Le PJD perd du terrain, serait-ce le début du déclin ?
3 avril 2018
Tahar Abou El Farah (963 articles)
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Le PJD perd du terrain, serait-ce le début du déclin ?

Ses congrès régionaux n’ont pas attiré de foules, les meetings présidés par les membres de sa direction furent peu suivis. El Othmani tente de sauver les meubles en «facilitant» l’accès de ses adversaires aux commandes dans les régions. Après sa sortie maladroite devant les jeunes du parti, l’ancien secrétaire général a été réduit au silence.

Le PJD a vécu un week-end plein de rebondissements. Pour certains, les congrès régionaux qu’il a organisés et les circonstances du lancement de sa caravane de la lampe annoncent sans s’y méprendre un retour triomphal du clan Benkirane. Pour d’autres, c’est plutôt un signe du début de réconciliation entre les deux clans d’un parti manifestement affaibli par ses dissensions internes. La scène qui a le plus attiré l’attention des analystes politiques est celle de l’ouverture des congrès régionaux, à Agadir, dans la commune de Dchaïra. Les images du secrétaire général, se trouvant pourtant parmi les siens, puisque originaire d’Inezgane à côté, faisant son speech face à des chaises vides, ont vite fait le tour des réseaux sociaux. Et dire que presque toutes les communes avoisinantes, y compris Agadir, sont présidées par le PJD qui compte pas moins de 735 conseillers communaux dans la région de Souss-Massa… Paradoxalement, c’est la ville qui a connu, il y a un peu plus d’une année, le plus grand meeting, en nombre de participants, présidé par Abdelilah Benkirane lors de la dernière campagne électorale. Le PJD semble en perte de popularité, dans l’un de ses fiefs où il a d’ailleurs pu arracher avec difficulté un siège électoral, face à un candidat novice du RNI, lors des dernières élections partielles. Le parti a tenté de se rattraper ailleurs, à Missour dans la région de Fès-Meknès cette fois, où le secrétaire général s’est rendu en fin de la semaine dernière pour présider, dans une salle couverte devant une assistance moyenne, la cérémonie du lancement de la dixième édition de la «Caravane de la lampe». Une «double sortie» donc du parti sur fond d’organisation interne et de communication politique à travers les rencontres des députés, dans le cadre de la caravane, avec les populations des régions choisies, principalement là où le PJD est peu présent. Dans les deux cas, on aura noté au passage que, contrairement aux affirmations d’Abdelhak El Arabi, directeur central du parti, l’ancien secrétaire général a effectivement été «écarté» de l’encadrement et l’animation de ces rencontres.

Naturellement, ces dernières sorties n’ont pas échappé à la règle et ont donc été l’occasion d’échange de quelques piques des deux parties, mais de manière plutôt subtile. Le secrétaire général du parti, Saad Eddine El Othmani, a ainsi affirmé à Rabat: «Lorsqu’on choisit quelqu’un pour assumer la responsabilité, parce que c’est le parti qui choisit et jamais l’intéressé qui se porte candidat, on l’aide à assumer cette responsabilité, on ne lui met pas les bâtons dans les roues». Et d’affirmer plus loin que «l’actuel gouvernement a pu réaliser en deux ans, en termes d’emploi, ce que le précédent gouvernement n’a pas réalisé durant tout son mandat». A Missour, c’est au tour du président du conseil national, également chef du groupe parlementaire et accessoirement maire de Fès et surtout proche de Benkirane, Driss El Azami, de marteler: «Nous, députés, tenons à notre indépendance. Nous n’allons par nous comporter en tant que majorité automatique».
Avantage, Benkirane…
Au-delà de ces échanges, les derniers congrès régionaux, le PJD en a tenu jusque-là cinq, sont une occasion pour prendre la température du parti, un an après le renvoi de son ancien secrétaire général pour incapacité à former un gouvernement. A première vue, les résultats font montre d’une percée, certains diront domination, du clan de Benkirane qui a raflé quatre sur cinq secrétariats régionaux, ceux de Rabat-Salé-Kénitra, Casablanca-Settat, Fès-Meknès et Laâyoune-Saquia El Hamra. Le secrétariat régional de Souss-Massa a été confié à un ancien proche collaborateur de Aziz Rebbah. Dans le clan Benkirane, on crie déjà victoire. Il s’agit d’un retour en force de Benkirane à travers ses partisans qui contrôlent désormais les structures régionales et locales, expliquent des proches de ce clan. De l’autre côté, on avance une autre lecture.

C’est indéniable, avance une source du parti, ces congrès régionaux ont servi d’expiatoire pour la crise interne. «Les congrès ont été présidés par les ministres influents et les ténors du parti mais ont quand même porté des ‘‘ennemis irréductibles’’ à la nouvelle direction et des partisans affichés de Benkirane aux commandes», explique notre source. C’est l’occasion souhaitée par El Othmani pour «enterrer la hache de guerre entre les deux clans et sceller une réconciliation interne», ajoute la même source. Les nouveaux responsables régionaux, dont le pouvoir et les attributions sont relativement limités face à l’omnipotence du secrétariat général auront retrouvé une marge de manœuvre pour s’exprimer librement, nous explique-t-on. Mais, assure notre source, «l’appareil du parti est totalement verrouillé à la faveur d’El Othmani et sa direction. De même, sans son appui, ils n’auraient certainement pas été élus à leurs postes». De son côté, le secrétaire général du parti, Saad Eddine El Othmani, pèse bien ses mots en affirmant que «les congrès régionaux du parti constituent une occasion de donner un nouvel élan à l’action du parti». La mise en place, lundi 26 mars, de la «Commission du dialogue interne», présidée par El Othmani et qui comprend des représentants des deux clans, verse d’ailleurs dans ce sens. Cela dit, de toutes les manières, le règlement intérieur du parti n’a pas laissé le choix à la direction.

Mais c’est toujours El Othmani qui dirige

Les statuts interdisent en effet le cumul entre des responsabilités organisationnelles et des responsabilités électives locales. Par exemple, on ne peut pas être à la fois responsable de son antenne locale du parti et président de sa commune ou à la fois responsable national et local du parti. Dans ce dernier cas, le nouveau secrétaire régional de Casablanca-Settat a dû présenter sa démission du secrétariat général pour pouvoir briguer le poste. C’est un cas qui illustre également ce début de réconciliation entre les deux clans, Mouhcine Moufidi étant un farouche défenseur du troisième mandat de Benkirane, mais il a fini par intégrer le secrétariat général. Il a été présenté comme candidat favori du secrétariat général à la dernière minute et a raflé la majorité des votes. De toutes les manières, et selon les statuts du parti, toutes les structures régionales sont mises sous l’autorité du secrétariat général. Aziz Rebbah est d’ailleurs on ne peut plus clair sur ce point : «Toutes les personnes élues secrétaires régionaux sont des dirigeants du parti, abstraction faite de leurs opinions et positions personnelles. De par leurs nouveaux statuts, elles sont tenues de soutenir le gouvernement et de s’engager à travailler sous la direction du secrétaire général». Il ne faut pas oublier que c’est un parti qui fonctionne selon le régime présidentiel. Le fait est qu’«avec te temps et au premier test réel de sa solidité et sa cohésion, le PJD a démontré qu’il n’est pas aussi solide que le prétendent ses membres. Il a été construit autour d’allégeances envers des personnalités du parti, aujourd’hui il s’effrite», observe Mohamed Darif, politologue et spécialiste des mouvements islamistes. D’où l’ampleur de la tâche qui attend l’actuelle direction. Car, au-delà de la gestion de ses susceptibilités internes, «le parti est également confronté aux grandes orientations du pays et doit se conformer aux engagements internationaux du Maroc, même s’ils ne coïncident pas souvent avec l’idéologie du parti», ajoute ce politologue.

2021, ce n’est pas garantit

En outre, l’accession du PJD au pouvoir a eu pour conséquence d’attirer vers lui des personnes qui l’ont intégré par intérêt personnel, changeant complètement sa démographie. Ce qui est normal pour un parti au gouvernement qui, plus est, dispose du plus grand groupe parlementaire, contrôle plusieurs grandes villes et dirige des dizaines de communes. «C’est normal que le parti bénéficie, au risque de pâtir plus tard, de l’effet aimant que représente le pouvoir», explique Mohamed Darif. Cette situation a conduit, selon cet expert, à l’émergence de deux tendances au sein de la formation: «Les utopistes qui sont restés fidèles à Benkirane et son discours moralisant et mobilisateur et les pragmatiques qui cherchent à la fois l’intérêt du parti, le leur et accessoirement celui du pays en général». Ce qui a créé une fissure au sein de la formation. Ces dissensions ont eu, bien sûr, un effet dévastateur sur la solidité et la cohésion du parti. Autre effet de cette division interne, les sympathisants du parti, qui ne votaient que pour Benkirane, considèrent, avec le départ de ce dernier et au vu de ses postions, que le PJD les a trahis. D’autres parmi les sympathisants s’en sont détournés après avoir constaté que l’ancien SG, lui-même, ne cherchait que ses propres intérêts en s’accrochant au poste avec force et qu’il a pratiquement été mis à la porte. En outre, le PJD évolue aujourd’hui dans un environnement changeant. «Les autres partis politiques ont, en effet, changé complètement de stratégie électorale. Ils ont compris que le PJD s’est nourri de leurs divergences. Actuellement, et cela on a pu le constater lors des dernières élections partielles, en plus de la régression de sa popularité, le parti a perdu presque toutes ces élections parce que les autres formations se sont mises d’accord pour mettre en place la stratégie du candidat commun», analyse ce politologue. En effet, au lieu de présenter quatre candidats, ils se sont entendu pour n’en présenter qu’un et le soutenir tous les quatre. La seule fois où le PJD a reconquis son siège avec facilité, c’était à Tétouan et justement parce que les autres formations le lui ont permis en lui laissant le terrain libre. Face à la FGD, le candidat PJD faisait quasiment office de candidat unique. Il est fort probable que cette stratégie soit reproduite à large échelle au cours des prochaines élections législatives de 2021.

Vu sous toutes les coutures et selon les normes, le PJD reste un petit parti, selon Mohamed Darif. Et ce, contrairement à ce qu’on prétend. C’est peut-être le parti qui a récolté le plus grand nombre de voix aux dernières élections, mais cela n’en fait pas un grand parti, c’est juste le parti arrivé premier aux élections. De manière très sommaire, le Maroc compte quelque 24 millions de Marocains en âge de voter. Seulement 15 millions sont inscrits aux listes électorales et à peine 45% votent. Sur ce nombre, le PJD n’a obtenu que 1,5 million de votes contre 1,2 million pour le PAM, son challenger. Même au niveau des adhérents, le parti est certes passé de 10 000 encartés, alors qu’il était dans l’opposition, à un peu plus de 23 000 actuellement. Mais ce nombre reste dérisoire pour un parti qui prétend trôner sur la scène politique. L’ascension du PJD ne relève pas de la pratique démocratique telle que connue ailleurs. Il a tiré profit d’une conjoncture, particulière et, au détour d’un compromis et de consensus, il a pu occuper les devants de la scène. C’est une opération complexe. Le fait est qu’il fallait un changement sur la scène politique et le PJD représentait ce changement. La suite des événements allait donner raison aux promoteurs de cette thèse. Le PJD a pu faire passer des décisions antipopulaires que son prédécesseur, l’Istiqlal alors aux commandes, a refusé d’aborder. Il faut dire que le PJD bénéficie également d’un redoutable instrument de propagande dont ne dispose aucun autre parti, son bras idéologique (également sa matrice), le MUR. C’est le MUR et ses nombreuses antennes associatives qui s’occupent, en pratique, de la campagne électorale du PJD. Le mouvement a également son mot à dire au moment du choix du candidat tête de liste du PJD. N’oublions pas que c’est le bras idéologique qui a pesé de tout son poids pour barrer le chemin à Benkirane vers un troisième mandat. Le MUR, lui-même, a profité de la politique de restructuration du champ religieux engagée par l’Etat au lendemain des attentats du 11 mai 2003. Aujourd’hui, la conjoncture internationale a changé, les pays qui soutenaient les mouvements islamistes se sont rétractés. L’islam politique perd du terrain un peu partout.

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