimes des années de plomb est loin d’être un long fleuve tranquille, et il fallait s’y attendre. Saluée au départ par les acteurs de la société civile et les victimes de la répression, malgré quelques réticences de la part de certains ex-détenus sahraouis, comme étant un signe d’ouverture de la part de l’Etat, l’initiative déclenchée par l’IER vient de subir sa première véritable secousse. A l’origine, un communiqué diffusé le 27 décembre 2004, et passé étrangement inaperçu (fêtes de fin d’année ?), par l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), annonçant l’organisation de ce qu’elle appelle des «audiences publiques parallèles». Celles-ci donneront la parole à des victimes et à des témoins ignorés par la démarche de l’IER. Mais que reproche donc l’AMDH à ces auditions, dont les premières diffusions télévisées ont eu lieu les 21 et 22 décembre ?
Selon Abdelillah Benabdesslam, membre de la commission administrative de l’AMDH, «la décision prise par notre association vise à rétablir toute la vérité sur les années de torture et de répression. Nous avons constaté que les témoignages présentés devant l’IER n’ont mentionné ni les noms des tortionnaires ni les institutions étatiques responsables de la répression.»

«La réconciliation ne peut se faire qu’entre deux parties : victimes et bourreaux»
Ainsi, l’AMDH remet sur le tapis l’une de ses premières revendications, qui concerne la désignation des responsables et, bien sûr, la levée de l’impunité. «Si on veut qu’il y ait un processus de réconciliation, cela devrait logiquement se faire entre deux parties : les victimes d’un côté et les responsables de la torture de l’autre», poursuit Benabdesslam. Il faut dire que, depuis la constitution de l’IER, le principal problème auquel elle a dû faire face est celui de la citation des noms des tortionnaires. Un problème qui continuera à coup sûr à empoisonner les relations entre l’IER et l’AMDH.
L’AMDH reproche également à l’IER les horaires de diffusion, considérés comme inadaptés (hors prime time) ce qui prive nombre de personnes, encore sur leur lieu de travail, de suivre les audiences. La durée des témoignages – une vingtaine de minutes – pose également problème car elle est jugée «ridiculement courte» pour restituer quinze ou vingt ans d’emprisonnement et de souffrance.
Enfin, et pour enfoncer le clou, l’AMDH a jugé utile de critiquer, quoique indirectement, dans son communiqué, le témoignage d’Ahmed Harezni, qui se retrouve «à l’insu de son plein gré», au centre de la polémique. Sa déclaration sur la responsabilité partagée entre les victimes et l’Etat a fini par mettre le feu aux poudres. Certains militants des droits de l’homme n’hésitent pas à parler d’une utilisation politicienne par l’Etat de cette déclaration «maladroite», afin de diluer les responsabilités.
Alors, tous ces griefs sont-ils un constat d’échec pour le processus de l’IER ? Non, répond-on auprès de l’AMDH, mais l’expérience a besoin d’être corrigée sur plusieurs points pour qu’elle puisse donner les résultats escomptés.
Pour Fouad Abdelmoumni, militant au sein de l’association, «les audiences publiques organisées par l’IER constituent une initiative louable et courageuse, mais elle ne peut à elle seule rendre toute l’exhaustivité et toute la complexité de cette période. C’est pourquoi toute autre initiative visant à faire la lumière sur les années de plomb serait la bienvenue. Le travail de mémoire ne peut être l’apanage d’une seule institution, qui plus est, peut- être limitée dans son travail par son appartenance à l’Etat».
Silence radio du côté de l’Instance équité et réconciliation. A l’heure où nous mettions sous presse, son président, Driss Benzekri, n’avait toujours pas répondu à nos sollicitations tandis que Salah El Ouadie, membre de l’instance, s’est refusé à commenter la décision de l’AMDH. Silence gêné, sérénité à toute épreuve ou les deux à la fois? En tout cas, dans l’entourage de l’instance, on n’est pas loin de penser que l’action de l’association de Abdelhamid Amine relève plus du «parasitage», d’autant plus que des audiences privées, sans tabous, avaient déjà été organisées par l’IER avant le passage aux audiences publiques.

Un désaveu de l’IER ?
Que cherche donc l’AMDH ? Elle sait qu’elle n’aura pas accès aux moyens audiovisuels étatiques et que, dans ces conditions, l’organisation d’«audiences publiques parallèles» relève quasiment de l’impossible. Un autre élément est à prendre en considération: le lancement d’un autre processus reviendrait non seulement à désavouer l’IER mais également toutes les victimes qui ont choisi de témoigner dans son cadre. En outre, et selon certains militants des droits de l’homme, citer les noms des tortionnaires impliquerait forcément des poursuites judiciaires qui crisperaient davantage le climat politique et renforceraient les appels, entendus ici et là, sur la nécessité de fermer la boîte de Pandore que d’aucuns auraient malencontreusement ouvert.

L’AMDH de Abdelhamid Amine (à droite) veut lancer ses propres auditions. L’initiative ressemble à un désaveu du travail de l’IER de Driss Benzekri (à gauche).

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