Majorité et opposition, une carte  politique encore floue
5 juin 2017
Tahar Abou El Farah (797 articles)
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Majorité et opposition, une carte politique encore floue

Le PAM et la FGD sont effectivement dans l’opposition, l’Istiqlal et le PJD n’ont pas encore choisi leur clan. Les syndicats pourraient bien sortir de leurs gonds avant l’expiration des 100 jours du gouvernement. Le gouvernement, lui, préfère l’action à la parole et la méthode El Othmani commence à séduire.

En théorie, après la formation du gouvernement et le vote de son investiture, nous avons une majorité claire et une opposition déclarée. En théorie, six partis politiques forment le gouvernement (le PJD, le RNI, le MP, l’UC, l’USFP et le PPS, en plus de deux petits partis, le MDS et du PUD). Dans l’opposition, la situation n’est pas aussi claire. Si le PAM et la FGD, un parti beaucoup plus présent sur les réseaux sociaux que dans les institutions, ont choisi depuis le début leur camp, l’Istiqlal reste indécis. Tantôt il se retire au moment du vote, comme lors de l’élection du président de la première Chambre, tantôt il vote par l’affirmation, comme c’est le cas au moment de l’approbation des statuts de l’UA, tantôt il s’abstient de voter, c’était notamment lors du vote d’investiture du gouvernement. Depuis son retrait du gouvernement Benkirane en 2013, l’Istiqlal ne cesse de changer de positions et d’alliés politiques. Cela dit, il est fort probable qu’après le congrès national, prévu pour fin juillet, et avec une nouvelle direction, le parti d’Allal El Fassi pourra finalement choisir un camp. La nomination d’une nouvelle direction à la tête du parti, moins versatile et plus sereine, pourrait renouer avec le vrai visage de l’Istiqlal qu’il a su préserver depuis près d’un siècle. Pour le moment, c’est un parti divisé et cette situation s’est également étendue à son organisation syndicale, l’UGTM. Ce qui risque d’impacter, de manière perceptible, le comportement de ses deux groupes parlementaires. Le PJD est également dans une situation similaire. Ses militants ne veulent toujours pas accepter le fait que c’est lui qui dirige le gouvernement et la majorité. Pour l’heure, ses deux groupes parlementaires se comportent beaucoup plus en groupe d’opposition qu’en membres de la majorité. Aussi, est-il également fort à parier que le parti retrouvera sa «stabilité», éventuellement au prix de quelques départs ou des mises à l’écart,  également après son congrès dont la date n’a toujours pas été fixée. Il faut dire que, globalement, la classe politique se remet lentement des séquelles de cinq mois de blocage et des conséquences d’une bataille électorale ayant fortement polarisé le champ politique. Les partis, principalement ceux de la majorité, réapprennent à être ensemble et surtout à travailler ensemble. On l’aura noté, les groupes de la majorité ont présenté des amendements communs au projet de Loi de finances dans les deux Chambres, ce qui est somme toute normal dans une pratique démocratique saine. Elle l’est moins lorsque l’on prend en compte le contexte politique qui a précédé la formation de ce gouvernement.

Les premières salves du PJD

Cela s’est d’ailleurs répercuté justement dans les débats du PLF 2017. Cette entente a failli partir en éclats à cause de l’article 8 bis indûment inséré dans le cadre d’un amendement proposé et soutenu par le PJD et présenté par la majorité à la première Chambre. Mais face à la levée de boucliers que «ce cavalier budgétaire», qui ne sert en fin de compte que les intérêts des élus PJD qui se trouvent être également présidents de communes, cet article a eu une fin, outre que celle prévue par ses auteurs. Il a finalement été retiré, lundi 29 mai, lors du vote de la première partie du PLF à la deuxième Chambre. Mais auparavant, il aura montré combien la majorité était soudée. Le PPS a, en effet, critiqué cet article à la Chambre des conseillers, le RNI s’est dit contre l’inscription d’une pareille disposition dans le projet de Loi de finances. Quant à l’USFP, c’est la première formation au sein de la majorité à avoir insisté sur le retrait de cet article après avoir constaté l’ampleur des dégâts que sa promulgation aurait pu occasionner aussi bien pour les simples citoyens que pour les professionnels de la justice (avocats, huissiers, …), les entreprises et les opérateurs économiques en général et donc à la réputation de notre justice. L’USFP, confient des sources parlementaires à la deuxième Chambre, a même menacé de ne pas présenter d’amendements communs avec la majorité et donc présenter les siens séparément. C’est dans ce contexte que le PJD, se retrouvant seul à défendre cette disposition légale insérée dans le projet de Loi de finances, a fini par consentir à son retrait. Les débats du projet de loi de finances ont également connu des prises à partie, complètement à côté. C’est ce qui est arrivé notamment à Mustapha Ramid, ministre d’Etat chargé des droits de l’Homme, lorsqu’il a présenté le budget de son département devant la commission à la deuxième Chambre. Le ministre a été quelque peu chahuté par les conseillers de son parti en raison de son supposé rôle, alors ministre de la justice et des libertés dans le gouvernement Benkirane, dans l’arrestation de cinq membres de la jeunesse du PJD pour apologie du terrorisme. Cette affaire, actuellement devant le tribunal spécialisé des affaires du terrorisme, a valu également au chef du gouvernement, Saad-Eddine El Othmani, les premières critiques officielles de son parti sous la coupole du Parlement. C’est lors de son passage devant la première Chambre dans le cadre de la séance des questions relatives à la politique publique, prévue par l’article 100 de la Constitution.

Les syndicats aux aguets

Le chef du gouvernement n’est pas le seul à avoir essuyé les premiers tirs du PJD, dans le cadre de son «soutien conditionné, raisonnable, éclairé et ponctué de bons conseils» au gouvernement, comme annoncé lors du vote d’investiture de l’Exécutif. Le ministre de l’éducation nationale et celui de l’intérieur, pour ne citer que ces deux derniers, sont également passés par là. Ils ont subi de nombreuses attaques, qu’on qualifierait presque de coups bas, durant ces premières séances de questions orales, que ce soit à la première ou à la deuxième Chambre. Cela, parait-il, n’est qu’un début. Or, traditionnellement, les premières salves des syndicats, médias et autres acteurs sociaux interviennent une fois passés les cent premiers jours du gouvernement. Pour El Othmani, la situation risque d’être tout autre. Il semblerait que cette trêve ne sera finalement pas respectée. Les manifestations d’Al Hoceima et les sorties médiatiques mal organisées du gouvernement et de la majorité lui ont déjà valu ses premières critiques, outre celles, bien sûr, du PJD et tous ceux qui gravitent autour. En plus de cela, il est un autre fait qui risque de lui attirer les réactions hostiles des syndicats. Le Parlement, plus précisément la commission des affaires sociales de la première Chambre, s’apprête, en effet, à démarrer, juste après l’adoption du PLF en deuxième lecture, les débats du projet de loi relative à l’encadrement du droit de grève. Le texte prévu depuis la Constitution de 1962 a été présenté pour la première fois aux dernières heures du gouvernement Benkirane. Dans la foulée des élections législatives et le blocage de formation de gouvernement qui a également paralysé les autres institutions, le Parlement n’a pas pu entamer son débat, jusqu’à aujourd’hui. Il faut s’attendre, donc, à une véritable volée de bois vert de la part des syndicats et surtout des acteurs politiques qui profitent de leurs pendants syndicaux pour faire passer des messages politiques à travers des mouvements de grève. Le texte interdit en effet toute grève à caractère politique. Et lorsque la grève est légalement permise, pour des raisons autres que politiques, la loi privilégie d’abord le dialogue et la réconciliation. La grève ne peut, ainsi, être observée qu’après avoir épuisé tous les recours, notamment les négociations directes et indirectes. Ce qui risque également de ne pas plaire à la majorité des syndicats qui affectionnent particulièrement les grèves-surprises. En outre, à en croire certaines sources parlementaires, les syndicats s’apprêtent également à rouvrir le dossier de la réforme de la retraite. Une proposition de loi, soutenue notamment par la CDT et le PAM, est actuellement en train d’être finalisée avant sa présentation devant la Chambre des conseillers.

Pendant ce temps, le gouvernement travaille

Question : Où est le gouvernement dans tout cela ? Une chose est claire, il faut désormais oublier les sorties tonitruantes, à propos de tout et de rien, de Benkirane. Le nouveau chef du gouvernement entend suivre son propre modèle. Il a d’ailleurs eu l’occasion d’en montrer un aperçu lors de son passage, mardi 23 mai, devant les élus de la première Chambre. Saad-Eddine El Otmani a eu, en effet, à affronter les tirs nourris de plusieurs députés et groupes parlementaires, dont ceux de son propre parti. Il a su y répondre, résolument et calmement, dans la courtoisie la plus ferme sans jamais verser dans le populisme, la démagogie et la vulgarité. La méthode a séduit. Résultat, même lorsqu’il a tenté de lancer une pique au PAM à propos de ce qui se passe au Rif, l’attaque n’a pas été mal reçue, même par le groupe parlementaire du parti concerné. Par ailleurs, à la parole, qui a fait la popularité de son prédécesseur, l’actuel chef de gouvernement préfère l’action. Cela se reflète déjà dans les réunions hebdomadaires du conseil du gouvernement, il y en a eu six depuis l’investiture du gouvernement. El Othmani commence par une petite intervention brossant la situation globale du pays avant de donner la parole à l’un de ses ministres pour présenter un rapport sur son action ou sur un thème d’actualité. Les ministres poursuivent la réunion avec l’examen et l’adoption de textes de loi ou à caractère réglementaire avant de finir, s’il y a lieu, avec l’approbation des nouvelles nominations aux hautes fonctions. En dehors de sa première sortie médiatique sur l’écran de Medi1 TV, El Othmani, qui a entamé son deuxième mois après le vote de confiance du 26 avril,  ne s’est presque plus exprimé en public de la même manière. Ce qui est plutôt compréhensible vu que de par sa profession de psychiatre et vu son parcours politique, l’homme est beaucoup plus habitué à l’écoute qu’à la parole. De même, dans son équipe l’on n’est pas non plus très porté sur le verbe. Dans son entourage, on fait état d’une équipe qui travaille, et qui entend remplacer la parole par l’action. D’ailleurs, hormis leur intervention dans le cadre des débats du PLF 2017, les ministres, même ceux qui, naguère, étaient très bavards notamment sur les réseaux sociaux, optent aujourd’hui beaucoup plus pour l’action que pour les bavardages inutiles. Pour résumer, le gouvernement s’est mis au travaille sans tapage médiatique, soutenu par les membres de sa majorité. Pas tous, bien sûr, puisque le PJD a d’ores et déjà choisi de jouer sur les deux cordes. L’opposition, formée du PAM et de la FGD, semble bien installée dans sa mission. Elle a voté contre le programme gouvernemental, a présenté des dizaines d’amendements, qui n’ont d’ailleurs pas été retenus, au PLF dont certains frôlent le populisme comme l’a toujours fait l’opposition. A côté, l’Istiqlal hésite entre les deux et continue de s’abstenir de voter. Bref, on ne peut pas dire que notre classe politique a fait un bon démarrage, mais il faut du temps pour tourner définitivement la page de la campagne électorale du 7 octobre et des cinq mois de blocage qui l’ont suivi.

Le commun des citoyens, et même certains élus eux-mêmes, limite le rôle de l’opposition aux débats des textes de loi et au contrôle du gouvernement à travers les questions orales et écrites. Or ce n’est même pas le fond de sa mission. Certes, l’opposition est là pour contribuer à la législation et pour contrôler l’action de l’Exécutif, mais son action va bien au delà. L’article 10 de la Constitution étend son action, en plus du travail parlementaire, à la vie publique en général. Ainsi, fait partie de la mission de l’opposition, la participation effective à la procédure législative, notamment par l’inscription de propositions de lois à l’ordre du jour des deux Chambres du Parlement, ainsi que la participation effective au contrôle du travail gouvernemental, à travers notamment les motions de censure et l’interpellation du gouvernement, ainsi que des questions orales adressées au gouvernement et dans le cadre des commissions d’enquête parlementaires. L’opposition contribue, de même, à la proposition et à l’élection des membres à élire à la Cour constitutionnelle. Elle a droit à une représentation appropriée aux activités internes des deux Chambres du Parlement. Elle préside même la commission en charge de la législation à la Chambre des représentants. L’opposition peut disposer de moyens appropriés pour assurer ses fonctions institutionnelles. Elle participe activement à la diplomatie parlementaire en vue de la défense des justes causes de la Nation et de ses intérêts vitaux. L’opposition contribue également à l’encadrement et à la représentation des citoyennes et des citoyens à travers les partis politiques qui la forment. Elle exerce, enfin, le pouvoir aux plans local, régional et national, à travers l’alternance démocratique, et dans le cadre des dispositions de la nouvelle Constitution.

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