Le parti de l’Istiqlal face à un tournant  historique
2 octobre 2017
Tahar Abou El Farah (875 articles)
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Le parti de l’Istiqlal face à un tournant historique

Les 6 000 congressistes, attendus à Rabat ce week-end, sont devant le devoir historique de sauver le parti. Nizar Baraka, appuyé par les élites, les cadres et les bases, part favori. Il faudra plus de quatre ans au futur secrétaire général pour remettre le parti sur les rails.

Nizar Baraka l’a promis. C’est devenu une réalité. L’Istiqlal aborde, ce week-end, l’étape d’un congrès des plus cruciaux de son histoire, non pas soudé comme l’auraient souhaité ses militants, mais, du moins, avec moins de divisions qu’avant. C’est un exploit, vu la situation de crise que traversait le parti d’Allal El Fassi, il y a seulement quelques mois. Lundi, ils ont tous répondu présent à l’appel de Nizar Baraka. Et ce qui devait être une simple conférence de presse pour annoncer officiellement sa candidature à la tête du parti s’est transformé en un quasi-plébiscite de tout ce que l’Istiqlal compte comme dirigeants, membres influents, cadres et sympathisants du parti. Comme on pouvait s’y attendre, Hamid Chabat et ses trois anciens lieutenants, qui se sont séparés de lui après, n’ont pas fait le déplacement. Le constat est là. Un peu plus d’une semaine avant leur congrès les Istiqlaliens ont fini, non sans un grand effort de réconciliation et de rapprochement des positions, par arriver à un accord sur à peu près tout. Les parties ont finalement pu s’accorder sur le président du congrès, Noureddine Moudiane, initialement proposé par le comité exécutif et rejeté par Hamid Chabat. Les dernières sous-commissions dont celle chargée de la rédaction du rapport moral et de la déclaration finale du congrès s’étaient déjà mises au travail alors que nous mettions sous presse. C’est le cas également du comité ad hoc chargé de statuer sur les recours relatifs aux congrès régionaux, qui ont désigné les congressistes et les représentants des régions dans le conseil national. Le comité devra également trancher le dernier litige concernant les modes de désignation des représentants des alliances et autres organisations parallèles au conseil national. Il s’agit, rappelons-le, d’un corps électoral très bien organisé et hautement politisé qui est représenté par 240 membres au conseil national, soit près du quart des membres de cette instance décisionnelle du parti. Là encore, les membres du comité, Abdellah Bakkali, Abdelkader El Kihel, Mohammed Ould Errachid et Rahhal Makkaoui, ont pu établir une liste de critères acceptés par tout le monde pour leur désignation. Entre-temps, le parti a pu organiser dans un temps record l’ensemble de ses congrès régionaux et provinciaux, censés élire les représentants des régions au conseil national.

Flash-back

Et si le conseil national est presque entièrement élu, la dernière bataille à livrer entre les différents clans (à ne pas confondre avec les courants constitués autour d’idées et de vision politique) et autres personnalités influentes du parti concerne le comité exécutif. L’opération donnera certainement lieu à de nouvelles ententes et à des arrangements entre différents courants du parti pour assurer une représentation équilibrée de tout ce monde au sein de cet organe exécutif. Et cela de manière à ce qu’aucun clan ne puisse dominer, à l’avenir, les décisions et positions du parti. Pour en arriver là, il aura fallu passer par d’âpres négociations, pour mettre fin à des luttes intestines, et au moins cinq reports de la date du congrès. Un cheminement qui rappelle, à peu de choses près, celui d’il y a cinq ans lorsque Hamid Chabat, alors leader en pleine ascension, promettait un changement radical dans le fonctionnement et, pourquoi pas, dans les élites du parti. Il y a cinq ans, quelques mois avant le congrès de septembre 2012, l’Istiqlal vivait pratiquement la même situation. Une course effrénée au poste de secrétaire général opposait Hamid Chabat, patron syndical mais pas encore l’apparatchik qu’il est devenu aujourd’hui, soutenu par plusieurs organismes dont les femmes, la jeunesse et le syndicat, Abdelouahed El Fassi qui avait derrière lui, en plus des grandes familles influentes, l’appareil des inspecteurs. C’était la première fois que la division avait atteint une ampleur inégalée. Cinq ans plus tard, le parti aura effectué une évolution de 360 degrés pour revenir au même point. Il y a cinq ans, pour la première fois dans l’histoire du parti, en plus des traditionnels clans de Fès et Marrakech, un nouveau clan manifeste sa présence. C’est celui dit du Sahara mené par les Ould Rachid. Il n’était pas forcément favorable à Hamid Chabat, mais il était manifestement contre la famille El Fassi. Aujourd’hui, ce «courant», dominant la majorité du comité exécutif, s’est érigé en principal adversaire de Hamid Chabat et ses alliés.

La voie du consensus

En plus de ces deux «clans» antagonistes, explique une source au sein du PI, le «courant Bila Hawada» observe la situation beaucoup plus souvent qu’il ne participe à ce bras de fer. Plus récemment, les trois anciens et presque derniers proches de Hamid Chabat, en l’occurrence Abdellah Bakkali, Abdelkader El Kihel et Adil Benhamza, ont annoncé leur défection et, par la même occasion, l’existence d’une «troisième voie» et donc un troisième «courant» qui négocie ferme pour des postes au comité exécutif. Nous sommes loin de la situation de quasi-division et du gel des institutions que traversait l’Istiqlal il y a quelques mois. C’est que, pour en arriver là, ce parti qui, jusqu’à très récemment, a toujours privilégié le consensus aux urnes pour régler ses divergences internes est passé par un long processus de négociations. Le point d’inflexion de ces luttes qui ont démarré ouvertement après les fameuses déclarations du secrétaire général à propos de la «marocanité de la Mauritanie», le 24 décembre 2016, a été sans conteste le congrès extraordinaire du samedi 29 avril. Ce congrès, qui n’a duré qu’une heure, peut-être un peu plus, a adopté à l’unanimité les deux projets d’amendement des articles 54 et 91 des statuts du parti. L’amendement de l’article 54, pour rappel, permet à tout membre ayant été élu au moins une fois au comité exécutif de se porter candidat au poste de secrétaire général. C’est cet amendement qui a ouvert la porte à la candidature de Nizar Baraka, en passe de devenir futur secrétaire général.

Quant à l’amendement de l’article 91, il a élargi le comité préparatoire du congrès, auparavant limité aux membres du comité exécutif et aux 150 membres élus du conseil national. Ce réaménagement a permis des arrangements ultérieurs qui ont fait que le parti arrive à l’étape du congrès sans souffrir aucune division. Entre autres ententes qui viendront après, la nouvelle composition du conseil national. Là encore, l’idée était d’arriver à corréler la force électorale du parti dans les régions au nombre des adhérents, renforçant par la même occasion le poids des adversaires de Hamid Chabat, principalement Ould Rachid au Sahara et la famille Qayouh à Souss-Massa, dans les futures instances du parti. Ainsi et d’entente en entente, Hamid Chabat, secrétaire général sortant, qui tient à sa réélection, perd du terrain, lentement, mais inexorablement.

La logique des calculs

Cependant, comme il a eu l’occasion de l’affirmer à maintes reprises, le secrétaire général sortant tient à se présenter à sa propre succession. Et, à aujourd’hui, comme le note ce dirigeant, presque tous les indicateurs le donnent pour vainqueur. Le conseil national, qui désignera le secrétaire général, reste dominé par ses alliés. Même après sa nouvelle configuration, où les régions du Sahara et de Souss-Massa notamment ont vu le nombre de leurs représentants augmenter significativement, il reste dominé, pour ce qui est des élus des autres régions. Bien plus, et après la tenue de la quasi-totalité des congrès régionaux et locaux, les chiffres ont montré, affirme une source au parti, que pas moins de 80% des anciens membres du conseil national ont été reconduits. Or ce sont ces membres qui désigneront le futur secrétaire général. Cela d’autant qu’outre les membres élus, cette instance compte également des représentants des alliances, du syndicat, des organisations parallèles et d’autres associations affidées au parti, en plus des membres ès qualité. Tout cela pour dire que quand bien même Nizar Baraka est soutenu par les élites et les cadres et les personnalités influentes, c’est quasiment le même corps électoral qui a porté Hamid Chabat aux commandes du parti, il y a cinq ans, qui est appelé, aujourd’hui, à choisir un nouveau secrétaire général.

Les chiffres favorisent Chabat qui contrôle toujours, en grande partie, les alliances et les organisations parallèles. Il garde également son emprise sur les inspecteurs, véritable «œil de Moscou» qui veille sur absolument tout dans la vie du parti dans les régions, selon les termes d’un dirigeant du parti, et des secrétaires provinciaux et régionaux qui dépendent directement, hiérarchiquement et sur le plan de carrière et d’indemnités, du secrétaire général. Cependant, un observateur avisé notera que c’était également le cas il y a cinq ans, à la fin du mandat d’Abbas El Fassi dont l’inspecteur général Mohamed Soussi était, d’ailleurs, le bras droit, ce qui n’a pas empêché Hamid Chabat d’être élu haut la main à la tête du parti. Rien n’empêchera donc un retournement de situation au sein du conseil national. Il y a quelques semaines personne ne pouvait prévoir le comportement des trois anciens proches collaborateurs de Hamid Chabat,  Bakkali, El Kihel et Benhamza, qui ont déclaré «ne plus être concernés par la candidature de Chabat à un second mandat» et se sont même érigés en représentants de la «troisième voie». Ce ne sont, d’ailleurs, pas les seules défections dans les rangs de Hamid Chabat. Il vient de perdre, il y a quelques semaines, le syndicat UGTM, instrument de son ascension fulgurante, qui est passé dans l’escarcelle du clan d’Ould Rachid. Cela dit, il y a d’autres facteurs, selon les analystes politiques, qui rendent difficile, pour ne pas dire impossible, la réélection de Hamid Chabat. Il y a d’abord la parole des anciens. Dans un parti qui, selon ce dirigeant, reste une structure fermée beaucoup plus proche d’une «zaouia» que d’une formation politique moderne, la parole des «sages» a tout son poids. Or, les anciens (le conseil des sages et les anciens cadres et secrétaires généraux) l’ont justement déclaré comme «incompétent et inapte à diriger le parti». Et de toute la vie du parti, la parole des anciens est sacrée. Chabat ne peut pas non plus être reconduit parce qu’il s’est découvert subitement allié inconditionnel d’Abdelilah Benkirane du PJD, lui-même chaque jour de plus en plus isolé au sein de sa propre formation. Or, et c’est une tendance clairement affichée par certains dirigeants, les Istiqlaliens considèrent que les deux partis ne peuvent être qu’antagonistes et adversaires politiques, quel que soit le degré de leur coordination et de leurs ententes conjoncturelles. Ils puisent dans la même idéologie et courtisent le même électorat. Depuis sa fameuse sortie sur la Mauritanie, et même un peu plus avant, le secrétaire général sortant a réussi à se mettre sur le dos un pan de l’Etat, risquant par la même occasion l’avenir du parti. Les partis politiques, du moins la plupart, et leurs dirigeants n’ont pas non plus été épargnés par ses invectives au risque d’isoler sa propre formation sur la scène politique, cela au moment où ses performances électorales ont accusé un sérieux coup aux derniers scrutins, local, régional et législatif. Même au sein de sa formation, sa décision de suspendre trois membres du comité exécutif, trois anciens ministres de surcroît dont le président du conseil national, n’a pas été appréciée.

La fin du show

C’est pour toutes ces raisons, et d’autres encore, que les observateurs s’attendaient à un retrait de la course de Hamid Chabat lors de sa conférence de presse du 12 septembre dernier. Mais à la surprise générale, il a profité de cette occasion, dans laquelle il paraissait de plus en plus isolé, pour s’enfoncer davantage et se lancer dans une politique de la terre brûlée. Une politique dont il sera certainement la première victime. De toutes les manières, notent les observateurs, l’option d’une sortie honorable qu’il a rejetée, est désormais, de plus en plus éloignée. Il part donc, y compris s’il faut prévoir le scénario de 2012 et un congrès en deux temps, mais non sans avoir fait beaucoup de dégâts. «Le parti est dans un état lamentable. Chabat nous a menés droit dans le mur», affirme ce dirigeant du parti. Une majorité des militants du parti est donc aujourd’hui convaincue  que la situation actuelle ne peut pas durer. Ils sont convaincus que «si Chabat reste encore à la tête du parti, l’Istiqlal ira certainement vers la scission». Bref, «ce sera la mort définitive d’un parti qui a déjà perdu son identité et son âme». C’est sans doute pour cela que ses appuis lui ont tourné le dos. Vu sous un autre angle, c’est une question qui transcende l’Istiqlal, en lui-même. Nous sommes, en effet, actuellement dans une situation délicate pour le pays, explique ce dirigeant politique. «Il y a de la défiance manifeste vis-à-vis du politique. C’est un problème de confiance».

Le besoin se fait donc aujourd’hui de plus en plus pressant de redonner à la politique son caractère noble, «il faut bannir la politique-spectacle pour lui redonner son vrai rôle qui est d’être au service du citoyen et du pays». Certains partis ont d’ailleurs compris cette réalité, d’autres ont fait le choix du populisme. Or, «le populisme est de courte vie, il est vite rattrapé par la réalité, les résultats, les réalisations». En définitive, les partis ne jouent plus leur rôle de médiation de représentation du peuple. Entre deux élections, explique cet observateur, «Benkirane a réussi à faire en sorte à ce que les citoyens n’aient pas droit à un bilan de ce qui a été fait, ni à un vrai débat sur les perspectives d’avenir. Il a contribué à vider de sa substance tout le débat électoral qui aurait dû avoir lieu». C’est pour dire que le Maroc a besoin, aujourd’hui, d’une nouvelle génération de partis politiques qui soit en phase avec l’évolution du pays et avec la jeunesse. Or, nos partis, tels qu’ils sont gérés, semblent irrémédiablement dépassés.

Le petit-fils du fondateur héritera certes d’un parti en lambeaux, mais il sait, du moins, ce qui l’attend. Nizar Baraka est conscient qu’il faut au moins 4 ou 5 ans de travail pour reconstruire le parti. Son objectif n’est donc pas forcément de gagner aux élections de 2021. La priorité étant de rétablir la crédibilité du parti en termes de capacité de production d’idées, d’action et d’encadrement et de défense du citoyen. Pour cela il propose un programme en cinq points. D’abord, renforcer la réconciliation. Son approche consiste, en ce sens, à préserver l’unité du parti. Toutes les sensibilités, les visions, les opinions doivent pouvoir s’y retrouver. La logique de perdant-gagnant doit être abolie, pour laisser place à l’intégration et l’inclusion, «ce n’est pas un jeu à somme nulle». Le deuxième point consiste en la promotion de la pensée istiqlalienne en défendant ses institutions et son intégrité. Car, aujourd’hui, le parti n’a plus de structures ni d’idéaux. Il ne produit plus rien. Il a été articulé pour servir les intérêts de personnes. En d’autres termes, il n’y a plus de militants, il n’y a que des exécutants et des suiveurs. En plus d’une restructuration, l’Istiqlal a, donc, besoin d’une vision et de produire des propositions pour les problèmes majeurs du pays. En troisième point, Nizar Baraka propose de consolider la démocratie au niveau national et au sein du parti. Il s’agit d’œuvrer pour renforcer les institutions au parti dans le sens de la promotion de la démocratie et de la gouvernance internes. Autre point : agir efficacement au service du militant et du citoyen. En effet, l’action partisane est d’abord un engagement citoyen pour servir son pays à travers son parti. C’est un acte volontaire. Aujourd’hui, l’Istiqlal et le champ politique en général doivent faire leur révolution. La logique qui veut qu’un parti «n’existe que par son opposition à» doit être banni. Cela vaut aussi pour le discours qui veut que la scène politique est faite du camp du Bien et celui du Mal. Les partis doivent s’inscrire dans une logique d’adhésion à un projet, à une vision et à une dynamique. C’est de cela que le Maroc a véritablement besoin. Comme dernier point, Nizar Baraka propose de renforcer la position de l’Istiqlal au niveau du paysage politique. Il s’agit de renforcer la gouvernance et les rapports avec les autres partis, la société civile et les acteurs sociaux dans le sens de promouvoir la coopération et la collaboration au lieu de la lutte et de l’aversion.

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