El Othmani à la tête d’un PJD en profonde mutation
18 décembre 2017
Tahar Abou El Farah (897 articles)
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El Othmani à la tête d’un PJD en profonde mutation

Le premier défi auquel fera face le nouveau secrétaire général c’est la réhabilitation des institutions du parti. Secondé par une équipe qu’il a choisie, lui-même, El Othmani aura également un droit de regard sur l’action des élus. Le dernier congrès a montré que le PJD a beaucoup évolué. Traversé de courants, il n’est plus le parti monolithique qu’il était.

Saâd-Eddine El Othmani vient d’être élu secrétaire général du PJD après un parcours qui n’aura pas été de tout repos. Deux clans du parti se sont, en effet, livrés bataille jusqu’à la dernière minute. La discorde était si prononcée que plusieurs observateurs, et même des membres de la direction, craignaient, par moment de doutes, l’éclatement du parti. Mais ce dernier a pu finalement préserver son unité même si, pour ainsi dire, il est manifestement divisé en deux tendances d’égale importance. L’écart des voix remportées par les deux candidats, 51,8% pour El Othmani et 48,2% pour Driss El Azami, est insignifiant. «On parle de clans et non pas de personnes, car lorsqu’il s’agit des candidats ces chiffres ne reflètent pas le poids de l’un et de l’autre», note cet analyste politique. En effet, estime-t-on dans l’entourage de l’ancien secrétaire général, il s’agit d’un vote, non pas pour les mérites de la personne qui n’a rejoint le parti qu’en 2011 et malgré cela il est devenu, en même temps, maire d’une grande ville, député, chef de groupe parlementaire, président du conseil national…, mais d’abord d’un vote-sanction et surtout aussi un vote de courtoisie envers Benkirane. On l’aura noté au passage, après que l’option du troisième mandat a été rejeté, à quatre reprises, par toutes les instances du parti, décisionnelle, exécutive et arbitrale, le clan de l’ancien secrétaire général est passé au «plan B», c’est-à-dire présenter un candidat proche de l’ancien patron du parti, qui a d’ailleurs donné le même résultat. Le fait est qu’aujourd’hui même après que les congressistes ont dit leur mot, c’est ce faible écart de voix que l’on a tendance à mettre en avant pour minimiser la victoire d’El Othmani. Or, une dizaine d’années et deux congrès plus tôt, en 2008 précisément, à l’occasion du 6e congrès du parti, tout le monde donnait ce dernier pour gagnant afin de finir le travail qu’il avait commencé, à savoir la construction du bureau. Mais à la dernière minute, nombre de ses alliés se sont détournés de lui parce que «la conjoncture l’imposait». Abdelilah Benkirane avait donc été élu à la tête du parti, contrairement à toute attente, avec 684 voix contre 495 pour Saâd-Eddine El Othmani, alors secrétaire général sortant après avoir été, pendant des années, secrétaire général-adjoint. Là encore l’écart de voix n’était pas tellement important, mais personne n’a relevé ce point pour mettre en doute la légitimité de celui qui allait devenir, trois ans plus tard, chef de gouvernement. Rappelons que cette époque a connu la naissance du PAM qui a raflé, une année après sa création, les élections locales de 2009.

Réaction en chaîne

Les militants du PJD avaient alors estimé, probablement, que pour s’imposer il avait besoin d’un personnage qui excelle dans la confrontation. La manière a réussi au PJD, mais pas à la pratique de la politique. D’autres partis l’ont suivi et, au final, au lieu de construire l’après-Constitution de 2011, la classe politique, à quelques exceptions près, a contribué à la dégradation de l’action politique. Le débat politique constructif a vite fait place à des confrontations, prises de bec, voire des insultes et des accusations de toute sorte des uns contre les autres. En plus de son score, certaines voix ont reproché également au nouveau secrétaire général de présenter une liste de personnes avec qui il souhaite travailler, ce qui est son plein de droit, lui qui a déjà dû cohabiter, pendant ces neuf derniers mois, avec une équipe qui n’a jamais daigné lui apporter publiquement et franchement son soutien. En aucun de ses nombreux communiqués publiés depuis sa nomination à la tête du gouvernement, le secrétariat général n’a exprimé clairement et sans équivoque son soutien au gouvernement de la coalition qu’il dirige. Cela d’une part. D’autre part, même s’il a présenté une liste des futurs membres du secrétariat général, cette liste a été soumise à un vote et adoptée à l’unanimité, avec néanmoins des réserves sur un seul membre qui a d’ailleurs été remplacé. N’empêche, à peine son mandat entamé, les proches de Benkirane reprochent déjà au nouveau secrétaire général d’avoir écarté ce clan de la direction du parti. «C’est plutôt leur intégration qui susciterait beaucoup d’interrogations», estime cet analyste politique en précisant que «ce serait une aberration que de voir El Othmani diriger le parti avec ceux qui se sont opposés farouchement à son élection. Sinon le congrès et tout le débat et les luttes qui l’ont précédé seraient une pure farce».

Par ailleurs, le PJD, précisons-le, est géré selon un mode «présidentiel» où la centralité du secrétaire général fait qu’il prend l’ascendant sur le reste de la direction (le secrétariat général) et même sur le conseil national, l’organe décisionnel du parti. C’est une réalité qui n’échappe à personne, le secrétariat général du PJD a beaucoup plus de poids et d’influence qu’un simple bureau politique. Même Benkirane, alors chef de gouvernement, n’a pas réussi à échapper à son ascendant, puisque lui et ses ministres étaient tout au long de leur mandat obligés de présenter régulièrement des rapports sur l’action du gouvernement et de leurs ministères respectifs devant cette puissante instance de leur parti.

Un congrès et des leçons

L’influence de cette instance vient, d’ailleurs, d’être un peu plus renforcée, permettant par la même occasion à El Othmani de se débarrasser d’un caillou dans sa chaussure. En effet, le congrès a voté un amendement des statuts selon lequel il sera créé une structure de contrôle des actions des élus, directement rattachée au secrétariat général et mise sous sa responsabilité ; ce qui permettra au nouveau secrétaire général de corriger certains dérapages et autres comportements qui échappent à la politique générale du parti. Cet organe sera chargé de superviser la gestion de l’action de l’ensemble des élus du PJD, que ce soit au Parlement ou au sein des collectivités territoriales et des Chambres professionnelles. Désormais, le chef du gouvernement peut continuer à gérer les affaires publiques sans risque de perturbations.

Cela dit, le 8e congrès du PJD qui s’est globalement déroulé sans heurts permet de dégager plusieurs constats, notent les analystes politiques. Ce congrès nous apprendra, ainsi, la fin des concepts puisés directement dans le vocabulaire lié à la prédication et à l’islam politique propre au MUR comme au PJD d’avant. Ainsi, «la direction collective», le consensus, l’unanimité (Ijmaâ), l’obéissance aveugle et l’allégeance à la direction font désormais partie du passé de cette formation. Les débats qui ont précédé ce congrès ont débouché sur une autre réalité frappante, les courants politiques existent bel et bien au sein du parti et sont susceptibles d’être organisés et mieux encadrés. Aujourd’hui, il y a une nette distinction entre au moins deux coutants, notamment en termes de symboles politiques, de l’analyse et de l’évaluation de la situation politique ainsi que des différences d’ordre générationnelle. Au PJD, certaines convictions et postulats faisant même partie de son socle idéologique et politique ont été sérieusement remis en question. Le sacro-saint principe de la cooptation devrait en conséquence sauter un jour ou l’autre pour laisser la place au principe plus démocratique, la candidature aux postes à responsabilités. Le PJD est également, et cela a été reflété par ce congrès, sur le point de privilégier le programme aux personnes, la contractualisation à l’allégeance à son dirigeant et la lutte pour le pouvoir en quête d’un équilibre entre les pouvoirs au sein de la formation.

Perte d’influence

En outre, et c’est également l’une des caractéristiques de ce congrès, lors des préparatifs de l’évènement, les débats ont pris une tournure juridique et d’interprétation des textes fondateurs du parti au lieu de se focaliser sur son offre politique, son projet social et sa doctrine. Ce faisant, les dirigeants et militants, chacun dans son clan, ont tous essayé de tirer un avantage politique de leur propre interprétation des statuts des règlements du parti. Ce qui a eu pour résultat de mettre à nu les pratiques anciennes du parti qui étaient plutôt basées sur l’usage et les coutumes et, par la même occasion, de révéler la fragilité de ces mêmes statuts et règlements sur lesquels est fondé le parti.

A la fin du congrès, on notera, et c’est également une nouveauté, une tendance au changement dans la gestion du parti reflétée par le choix du secrétaire général de l’équipe qui sera amenée à travailler à ses côtés non plus sur une base consensuelle mais selon des convictions partagées. Pour la première fois, on remarquera, de même, l’effondrement du système de valeurs imposé par le MUR. Ce sont désormais les considérations politiques qui guident les actions des uns et des autres. Cette tendance est grandement expliquée par le changement notable de la sociologie du parti.

Les membres du MUR, devenus de plus en plus minoritaires, bien qu’ils peuvent encore exercer une influence, ont été dilués dans la masse des militants de base. Le congrès en a également fini avec le mythe longtemps entretenu de la solidité et de la cohésion du parti et ses structures. Le cauchemar de la division n’a pas cessé de hanter les membres jusqu’au jour du congrès.

Cependant, malgré ces changements et ces ruptures, il semble que la classe dirigeante, elle, n’a toujours pas évolué. Que ce soit au secrétariat général ou au conseil national, le noyau dur de ces instances est encore formé de membres fondateurs. C’est donc dans ces conditions que le nouveau secrétaire général reprend le parti presque là où il l’a laissé, un parti devenu certes plus présent et électoralement plus puissant, mais isolé de son environnement et en froid, pour ne pas dire en guerre, avec le reste de l’échiquier politique.

Abdelkader Amara, trésorier du parti, est d’ailleurs l’un des rares dirigeants à avoir reconnu cette réalité. «Benkirane a fini par épuiser tout le monde autour de lui, il doit se reposer», a-t-il déclaré lors d’une réunion du conseil national. Et d’ajouter que «le PJD ne doit pas continuer à tirer sur les autres partis politiques», appelant par la même occasion la direction de son parti à ouvrir une nouvelle page avec les autres formations. En devenant secrétaire général, El Othmani prend les commandes d’un parti qui a beaucoup évolué.

En ces dix dernières années, et à plus forte raison après les élections législatives de 2011, la sociologie du parti a changé progressivement et inéluctablement. Le dévouement et l’action désintéressée des fondateurs et la fougue de la jeunesse ont progressivement laissé la place à un foisonnement d’intérêts. C’est donc un parti socialement diversifié, où cohabitent des intérêts et des ambitions politiques diverses dont le nouveau secrétaire général a hérité. Son plus grand défi sera celui de permettre à tout ce monde d’y évoluer ensemble en réhabilitant les institutions du parti. Ce qui risque de ne pas être une tâche facile.

L’effort d’organisation et de modernisation et surtout de «sécularisation» du parti qu’il a entrepris, il y a une quinzaine d’années alors qu’il n’était que secrétaire général-adjoint, puis lorsqu’il est devenu secrétaire général a été réduit presque à néant en l’espace de deux mandats. El Othmani a pu, en effet, doter le parti d’un cadre légal en mettant en avant les institutions et faisant passer, en même temps, le PJD d’un mouvement de prédication à un véritable parti politique structuré. En l’espace de deux mandats, son successeur, en s’octroyant un statut de «zaïm» et de chef charismatique, a fini par marginaliser les instances et transformer le parti en une sorte de confrérie dont le sort est intimement lié à celui de son guide. C’est dire l’ampleur du travail qui attend le nouveau secrétaire général.

C’est une remarque que Benkirane avait l’habitude de faire au militant du parti à chaque fois que l’occasion le lui permet. Leur évolution sociale n’est plus un secret pour personne. «Regarder d’où vous venez, le meilleur d’entre vous vivait avec un revenu de 10 000 DH, aujourd’hui vous êtes bien loin de cette situation», avait-il l’habitude de répéter devant son auditoire. Ou encore : «Hier vous veniez aux rencontres du parti à moto ou avec des voitures modestes, le meilleur d’entre vous possédait une voiture exclusivement utilisée aujourd’hui comme grand taxi, …». Implicitement, le désormais ancien secrétaire général faisait allusion à l’émergence au sein du parti d’une classe qui a évolué socialement grâce justement à son «militantisme», au sein du PJD. Benkirane a certainement vu venir cette nouvelle classe de «militants», pour avoir encouragé son émergence, mais il semble qu’il n’a pas mesuré ses implications. Le cumul des indemnités est non seulement flagrant, mais provocateur. Sinon comment un élu peut à la fois être parlementaire d’une ville et vice-président d’une région située à plus de 500 km et assumer, en même temps, une fonction au sein du bureau de la Chambre. Quatre des six maires des grandes villes, plusieurs présidents de villes importantes, sont également députés parlementaires tout en assumant, en même temps, les responsabilité de chef de groupe parlementaire ou de membre du bureau ou encore de président de commission. Le cumul entre le mandat de parlementaire (des deux Chambres) et de vice-président de région ou de président d’arrondissement ou de commune est également très répandu parmi les élus du PJD. C’est pour dire, explique cet analyste politique, que l’ascenseur social ne fonctionne plus depuis des années au PJD. Justement, explique Ahmed Choukairi Dini, l’un des fondateurs du parti et membre du conseil national, le changement brusque dans le statut social des militants qui, grâce aux mécanismes de sélection interne, ont pu accéder aux postes à responsabilités hautement lucratifs : parlementaire, membre du gouvernement, président de conseil de grandes villes et de régions, entre autres postes électifs bien rémunérés. Ce qui a permis de relever certains militants à un rang social supérieur et créer en même temps des jalousies et des inimitiés entre militants naguère au même niveau socio-professionnel. Par ailleurs, l’intégration de nouveaux venus, qu’il appelle «militants de butin qui ne sont au PJD que pour les facilités qu’il offre pour accéder aux postes de responsabilité» a nettement modifié sa sociologie. Ils sont venus au parti sur le tard, ils n’ont pas été formés aux valeurs et à l’idéologie du parti.

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