Formation du gouvernement : quatre mois et toujours rien en vue…
13 février 2017
Tahar Abou El Farah (813 articles)
0 Commentaire
Partager

Formation du gouvernement : quatre mois et toujours rien en vue…

Le RNI vient de réitérer sa prédisposition à Benkirane, pour peu que ce dernier lui garantisse des conditions optimales pour une majorité confortable. Le retour du Maroc à l’UA impose la nomination sans attendre d’un gouvernement qui doit accompagner cette nouvelle donne avec des actes.

Le Maroc vient de faire un come-back mémorable et néanmoins historique à l’UA. L’initiative a été saluée partout dans le monde. Nos voisins et associés, les pays de l’Europe, l’ont applaudi, nos partenaires, les États-Unis et la Russie, entre autres, l’ont salué. En Afrique, cet évènement a fait l’actualité dans plusieurs pays, nos amis comme nos adversaires. Naturellement, nos partis ont été unanimes à ressortir la perspicacité et l’efficience de la diplomatie royale, sans laquelle cet exploit ne serait pas réalisé. Ici et là, on se projette déjà dans les mois à venir, se demandant comment le Maroc va accompagner son «retour chez soi». Bien sûr, il y a des nominations à faire, les élus, les partis politiques, les syndicats, la société civile, tout ce monde sera interpellé. Et le premier concerné sera bien sûr le gouvernement qui sera amené à mettre en place et exécuter, sans plus tarder, une politique africaine à la hauteur des ambitions d’un Maroc devenu pivot de la région.  Sauf que, et c’est là que le bât blesse, nous n’avons pas encore de gouvernement. Et ce, plus de quatre mois après les élections et la désignation d’Abdelilah Benkirane pour former le gouvernement. Le chef de gouvernement désigné «ne semble pas comprendre, et c’est le plus grave, que désormais le Maroc fait l’objet de plus d’intérêt, maintenant qu’il a intégré l’UA. Ne pas avoir de gouvernement renvoie l’image d’un pays instable, et cela ne permettra pas au Royaume d’être aussi actif à l’échelle africaine et mondiale», lance cet analyste politique. De même que la question urge puisque le Maroc sera amené à mettre en place, à travers son gouvernement, un agenda diplomatique et politique pour accompagner le retour du Maroc dans cette institution. De même qu’il s’agira, et c’est également le travail du gouvernement, de concrétiser et assurer le suivi des dizaines de conventions et d’accords de partenariat signés par le Maroc au cours de ces six derniers mois.  Ainsi, à l’heure où nous mettions sous presse, les négociations n’ont pas encore repris. Le chef de gouvernement désigné déclarait, samedi à l’issue d’une réunion du secrétariat général de son parti, en réponse à la question s’il avait repris ses concertations: «Se concerter, mais avec qui ? Personne ne m’a contacté». Et d’ajouter avant de s’éclipser de nouveau : «Depuis la question de l’UA, personne ne m’a contacté…». Mais, estime cet observateur de la scène politique, Abdelilah Benkirane «ne semble pas comprendre que c’est lui le chef du gouvernement désigné, et qu’il ne saurait rester inactif chez lui ou dans son parti, attendant les réactions des autres». Et des réactions, surtout des manifestations de bonne foi, il y en a bien eu.

Le RNI n’a jamais été un problème

Ainsi, le président du RNI, Aziz Akhannouch, de retour d’une visite de l’Afrique de l’Est où il a été d’ailleurs reçu en audience par le Président du Soudan du Sud et cela dans le cadre de la tournée royale dans la région, a affirmé dans une récente sortie médiatique : «Nous insistons pour travailler avec le chef de gouvernement désigné pour former un gouvernement fort et cohérent adossé à une majorité confortable pour aller de l’avant et relever les défis auxquels le Maroc fait face aujourd’hui». Car, estime le président du RNI, la réintégration du Maroc à l’UA est signe d’une nouvelle ère à laquelle le Maroc fait face à de nouveaux défis et à de grandes attentes. Aussi, estime-t-il, le chef de gouvernement désigné «devrait faire un peu plus d’efforts pour former son gouvernement et aller de l’avant».  Le fait, conclut-il, est que le RNI insiste pour travailler avec le chef du gouvernement, mais «qu’il nous assure juste des conditions adéquates pour pouvoir travailler». De toutes les manières, observe Mustapha Baitas, député et coordinateur directeur du siège du RNI, «notre parti a toujours été un élément de la solution. Il n’est donc pas responsable du blocage des négociations de formation du gouvernement, contrairement à ce qu’avancent certaines parties pour justifier quatre mois de retard des tractations». Cela dit, estime le secrétaire général du PPS, allié inconditionnel de Benkirane, «la question aujourd’hui n’est pas quel parti va entrer au gouvernement et lequel en sera exclu. L’enjeu c’est de former un gouvernement fort qui respecte les dispositions de la Constitution». Le chef de file du PPS a, de même, insisté sur le fait que les partenaires politiques concernés par les tractations de formation de gouvernement «devraient laisser de côté les calculs personnels et secondaires», insinuant que si des partis vont entrer au gouvernement par la grande porte, rien n’empêche que d’autres puissent entrer par la petite, faisant sans doute allusion à l’insistance de l’USFP pour faire partie de l’Exécutif. Ces négociations qui s’éternisent à en devenir à la fin lassantes nous renvoient, observent certains analystes politiques, vers les temps de la gestion du gouvernement d’alternance conduit par Abderrahmane El Youssoufi. La période que traversait le Maroc imposait la nécessité, à l’époque, d’un gouvernement fort capable de prendre des initiatives audacieuses pour faire face à des défis, même s’ils ne sont pas les mêmes aujourd’hui, ils sont tout du moins de la même importance. Mais tout comme aujourd’hui, il s’agissait de lancer les bases d’un Maroc nouveau, avec un nouveau positionnement, aussi bien régional qu’international.

Il y a près de 20 ans le gouvernement de l’alternance

Trois blocs émergeaient à l’issue des élections du 14 novembre 1997 : d’un côté la Koutla (USFP, Istiqlal et PPS) qui a remporté 102 sièges sur 325 (116 sièges en comptant le PSD et le FFD). D’un autre côté, le Wifaq (UC, MP et PND) avec 100 sièges. Entre les deux, le bloc centriste (RNI, MDS, MNP), avec ses 97 sièges auxquels se sont joints les 9 députés fraîchement élus de ce qui allait devenir par la suite le PJD actuel. Comme aujourd’hui, aucun des trois blocs ne pouvait à lui seul former un gouvernement. Mais étant arrivé premier avec 57 sièges (contre 50 pour l’UC), l’USFP, et à travers lui la Koutla, était appelé à former le gouvernement. La déception et la confusion gagnèrent les rangs de l’opposition, incarnée par la Koutla. Elle devait surtout prendre toute la mesure de cette victoire relative (qui est en réalité une défaite électorale) en prenant en compte le fait qu’elle avait tablé sur un plus grand écart en sièges et surtout accéder au gouvernement et réaliser l’alternance, comme elle le proclamait depuis quatre ans. Difficile de ne pas déceler une ressemblance avec ce qui arrive aujourd’hui aux islamistes du PJD. Certains groupes au sein de l’USFP (sa jeunesse et son bras syndical, la CDT) et de l’Istiqlal souhaitaient dénoncer la fraude électorale et boycotter la participation au gouvernement. Ils optaient, en somme, pour prolonger encore leur rôle d’éternels opposants. Cela rappelle curieusement cette campagne contre le fameux «tahakkoum» dans laquelle s’est lancée le PJD et ses milices électroniques. Bref, la Koutla était confrontée à un grave dilemme : soit revenir à des positions de rejet et de non-collaboration, soit relever un défi difficile qui impliquait inévitablement des coûts. A préciser, par ailleurs, que la Koutla avait accepté les règles du jeu qui ont abouti à cette situation. Elle ne pouvait donc pas se permettre de laisser passer la possibilité d’un changement politique, tant clamé, au Maroc. Auquel cas, elle devait assumer les coûts d’une alternance que les urnes ne lui ont pas donné les moyens d’imposer. Ainsi et tout au long des mois de décembre 1997 et janvier 1998, on assista à de curieuses prises de position au sein des partis de la Koutla.

Un gouvernement de compromis

Le débat à l’intérieur des partis donna lieu au départ à des déclarations de rupture, qui peu à peu cédèrent le pas à davantage de modération au niveau de la direction des principales formations politiques. A la mi-décembre, soit un mois après les élections de la première Chambre, le bureau politique de l’USFP se déclarait prêt à participer au gouvernement. Les autres partis de gauche, mis à part l’OADP, lui emboîtèrent le pas. De son côté, l’Istiqlal, après la tenue d’un congrès extraordinaire le 14 décembre 1997, décida de rénover la direction du parti et adopta, lors du congrès du 20 au 22 février 1998, une ligne modérée et pragmatique, ouverte à une collaboration avec le gouvernement. En janvier 1998, Abdelouahed Radi a été élu à la présidence de la première Chambre, avec le soutien de la Koutla, des islamistes et d’une partie du bloc centriste. Ce que les observateurs politiques ont considéré à l’époque comme un premier test de concertation. La suite est connue, malgré l’absence de majorité stable au Parlement, feu HassanII confia, en février 1998, le soin de former le gouvernement à Abderrahman Youssoufi. Celui-ci constitua, non sans difficultés, un gouvernement d’alternance, en mars 1998, composé de plus de 40 ministres, en majorité des socialistes, mais également des partis de l’Istiqlal, du PPS, du FFD, du PSD, du RNI et du MNP, ainsi que des personnalités indépendantes. La composition du cabinet fut complexe et prit du temps. Les négociations entre les partis politiques furent également complexes, chacun essayant de faire valoir sa propre importance, réelle ou symbolique, et ils eurent lieu, en secret, entre les dirigeants des différentes formations politiques. Au final, la Koutla, qui rejetait au début de gouverner avec certaines parties et même certaines personnes, a fini par faire les concessions qu’il fallait pour que le gouvernement puisse être formé dans des conditions lui permettant de travailler convenablement. Grâce à ces concessions, le nouveau gouvernement entra en fonction dans un climat relativement favorable, dans la mesure où les indicateurs macro-économiques étaient prometteurs.

Quelles élites pour demain?

Cependant, sa mission était loin d’être simple. L’investiture du nouveau gouvernement devant le Parlement eut lieu le 16 avril 1998, soit quatre mois après les élections de la première Chambre. Mais en attendant et contrairement à ce qui se passe actuellement, un gouvernement de transition avait été mis en place au lendemain des élections du 14 novembre 1997.

Certes, de l’avis des analystes, faute de temps, ce gouvernement n’a pas pu donner la pleine mesure de ses compétences. Ce qui est sûr c’est qu’il ne s’est pas contenté de gérer les affaires courantes. Deux grands départements se sont distingués : celui des Finances, regroupant aussi le Commerce et l’Industrie, et celui de l’Équipement qui avait en charge l’Agriculture, entre autres. Ce gouvernement s’était engagé dans plusieurs chantiers et réformes qu’il n’avait pas eu le temps de mener à terme, mais dont certains ont été pris en marche par le gouvernement d’alternance. C’est justement ce qui fait dire à certains observateurs que si, passé un certain délai au delà duquel il serait insupportable de ne pas avoir de gouvernement, l’actuel chef de gouvernement désigné n’arrivait toujours pas à former le sien, l’idée de nommer un gouvernement de transition ne serait pas du tout farfelue. Mais c’est un autre sujet. Bref, est-il besoin de rappeler que, pour le moment et contrairement à ce qu’affirment plusieurs analystes dont certains très proches du PJD, le Maroc n’est pas vraiment en crise politique. La preuve : les partis bouillonnent et sont plus dynamiques que jamais. Ainsi, quatre formations politiques viennent de lancer les préparatifs de leurs congrès (www.lavieeco.com). Le RNI, en pleine reconstruction, organise le sien les 19 et 20 mai. L’Istiqlal dont le secrétaire général sortant ne cesse de s’enfoncer emportant avec lui le parti et son poids historique tient son congrès les 24, 25 et 26 mars. Le PJD, lui-même, vient de nommer les responsables du comité préparatoire de son congrès alors que l’USFP s’attelle dès aujourd’hui, à travers le comité préparatoire de son congrès, à une refondation du parti. Son prochain congrès, le 10e depuis la création du parti au milieu des années 70, est prévu les 19, 20 et 21 mai. Ces congrès vont-ils déboucher sur de nouvelles élites politiques qui vont accompagner le changement dans lequel le Maroc vient de s’engager ? La question reste posée.

La Chambre des représentants tient ce lundi 13 février une séance plénière pour clôturer l’actuelle session d’automne. Les députés partent donc en vacances pour les deux mois à venir. D’habitude, les parlementaires ne chôment pas vraiment entre deux sessions puisque les commissions permanentes restent en activité. Sauf cette fois, puisque d’abord, faute de gouvernement, elles n’ont pas de textes de loi sur lesquels travailler. Et, ensuite, n’ayant pas encore mis en place leurs propres structures, elles ne peuvent entreprendre quoi que ce soit. Certes, les présidents des neuf commissions permanentes ont bien été désignés, mais ce n’est pas le cas pour leurs bureaux formés, en plus du président par quatre vice-présidents et deux rapporteurs. Sur ce point les groupes parlementaires sont divisés. Alors que certains groupes prônent le consensus pour la formation des instances dirigeantes quitte à entériner ce choix par un vote formel, le PJD s’y oppose. Les islamistes restent attachés, encore une fois, au sacro-saint principe de la «représentation à la proportionnelle» qui les arrange bien. Étant premier parti en nombre de sièges, ce principe instauré par la Constitution unique pour la formation du bureau de la Chambre mais qui a été étendu, dans la pratique, aux autres instances, lui permet en fait de choisir les postes qu’il veut, généralement les plus intéressants, où il place ses élus en laissant les moins intéressants aux autres partis. Selon des sources bien informées, le PJD voudrait en fait, à titre de revanche, écarter l’USFP, classé dernier des groupes avec seulement 20 sièges, des instances dirigeantes de toutes les commissions. En somme, les parlementaires s’en vont de nouveau en vacances pour deux mois sans avoir presque pas travaillé au cours des quatre mois qu’a duré la session qui vient de prendre fin. Les deux seules activités des élus de la nation ont été l’élection du président et du bureau de la Chambre ainsi que les présidents des commission et l’adoption d’un seul projet de loi, celui portant adoption de l’acte fondateur de l’Union Africaine.

Commentaires

0 Commentaire Soyez le premier à donner votre avis

Commentez cet article

Your data will be safe! Your e-mail address will not be published. Also other data will not be shared with third person. Required fields marked as *