Comment le Maroc a gagné la bataille de l’Afrique
11 décembre 2017
Tahar Abou El Farah (965 articles)
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Comment le Maroc a gagné la bataille de l’Afrique

Le Maroc a rompu définitivement avec la politique de la chaise vide, il agit et s’impose au lieu de subir. Le pragmatisme finit toujours par payer. Hier c’était le Nigeria, la Tanzanie et le Kenya, aujourd’hui c’est l’Afrique du Sud et l’Angola. Avec son intégration, quasiment acquise, à la CEDEAO et ses retombées économiques et politiques, le Maroc accule définitivement ses adversaires.

Depuis que le Maroc a réintégré l’UA, tout a changé. Rien n’est plus comme avant. Le Maroc s’y attendait et ne s’incommode pas pour autant de ce changement des règles de jeu. Au contraire, il réussit le plus souvent à en tirer avantage. Il vient d’ailleurs de le prouver à l’occasion de la 5e réunion UA-UE tenue à Abidjan, les 29 et 30 novembre, avec la présence et participation effective de SM le Roi Mohammed VI. Ainsi, alors qu’à mesure que se confirmait la présence du Polisario à cette rencontre par la force de tournures procédurales léguées par l’ancienne présidente de la Commission, les adversaires prédisaient une absence du Maroc, ou du moins une représentation de niveau inférieur, c’est bel et bien le Souverain en personne qui a tenu à être en première ligne pour défendre le Maroc. Pour reprendre les termes de Mouassoui Ajlaoui, chercheur à l’Institut des études africaines, «c’est une initiative qui s’inscrit en droite ligne de la nouvelle politique, réaliste et pragmatique, que le Maroc a déployée en Afrique». Une démarche qui ne laisse plus place à la politique de la chaise vide. La décision peut être également interprétée comme un appui inconditionnel à un pays, la Côte d’Ivoire, avec lequel le Maroc entretient des relations historiques et profondes. Bien sûr, et comme il fallait s’y attendre, ce pays a voulu éviter au Maroc la gêne de se retrouver, autour de la même table avec le Polisario. C’est en ce sens que le Président ivoirien, Alassane Ouattara, a adressé des invitations à tous les Etats membres, mais pas au Polisario. L’UE, surtout les pays membres alliés traditionnels du Maroc, a également exprimé son refus de voir le Polisario assister à cette rencontre pour la simple raison que c’est une entité qu’elle ne reconnaît pas et qu’elle ne reconnaîtra pas. Mais rien n’y fait, les procédures en vigueur à l’UA ont, encore une fois, joué en faveur du front. En effet, une disposition dans les règlements impose que, si pour une raison ou une autre, un membre de l’Union est empêché de participer à une rencontre qui implique l’UA, et qui est organisée par un autre Etat membre, cette rencontre sera déplacée au siège de l’Union. En d’autres termes, si la Côte d’Ivoire insistait à ne pas recevoir le Polisario, la 5e rencontre UA-UE allait finir par se tenir à Addis-Abeba, ce qui signifie l’échec de l’organisation de ce grand évènement par un pays qui aspire à jouer un rôle de premier plan dans l’institution africaine.

Rassembler au lieu de diviser

Or, le Maroc n’aurait jamais accepté de mettre un allié de taille, la Côte d’Ivoire en l’occurrence, dans une situation aussi embarrassante. Sa présence, au plus haut niveau, à cette rencontre est une forme d’appui et de soutien à ce pays frère et ami. Cela d’autant que, comme l’a affirmé S.M. le Roi dans son message adressé au 27e Sommet de l’UA organisé en juillet 2016 à Kigali, par sa décision historique et responsable de réintégrer l’UA, «le Maroc compte œuvrer, au sein de l’UA, en vue de transcender les divisions». Un engagement réaffirmé, six mois plus tard le 31 janvier devant le 28e Sommet de l’Union. «Loin de nous l’idée de susciter un débat stérile ! Nous ne voulons nullement diviser, comme certains voudraient l’insinuer ! Vous le constaterez: dès que le Royaume siègera de manière effective, et qu’il pourra apporter sa contribution à l’agenda des activités, son action concourra, au contraire, à fédérer et à aller de l’avant» a, ainsi, affirmé le Souverain devant les chefs d’Etats d’Afrique. Partant de là, le Maroc a su déjouer toutes les manœuvres ennemies qui voulaient faire de la participation du Polisario sinon un désaveu pour le Maroc, du moins une victoire pour ses adversaires. Cela d’autant que le Maroc, qui a toujours participé aux rencontres entre Européens et Africains depuis 2000, année en laquelle il avait pris la décision historique d’annuler les dettes des pays les plus pauvres du continent, ne va pas s’éclipser aujourd’hui que la rencontre a pris un cadre institutionnel parce que le Polisario, au demeurant invisible pour lui, y fait une apparition protocolaire non pas en tant qu’Etat mais en sa qualité de membre de l’UA. Inutile de préciser, en ce sens, que seulement 12 Etats membres de l’UA continuent de reconnaître la pseudo-Rasd et ce chiffre est, d’ailleurs, appelé à baisser inéluctablement, dans un avenir très proche.

Cela étant, et comme le relève Moussaoui Ajlaoui, le Souverain, qui aurait pu se rendre dans la capitale économique de la Côte d’Ivoire le jour même de la rencontre, comme l’ont fait plusieurs chefs d’Etat et de délégation, a préféré faire le déplacement quelques jours avant. Et ce n’est pas tout. «La nature des projets qu’il a inaugurés, dont un centre offrant des formations professionnelles dans 20 domaines pour les jeunes, est en soi un message pour ce sommet dont le thème se rapporte justement à la jeunesse et son importance dans les programmes de développement socioéconomique», note ce spécialiste des affaires africaines. «C’est, en effet, pour dire aux participants, surtout aux européens, que l’Afrique n’a pas besoin de slogans mais d’actions concrètes», ajoute-t-il. C’est pour dire aussi que le Maroc est allé droit au but, pointant du doigt les vrais problèmes de l’Afrique. C’est ce qui se dégage d’ailleurs du message adressé par le Souverain au sommet et dont la pertinence a été relevée par de nombreux analystes et observateurs internationaux. On notera que la présence du Polisario était le dernier souci de la forte délégation marocaine qui a participé à ce sommet.

Un revirement de 180°

Les événements qui se sont succédé par la suite attestent, par ailleurs, de la pâle prestation des adversaires du Maroc qui avaient pourtant tenté de faire de la participation du Polisario une victoire politique et diplomatique. «On peut dire sans risque de se tromper que le Maroc a ravi la vedette par la force de sa présence. Il a fait de l’ombre à de nombreuses délégations», affirme ce spécialiste des affaires africaines. M. Ajlaoui a d’ailleurs relevé un autre fait. C’est Jacob Zuma, Président de l’Afrique du Sud, qui devait intervenir sur le thème de la coopération entre les deux parties dans le domaine de la paix et de la sécurité, le Maroc devait intervenir sur la migration et la mobilité et le Tchad sur les opportunités économiques pour les jeunes. Notons, explique-t-il, que c’est l’Algérie qui préside le conseil paix et sécurité de l’UA et que c’est ce même Etat qui se charge du dossier de la lutte contre le terrorisme au sein de l’UA. Mais c’est l’Afrique du Sud qui est intervenue sur les relations entre l’UA et l’UE dans le domaine. En d’autres termes, le Maroc et l’Afrique du Sud sont intervenus sur les dossiers majeurs qui préoccupent aujourd’hui la scène africaine. Ce n’est donc pas pour rien que la rencontre entre les chefs d’Etat des deux pays, en marge de ce sommet, a été particulièrement suivie par la communauté internationale. Tout comme la visite, l’année dernière, du Souverain en Tanzanie et en Ethiopie a surpris plus d’un, sa rencontre avec les Présidents sud-africains, Jacob Zuma, et le nouveau Président angolais, Joao Lourenço qu’il a d’ailleurs invité à visiter notre pays, a pris au dépourvu les adversaires du Maroc, qui, malgré les signaux évidents d’un rapprochement entre les deux pôles africains, ne s’y attendaient pas. De cet entretien entre les deux chefs d’Etat, on retiendra que S.M Mohammed VI et Jacob Zuma ont convenu de «maintenir un contact direct et de se lancer dans un partenariat économique et politique fécond afin de construire des relations fortes, pérennes et stables et dépasser ainsi l’état qui caractérisait les relations bilatérales». Ils ont également décidé que «le cadre de la représentation diplomatique sera relevé par la désignation d’ambassadeurs de haut niveau à Rabat comme à Pretoria». C’est une rencontre entre dirigeants de deux pays qui constituent deux pôles importants de stabilité politique et de développement économique, respectivement à l’extrême nord et l’extrême sud du continent, qui fera certainement date. La reprise des relations entre les deux  pays, en froid depuis 2004, date en laquelle l’ancien Président Thabo Mbeki avait décidé de reconnaître la Rasd, ne tardera pas à avoir des effets, surtout au sein de la zone d’influence de l’Afrique du Sud. Ce n’est, en effet, pas pour rien que le ministre des affaires étrangères, Nasser Bourita, a affirmé dans un entretien accordé à l’agence espagnole EFE, que certains pays d’Afrique ne tarderont pas à retirer leur reconnaissance de la Rasd. Par ailleurs, selon notre expert, il n’y a qu’à considérer le changement du comportement, dernièrement, de l’Ethiopie, de la Tanzanie et du Kenya, au sein de la quatrième commission de l’ONU pour s’apercevoir de la pertinence du pragmatisme politique adopté par le Maroc en Afrique et de son ouverture sur ses pays sans complexes ni a priori. C’est un travail de longue haleine qui finira tôt ou tard, affirme Mouassaoui Ajlaoui, par le gel de l’adhésion de la pseudo-Rasd à l’UA ou le retrait de sa reconnaissance. 

Demain, la CEDAO

L’UA, explique-t-il, est déjà confrontée à une aberration juridique, à savoir «comment continuer à revendiquer l’autodétermination pour un Etat qu’elle reconnaît déjà ?». Pour revenir à l’Afrique du Sud, ce spécialiste affirme que les partisans du Polisario ne représentent, en réalité, que l’un de nombreux courants de l’ANC, parti au pouvoir depuis 1994. Cela d’autant que dans le pays, d’autres formations politiques comme l’Alliance démocratique (22% des sièges aux dernières législatives de 2014 derrière l’ANC avec 62%) gagnent progressivement du terrain. C’est pour dire que la position sur le Sahara, adoptée depuis plus de 13 ans, est loin de faire l’unanimité surtout qu’il s’agit d’un conflit dont les Sud-africains ignorent toutes les facettes. D’ailleurs, le Président Zuma l’a ouvertement reconnu à l’issue de son entrevue avec le Souverain, pour justifier ce «changement de 180° dans la diplomatie sud-africaine» pour reprendre les termes des médias de ce pays. «Le Maroc est un pays africain avec lequel nous avons besoin d’avoir des relations», a-t-il affirmé dans un entretien accordé à la presse de son pays. «Nous n’avons jamais eu de problème» avec le Maroc, a-t-il ajouté en rappelant le soutien apporté par le Royaume au peuple sud-africain durant sa lutte pour la libération du régime de la ségrégation raciale. L’avenir des relations entre les deux pays s’annonce donc prometteur, d’autant plus que le Maroc s’apprête déjà à nommer un ambassadeur de haut niveau à Pretoria. Du coup, c’est l’axe Alger-Prétoria, naguère Alger-Abuja-Pretoria, qui est en train de s’effondrer complètement. D’un autre côté, le Maroc, dont la diplomatie enchaîne victoire sur victoire, est sur le point d’intégrer officiellement la CEDEAO. Ce sera pendant le sommet prévu le 16 décembre à Abuja. Notons que la CEDEAO retient comme seul critère d’adhésion le positionnement géographique des Etats. Ce critère est pleinement satisfait par le Maroc qui se trouve à la fois au nord et à l’ouest de l’Afrique. Or, notent certains analystes, l’UA ayant pour principe d’accorder une grande importance aux regroupements régionaux, tout Etat membre doit appartenir à un regroupement économique, on mesure la portée de cette phrase glissée dans le discours royal, «l’UMA a cessé d’exister» après avoir dressé un constat, chiffres à l’appui, de son incapacité à répondre aux attentes de ses peuples. Cela d’autant que, note ce connaisseur du fonctionnement de l’UA, les sièges des instances qui la composent sont distribués sur les cinq régions du continent, à charge pour chaque regroupement régional de les répartir sur ses membres. Le Maroc s’est donc désengagé de cette coquille vide pour se consacrer pleinement à son nouvel environnement régional, la CEDEAO. La Tunisie a d’ailleurs fait de même en intégrant dès 2018 le Marché commun pour l’Afrique orientale et australe (COMESA) et vient de signer un protocole avec la CEDEAO en vue d’une prochaine adhésion. La Mauritanie s’est également empressée de demander sa réintégration à la CEDEAO dont elle était membre fondateur et qu’elle avait quittée plus tard. L’Algérie, principal fossoyeur de l’UMA, se retrouve ainsi isolée. Bien plus, note M. Ajlaoui, au delà des retombées économiques, sur les deux parties, de l’intégration du Maroc à la CEDEAO, le Maroc et le Nigeria seront les deux principales puissances militaires de ce regroupement capables de se déployer, dans le cadre des «forces de maintien de la paix de la CEDEAO», pour le maintien de la paix dans n’importe quel pays membre. Et l’idée de se retrouver encerclée par des forces marocaines, déployées sur ses frontières, au Mali ou au Niger, ne sera certainement pas pour plaire au voisin de l’Est.

Au terme du 5e Sommet UA-UE qui a réuni quelque 80 chefs d’Etat et de gouvernement et 5000 participants représentant l’Afrique, l’Europe, l’ONU et des organisations internationales, de nombreuses actions ont été définies, des engagements pris et une assistance financière déclarée. Mais, il faut le préciser, rien n’a été signé par les deux parties. Le président de la Commission européenne, Jean Claude Juncker, s’est, en effet, engagé à investir 44milliards d’euros, par l’entremise du plan européen d’investissement extérieur, pour «l’assistance aux Africains». Le président du Parlement européen, Antonio Tajani qui a, lui, préconisé un Plan Marshall pour le développement et l’émergence de l’Afrique, notamment à travers un investissement massif dans les infrastructures. Ce plan, a-t-il plaidé, doit être arrimé à une coopération «main dans la main» et «d’égal à égal» entre les deux continents. Sur le plan politique, cette 5e rencontre UA-UE a débouché sur deux déclarations, une portant exclusivement sur la situation des migrants en Libye, et, l’autre, ventilée en «domaines prioritaires stratégiques». Elle reflète, en effet, la vision commune des deux blocs par rapport à la reconfiguration du partenariat stratégique Afrique-Europe en inscrivant des priorités communes dans la stratégie de coopération entre les deux parties pour les années à venir. La déclaration finale du Sommet UA-UE prévoit ainsi «l’investissement dans les personnes, l’éducation, la science, la technologie et le développement des compétences», «le renforcement de la résilience politique, de la paix, de la sécurité et de la gouvernance», «la mobilisation des investissements pour la transformation structurelle de l’Afrique» et «la migration et la mobilité». Concernant ce dernier point, la question migratoire en Libye a largement polarisé les débats. Dans le sillage de ce sommet, mais aussi dans le cadre de ses préparatifs, plusieurs rencontres bilatérales et thématiques ont été tenues entre les deux parties. Il s’agit entre autres de réunion de jeunes, de la société civile et du monde des affaires. C’est dans ce cadre que s’est tenu, notamment, un Forum des affaires UA-UE 2017 dans l’objectif d’accroître les investissements ayant un impact direct et indirect sur le développement en Afrique. Le forum s’est penché sur les défis et opportunités d’investissement en Afrique en lien avec 4 priorités stratégiques de la coopération UA-UE, en l’occurrence les énergies renouvelables, l’agrobusiness, les infrastructures et l’économie numérique.

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