Le Maroc fait les frais de la  politique intérieure espagnole
9 novembre 2007
Abdou Filali Ansary (267 articles)
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Le Maroc fait les frais de la politique intérieure espagnole

La visite de Juan Carlos à  Sebta et Melillia lui permet de redorer le blason
de la monarchie en jouant sur le sentiment nationaliste.
Le Parti socialiste a encouragé l’initiative, cherchant à  se placer dans les
deux villes, acquises à  son rival
de droite.
Le Maroc donne de la voix et Mohammed VI réagit avec fermeté.
Peut-on tirer profit de l’incident pour ouvrir des discussions sur le statut
des deux villes ?

A visite royale, réponse royale. Mardi 6 novembre, un communiqué du Souverain critiquait en des termes très fermes la visite de Juan Carlos, Roi d’Espagne, dans les villes occupées de Sebta et Melillia, les 5 et 6 novembre. Qualifiant le geste espagnol d’acte «nostalgique d’une ère sombre et décidément révolue», et exprimant le rejet «avec autant de fermeté que de détermination que nos constantes nationales sacrées soient utilisées comme moyen dans le négoce espagnol interne», le Roi Mohammed VI a appelé les autorités espagnoles à assumer «leur responsabilité quant aux conséquences qui pourraient mettre en péril l’avenir et l’évolution des relations entre les deux pays, et au flagrant irrespect par le gouvernement espagnol de la lettre et de l’esprit du Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération conclu en 1991». Inconnue à l’heure où nous mettions sous presse, mercredi 7 novembre, la réaction d’un gouvernement espagnol, critiqué par l’opposition pour sa gestion de la situation, allait-elle calmer le jeu ou accentuer la crise ? La France qui, dès le 5 novembre, appelait le Maroc et l’Espagne, ces «deux Etats souverains amis de la France», à «poursuivre leur dialogue», parviendra-t-elle à apaiser les relations entre les deux pays ?

Flash-back. Mercredi 31 octobre, à Marrakech. Séjournant au Maroc dans le cadre de la visite du Prince Felipe, héritier du trône, le ministre espagnol des affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, annonce à son homologue marocain, Taïeb Fassi Fihri, l’imminente visite du Roi Juan Carlos et de la Reine Sophie dans les deux villes occupées. «Le ministre marocain des affaires étrangères a dit, sur le champ, que cela allait susciter une réaction intempestive de l’opinion publique marocaine», indique Khalid Naciri, ministre de la communication. L’annonce sera tout de même confirmée par la presse espagnole dès le lendemain, les autorités de notre voisin du nord ayant décidé de passer outre l’avertissement. La réaction marocaine ne se fera pas attendre : dès le vendredi suivant, Omar Azzimane, ambassadeur du Maroc en Espagne, était rappelé pour consultations à Rabat, pour une durée indéterminée, sans susciter d’autre réaction chez les autorités espagnoles qu’une série de déclarations sur la qualité des relations entre les deux pays.

Les Espagnols tentent de banaliser le geste
Première visite officielle depuis la fin des années 20, époque où les deux «présides» jouaient le rôle de tête de pont de la présence espagnole en Afrique, celle du Roi Juan Carlos a – étrangement ? – été entamée à la veille du 32e anniversaire de la Marche verte, qui avait justement permis au Maroc de reprendre le Sahara à son voisin du nord. Malgré ces coïncidences, pour les autorités espagnoles, cette première visite officielle dans les deux villes s’inscrit dans la normalité, bien qu’il s’agisse de la première en son genre en 32 années de règne. «Ils essayent de tempérer et presque de banaliser cette visite, mais nous ne tomberons pas dans ce piège», prévient M. Naciri. «Autant que les Espagnols, les Marocains sont désireux de conforter l’amitié bilatérale et d’aller de l’avant dans la construction d’un partenariat crédible et mutuellement avantageux. Ils ne souhaitent pas une aggravation ou un retour en arrière des relations économiques, humaines, commerciales entre les deux pays. Toutefois, il est évident que cela ne nous permet pas de passer la question de la souveraineté marocaine sur Sebta et Melillia par pertes et profits», insiste-t-il.

Autres coïncidences qui ne sont pas pour améliorer l’ambiance entre les deux pays, l’incident survenu dans le bidonville de Cañada Real à Madrid mais aussi et surtout le lancement par la justice espagnole d’une enquête sur des accusations de «génocide» et «actes de torture» au Sahara dans les années 1970-80 à l’encontre d’une douzaine de hauts responsables marocains. Un geste qui donnerait du crédit à une accusation portée, il y a plus d’un an, par des proches du Front Polisario, malgré des bizarreries telles que la présence, dans la liste originale des accusés, de Yassine El Mansouri, actuel numéro un de la Direction générale des études et de la documentation, qui était âgé de 13 ans en 1975, au début de la période concernée ! Un détail majeur qui risque malheureusement d’être largement compensé aux yeux de l’opinion publique internationale par l’envergure du juge qui mène l’enquête : le très médiatique Baltasar Garzon, connu comme le magistrat qui avait lancé le mandat d’arrêt international contre l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet.

Luttes de pouvoir et légitimité à renforcer
Comment expliquer l’attitude espagnole ? Pourquoi cet acte de provocation gratuit ? C’est chez nos voisins du nord qu’il faudra en chercher les raisons. Tout avait commencé en juillet dernier, lorsque le pays avait eu droit à sa propre affaire des caricatures. A l’origine du scandale, un dessin visant le Prince Felipe, publié par l’hebdomadaire satirique El Jueves. Contrairement aux attentes, l’affaire ne s’est pas arrêtée avec la condamnation du journal par la justice. Très vite, le pays a connu une véritable vague de critiques à l’égard du roi et de la monarchie espagnole, provenant aussi bien de l’extrême droite, de l’extrême gauche que des républicains espagnols. Les choses atteindront un tel degré de gravité que des jeunes iront jusqu’à brûler des photographies du monarque espagnol. Au-delà de ces gestes, qui sont plutôt l’Å“uvre d’extrémistes, l’opinion publique espagnole, sans nier les réalisations du Roi Juan Carlos au cours de ses 32 dernières années de règne, se pose des questions sur la pertinence de la succession au Trône par voie de filiation. Face aux critiques, le Roi Juan Carlos lui-même sera très vite amené à prendre la parole pour défendre le rôle de la monarchie, notamment via son discours du 1er octobre dernier à l’université d’Oviedo où il mettra en avant les transformations profondes connues par son pays depuis le début de son règne. La visite de Sebta et Melillia, geste nationaliste par excellence, était-elle destinée à redorer le blason d’une couronne espagnole malmenée ? Cette idée semble avoir cours, y compris à l’intérieur des frontières espagnoles. «C’est comme si la monarchie avait recours à un certain arrière-goût colonial pour raviver un sentiment nationaliste espagnol qui devrait appartenir à une autre époque. Je lui donnerais seulement cette dimension, car cela n’aurait aucun intérêt politique ou économique», indiquait, il y a quelques jours, l’indépendantiste catalan Josep-Luís Carod-Rovira à l’agence EFE à propos de la visite des Rois d’Espagne dans les deux villes.

Si tel est le cas, le Roi d’Espagne n’aura peut-être pas été le seul à avoir voulu, ou du moins à risquer de se voir accusé d’avoir voulu, profiter de l’occasion. En effet, la marge de manÅ“uvre de la monarchie espagnole étant limitée, et ses déplacements concertés avec la Primature, beaucoup voient dans la visite de Sebta et Melillia l’encouragement d’un gouvernement socialiste lui-même prêt à tout pour glaner des voix face à son éternel rival de droite, le Parti populaire (PP), quitte à céder aux sirènes du nationalisme.

Et pourquoi pas une décolonisation en douceur?
«En Espagne, il y a une monarchie constitutionnelle parlementaire, ce qui signifie que c’est le gouvernement qui écrit le discours que le Roi lit devant le Parlement. Le Roi, dans le système de la monarchie parlementaire, ne fait qu’appliquer ce que dit la majorité. Par exemple, en 2002, la majorité d’Aznar avait empêché le Roi Juan Carlos d’assister au mariage du Souverain marocain», explique Larbi Messari. Un tel geste de la part du gouvernement socialiste ne manquerait pas de sens, d’autant plus que son Premier ministre, José Luis Zapatero avait été, en janvier 2006, le premier chef de gouvernement espagnol depuis 1981 à effectuer une visite officielle dans les deux villes, traditionnellement acquises à la droite. Une tendance générale confirmée par le fait qu’à cinq mois des élections générales espagnoles, la défense de la monarchie tout comme la gestion des relations avec le voisin marocain ou encore les récentes contre-performances diplomatiques du pays face à la France ont déjà fait l’objet de plusieurs accrochages médiatiques entre le Parti socialiste et son rival de droite. Cela a été le cas dans l’affaire des hôtesses de l’air espagnoles retenues dans le cadre de l’affaire de l’arche de Zoé, et ramenées en Europe par le président français Nicolas Sarkozy. Autant d’éléments qui expliquent aussi la rapidité avec laquelle le Premier ministre espagnol José Luis Zapatero s’était vanté du déroulement de la visite royale à Sebta et Melillia face au patron du PP, Mariano Rajoy, lui assurant, avant même qu’elle ait lieu, qu’elle passerait comme une lettre à la poste.

Quels que soient ses calculs, explique M. Messari, le gouvernement espagnol a commis une erreur qui pourrait s’avérer bénéfique pour le Maroc en lui fournissant une communication indirecte sur le problème de Sebta et Melillia : «A l’échelle mondiale, l’on perçoit qu’une crise est née entre le Maroc et l’Espagne car le Roi d’Espagne a visité deux villes marocaines que son pays colonise depuis cinq siècles. Si nous avions écrit un éditorial revendiquant les deux villes, personne n’aurait fait attention à nous», explique-t-il.

«Nous ne leur demandons pas mieux que ces relations soient les meilleures du monde, mais il ne faut pas oublier qu’il y a un problème colonial, qu’il faut évacuer, qu’il faut libérer les places occupées, que c’est une colonisation qui n’existe qu’à Sebta et Melillia, lorsqu’on a vu que des territoires comme Hong-Kong ou Macao, occupés depuis des siècles, ont été libérés», ajoute de son côté M’hammed Boucetta, ancien ministre des affaires étrangères, qui ne trouve pas d’inconvénient à voir l’Espagne opérer une décolonisation en douceur.

Comme quoi, peut-être que, finalement, à quelque chose malheur est bon. La récente crise permettra-t-elle au Maroc d’ouvrir des négociations, cette fois-ci sérieuses, en vue de réviser le statut des deux villes?

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