Quand les députés se mettent à  jouer aux diplomates
15 février 2011
Tahar Abou El Farah (875 articles)
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Quand les députés se mettent à  jouer aux diplomates

Depuis les événements de Laà¢youne, la diplomatie parlementaire connaît un nouveau regain. Bruxelles, Strasbourg, Lisbonne, Berlin…, les missions se succèdent.
Le ministère des affaires étrangères informe, encadre et oriente les parlementaires.

Un réveil diplomatique ! Nos députés ont initié, ces dernières semaines, un ballet diplomatique incessant, particulièrement vers certaines capitales européennes. Au début du mois de février, le groupe d’amitié maroco-portugais se rendait à Lisbonne où il a tenu plusieurs rencontres au siège du Parlement portugais. Quelques jours auparavant, une délégation de la commission des affaires étrangères du Parlement a fait un déplacement similaire, du 17 au 21 janvier, en Allemagne avec au programme des entretiens avec notamment les membres du Bundestag, le Parlement fédéral. Peu avant, deux autres délégations parlementaires se rendaient à Strasbourg et Bruxelles où elles ont tenu des réunions avec des membres du Parlement européen et de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Fini le temps du shopping, après chaque mission les élus sont tenus de présenter un rapport

Outre leur fréquence plus accentuée, ces visites, qui existaient par le passé, présentent un aspect nouveau, elle sont ciblées et se déroulent selon un timing bien ordonné. Ce qui annonce une nouvelle politique en la matière. Le Maroc semble découvrir, d’un seul coup, les mérites de la diplomatie parallèle, celle parlementaire en particulier. «Désormais il y a un avant et un après Agdeim Izik», confie un cadre au Parlement en faisant allusion aux évènements qui ont eu lieu à Laâyoune, en novembre dernier.
«Au lendemain de ces événements, le ministère des affaires étrangères a tenu deux réunions avec les responsables des partis politiques. Il y a eu également des contacts au niveau parlementaire. L’objectif de ces réunions étant d’instaurer une coordination en matière de diplomatie parlementaire», explique, en substance, Mohand Laenser, ministre d’Etat et secrétaire général du Mouvement populaire. Les conséquences de ces deux réunions furent immédiates et surtout concrètes. «Maintenant, il y a une plus grande concertation avec le ministère des Affaires étrangères. Je suis régulièrement informé des activités du ministère, des positions de certains pays sur la question du Sahara. Le ministère nous fournit également, à la veille de chaque déplacement à l’étranger, des dossiers et des fiches techniques sur les pays que nous allons visiter. Il nous propose une liste de personnalités politiques et des organes de presse influents à contacter et une fois sur place, les services de l’ambassade assurent souvent l’encadrement de ces visites», affirme Driss Sentissi, président de la Commission des affaires étrangères à la première Chambre.
Dans cet élan de recadrage de la diplomatie parallèle, même les journalistes des bureaux de la MAP à l’étranger sont mis à contribution pour mobiliser leur réseau en vue de la concrétisation de contacts fructueux. Autre fait nouveau : les députés sont tenus de présenter un rapport à l’issue de chaque visite. Selon le président de la Commission des affaires étrangères, une copie de ce rapport est remise au président de la Chambre, officiellement chef de la diplomatie parlementaire, et aux membres de la Commission des affaires étrangères. Chaque élu, membre de la délégation, remet également une copie de ce rapport au secrétaire général de son parti. Ils y apportent, tous, leurs observations pour un éventuel suivi de la mission. Car notre diplomatie parlementaire s’était toujours caractérisée, auparavant, par une tare, entre autres, qui s’appelle manque de suivi. Pour l’exemple, Ahmed Oujamhour, chef de service au Parlement, se rappelle une mission parlementaire dans cinq pays d’Amérique Latine en 2005, dont les acquis de la visite ont été effacés par le temps, faute de suivi justement. C’est aussi sa continuité qui fait la réussite de la diplomatie parlementaire et parallèle en général (cette dernière englobe la diplomatie parlementaire, populaire et partisane). Pour l’heure, ce ne sont pas seuls les députés des deux Chambres qui sont concernés, les partis politiques sont également expressément invités à participer à cette relance de notre diplomatie parallèle. Lors de ces deux réunions de briefing au ministère des affaires étrangères, les partis ont été appelés à axer leurs actions d’abord sur les pays membres du Conseil de sécurité, les cinq membres permanents et les dix non permanents, ainsi que sur certains pays «qui nous causent beaucoup de soucis comme l’Espagne», affirme Nabil Benabdellah, secrétaire général du PPS, ancien diplomate et ancien ministre de la communication. C’est une nouvelle stratégie donc, mais dont les mécanismes ne sont pas encore totalement huilés. «Cette coordination ne porte pas sur le long terme. On s’est mis d’accord sur un premier calendrier de deux à trois mois. Après on avisera», précise Mohand Laenser. Le ministre d’Etat tient toutefois à rappeler que les partis politiques et les parlementaires ont toujours entretenu des rapports avec leurs homologues dans certains pays étrangers. «C’est la coordination qui est nouvelle. Avant, il arrivait que deux ou plusieurs délégations se retrouvent en même temps, dans le même pays pour rencontrer les mêmes personnes, sans aucune concertation», note-t-il. De même pour les deux chambres parlementaires, dont les voyages à l’étranger étaient souvent synonymes de tourismes et de shopping. «Nous n’avions généralement pas de plan de travail, nous ne savions pas qui rencontrer et pour quelle raison. Qu’est-ce que les membres des délégations pouvaient bien faire de leur temps dans ce cas ?», se désole le député Driss Sentissi.
Ces voyages étaient néanmoins très prisés, ce qui a sans doute poussé les deux chambres à consacrer tout un chapitre de leur règlement intérieur aux modalités de leur organisation. «Les voyages à l’étranger sont régis par trois principes : l’alternance, la proportionnalité et la compétence», affirme Ahmed Oujamhour, chef de service au Parlement. En d’autres termes, ce sont les plus grands groupes parlementaires qui se servent les premiers et les députés sont choisis à tour de rôle, mais pas souvent selon leurs compétences. En gros, ce sont les présidents des groupes parlementaires qui choisissent les membres des délégations. Cela quand il s’agit de représenter l’institution parlementaire en général. Les commissions peuvent également mettre en place leur propre planning de diplomatie parlementaire. Pour ne citer que cet exemple, la Commission des finances, qui n’a organisé que deux voyages ces deux dernières années, s’apprête à en organiser trois dans les semaines à venir.  Autre instrument de diplomatie parlementaire, les groupes d’amitié. «Il en existe une soixantaine actuellement, la plupart n’existent que sur papier. Ils n’ont pas de budget ni de structure administrative permanente. Leurs membres sont désignés proportionnellement par les groupes parlementaires et il arrive des fois que certains députés en fassent partie à leur insu», explique ce cadre du Parlement. La cause : la création de grou-pes d’amitié est régie par un principe de réciprocité. Le Parlement français décide, par exemple, la création d’un groupe d’amitié franco-marocain, le Maroc est tenu d’en faire autant.

Quand il s’agit de la question du Sahara, l’Etat met volontiers la main à la poche

Reste la question du financement. Elle ne se pose pas seulement pour les groupes d’amitié. Et si les deux Chambres du Parlement s’en sortent grâce à une ligne budgétaire spécialement dédiée aux activités de diplomatie parlementaire, il n’en est pas de même des partis politiques par exemple. «Le problème se pose avec acuité surtout après le relèvement de l’intensité des visites et des missions à l’étranger. Pour les partis, cela représente un effort financier supplémentaire», s’inquiète Mohand Laenser. Il précise néanmoins que quand il s’agit d’une action coordonnée avec le ministère des affaires étrangères, ce dernier contribue largement au financement de la mission. «Globalement, ajoute Nabil Benabdellah, quand il s’agit d’une action concernant le Sahara, l’Etat n’hésite pas à mettre la main à la poche». Le problème reste néanmoins posé. Certains parlementaires évoquent la possibilité d’apporter une rallonge, dès le prochain Budget de 2012, à la dotation accordée par l’Etat aux partis politiques pour couvrir les dépenses engendrées par leur nouvelle activité diplomatique. D’autres proposent la création d’un compte spécial, mais en faisant obligation aux partis de justifier son affectation. «Rien n’a encore été entrepris en ce sens, affirme M. Benabdellah. Ce qui est sûr c’est qu’on ne peut pas tirer indéfiniment sur la corde des finances des partis. Et faute de moyens, cet élan diplomatique risque de se ralentir».
En attendant, partis politiques et parlementaires sont invités à redoubler d’efforts, surtout à l’approche de l’examen par le Conseil de sécurité de la question du Sahara, fin avril prochain. «Certes, la question du Sahara est primordiale dans tous nos déplacements à l’étranger, mais d’autres questions sont également abordées. Lors de notre dernière visite en Allemagne, nous avons abordé des sujets d’ordre économique mais aussi la question de l’émigration. Le Maroc, faut-il le préciser, est devenu une terre d’accueil pour les étrangers, et c’est une question sur laquelle nous aimerions bénéficier de l’expérience européenne», affirme Driss Sentissi, président de la Commission des affaires étrangères. L’évolution démocratique, la situation des droits de l’homme, la question de la femme, l’approche genre sont également souvent abordés. Pour quel résultat ? Difficile de dresser un bilan d’une activité encore au stade de relance. Néanmoins, les délégations marocaines réussissent à arracher quelques déclarations favorables au Maroc, surtout sur la question du Sahara, à des responsables politiques dont les formations auxquelles ils appartiennent soutiennent traditionnellement le Polisario. D’autres ont obtenu la promesse d’un échange de visite. Selon M. Sentissi, «les voyages ne nous intéressent pas trop. Ce que nous essayons de faire c’est d’inviter le plus grand nombre de délégations étrangères à visiter le Maroc et les provinces du Sud». À prendre au mot ce député, nos parlementaires auront fait beaucoup de chemin.

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