Cadre marocain : Entretien avec Ahmed Al Motamassik, Sociologue
30 décembre 2016
Alie Dior NDOUR (3 articles)
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Cadre marocain : Entretien avec Ahmed Al Motamassik, Sociologue

Il y a trois profils de cadres aux préoccupations différentes : les séniors, ceux qui sont en milieu de carrière et les jeunes. Les jeunes ne sont plus fidèles à l’entreprise, ils prennent des risques en cherchant le meilleur endroit pour bien gagner leur vie. Généralement, le cadre instaure l’éducation traditionnelle à la maison et recherche la réussite sociale de ses enfants en les orientant vers les écoles étrangères.

Le monde change à grande vitesse. Et dans ce contexte, le cadre, comme dirigeant, noyau de la classe moyenne et leader d’opinion, a un rôle crucial à jouer. Qui est-il ? Comment vit-il les mutations sociales ? Est-il actif politiquement ? Le sociologue Ahmed Al Motamassik apporte quelques éléments de réponse.

Dans plusieurs pays, le Maroc compris, des enquêtes essaient de cerner l’évolution de cette catégorie de population et sa place dans la société. En tant que sociologue, vous avez déjà travaillé sur ces sujets portant sur le rôle du cadre et sa place dans la société. Quel est leur intérêt ?

Ce genre d’enquêtes est très important. Il nous renseigne sur les attitudes des cadres -baromètre des contradictions sociales- qui reflètent les manières d’être et de voir de la classe moyenne au Maroc et ailleurs. De ce point de vue, nous avons à interroger la notion d’attitude et sa déclinaison en vue de comprendre les styles de vie et les valeurs des cadres des entreprises. Nous entendons par attitude une prédisposition d’un individu à donner une valence à un objet, une situation ou à une autre personne. De ce fait, la notion d’attitude subsume des croyances ou éléments cognitifs, des sentiments ou éléments affectifs. L’ensemble peut orienter une tendance à agir d’une certaine manière qu’on appelle mode conatif.

Il faut savoir que le problème de la classe moyenne nous interpelle vu sa nature flottante. Son accroissement et son développement sont un enjeu fondamental à la croissance économique et à l’équilibre social. Plus elle est prospère, mieux c’est.  En dehors de tout cela, il est important de se pencher sur ses habitudes, ses origines, ses ambitions, ses aptitudes, ses croyances et son ressenti -en bref, sa culture- en vue de tracer les contours de l’horizon socio-économique du pays.

Comment voyez-vous le cadre marocain du point de vue professionnel ?

Il n’y a pas un seul profil type. De mon point de vue, on peut les classer en trois catégories. La première est composée des cadres en fin de carrière (seniors). La plupart de ces personnes n’ont fait que travailler. Elles ont tout donné et n’ont pas pu développer d’autres compétences ou une activité qui leur sera utile une fois que l’âge de la retraite aura sonné. Ces cadres ont donc peur de l’avenir et s’interrogent sur leur utilité. Cette peur fait qu’ils se recentrent sur leur famille. Par exemple, ils consacrent leur temps libre à leurs enfants, s’ils sont encore scolarisés, et à leurs petits-enfants. Il y en a aussi qui s’investissent dans l’associatif. Par contre, d’autres se détruisent en tentant de noyer leur angoisse dans l’alcool.

En général, ces séniors relèvent d’un type de personnalité qu’on désigne par accommodant (complacent en anglais), c’est-à-dire qu’ils veulent être aimés, appréciés et se sentir utiles. Leur trait de personnalité se caractérise par la sociabilité et la réflexion. Ils aiment la compagnie et se font facilement des amis. Ils penchent vers la méditation et ont un goût prononcé pour la théorie.

La deuxième catégorie comprend les cadres en milieu de carrière, entre 10 et 15 ans d’activité professionnelle. On peut aussi parler d’une situation intermédiaire. Leur souci, c’est la réussite familiale. Pour eux, la scolarité des enfants  est primordiale. Ils investissent tous les moyens disponibles dans l’éducation des enfants.  Elle est devenue «la priorité des priorités» voire vécue d’une manière obsessionnelle. Par conséquent, ils font d’énormes sacrifices pour financer les études de leur progéniture. Ils s’adonnent à un vrai jeu d’équilibriste entre les exigences de la scolarité des enfants et la satisfaction des niveaux de loisirs afférents à la culture de leur catégorie sociale véhiculée par leur groupe de référence ou les groupes de pairs. Ces personnes sont en quête de reconnaissance et de promotion. Leur type de personnalité est désigné par le vocable  anglais «detached». Ils recherchent l’indépendance et le sentiment de liberté. Ils ont tendance à être rationalistes et promeuvent la raison plus que les sentiments. Ils ont deux traits saillants de leur personnalité constitués par la stabilité et la dominance. Ils ne s’irritent pas facilement et gardent leur calme dans les situations critiques. Ils ont le sens de l’initiative et de la responsabilité et aiment innover et persuader.

Dans la troisième catégorie, on rangera les débutants. On constate maintenant un grand changement dans leurs attitudes. Ce sont des personnes ambitieuses qui veulent réussir rapidement et qui aiment consommer. L’argent a donc une importance capitale pour eux. Autant les «vieux» jouent la sécurité, autant les jeunes d’aujourd’hui sont prêts à prendre des risques. On les range dans la rubrique «Agressifs» dans la mesure où ils cherchent le succès rapidement afin d’être admirés et reconnus socialement. Leurs traits de personnalité sont commandés par  l’activité et l’impulsivité. Ils font tout vite et se décident rapidement, ne serait-ce que  pour le plaisir d’essayer.

 On peut admettre qu’ils ne sont pas fidèles ?

Effectivement ! Les jeunes que l’on appelle aussi la génération Y ne sont plus fidèles à l’entreprise. Pour assouvir leurs ambitions, ils prennent des risques en cherchant le meilleur endroit pour bien gagner leur vie.

Que peut-on dire sur le plan personnel, c’est-à-dire la vie familiale et sociale des cadres ?

Là aussi, on garde la même typologie. On dira que les anciens ont une vie familiale achevée. Ils se valorisent par procuration en jouant par exemple le rôle de soutien pour leurs petits-enfants. Leurs préoccupations majeures sont différentes de celles du cadre en milieu de carrière qui veut assurer le bien-être de leur famille, fréquenter des lieux agréables, disposer d’une voiture confortable et inscrire leurs enfants dans de bonnes écoles. Dès lors, il peut être confronté à des problèmes de budget.

Les débutants ont à peu près les mêmes soucis. Ils dépensent beaucoup pour leurs loisirs et sont soucieux de leur bien-être et de leur apparence.

En général, on associe le cadre à une personne ouverte du fait de son niveau d’éducation. Qu’en est-il au Maroc ?

Personnellement, je pense qu’il y a de plus en plus de conservatisme. Je n’ai pas d’explications mais des hypothèses. Je partirais de la marginalisation des sciences humaines et particulièrement la philosophie dans le système éducatif. On a sacrifié les outils d’analyses critiques en mettant en avant les branches scientifiques sans leur corollaire artistique et philosophique. De ce fait, on assiste à un appauvrissement intellectuel qui conduit à ce repli cristallisé par une traditionalisation à outrance des valeurs sociales et religieuses. On réfléchit davantage à partir de son éducation sociale  de base -résultat d’une socialisation approximative- qui est fondée sur les valeurs patriarcales et religieuses.

Pourtant ce n’est pas l’impression qu’ils donnent…

Le conservatisme n’empêche pas de rechercher le confort pour soi et sa famille. Par exemple, tout en rejetant d’autres façons de vivre et de se comporter, le cadre marocain cherche à inscrire ses enfants dans les meilleures écoles étrangères supposées offrir les plus grandes chances de réussite sociale.

Il vit donc dans la contradiction ?

A ce niveau, je dirais que le cadre marocain est pragmatique. Il compose avec les enjeux situationnels. Il instaure l’éducation traditionnelle à la maison et recherche la réussite sociale de ses enfants en les orientant vers les écoles étrangères. Les psychosociologues expliquent cette attitude par la notion de «Biais de dissonance cognitive» c’est-à- dire la tendance, face à une contradiction qui génère un inconfort, d’interpréter une situation en vue d’éliminer le hiatus et de rendre le décalage acceptable.

Qu’est-ce qui symbolise ces valeurs sociales traditionnelles ?

D’abord dans l’éducation des enfants. Nous constatons une réactivation des valeurs familiales traditionnelles. Cela se manifeste dans le retour à la punition physique des enfants. Dans l’insistance impérative d’accompagner ses enfants dans le respect des actes religieux comme la fréquentation de la mosquée à un âge précoce.

Nous décelons cela aussi dans le côté festif : cérémonie de mariage accomplie selon un rituel immuable de la tradition. Par ailleurs, les valeurs de conservation sont patentes dans la recherche du consentement familial pour prendre des décisions.

Concernant les grandes décisions (mariage, grands achats…),les cadres consultent et cherchent l’avis favorable du père et surtout de la mère. Ces valeurs ont été déniées et reniées par la génération des années 70.

Finalement, le cadre marocain, homme ou femme, n’est pas différent du reste de la population…

Ils se ressemblent. Les contradictions sont même plus apparentes chez les cadres. Comme frange flottante de la classe moyenne, ils ne jouent pas encore leur rôle de moteur de changement social.

Ce conservatisme dont vous parlez est-il visible dans l’entreprise ?

L’entreprise a ses règles. La finalité, c’est de faire des résultats en usant de ses compétences. Elle ne sélectionne  pas ses collaborateurs selon les valeurs personnelles. On est donc obligé de s’adapter à cet environnement. C’est ainsi que dans le milieu professionnel, le cadre négocie ses valeurs mais reste intransigeant dans sa vie sociale.

Qu’en est-il de son implication dans la vie politique ?

Le cadre -dans l’entreprise privée- fait de la politique de manière indirecte. Il ne milite pas dans des partis mais s’intéresse au débat et prend position. Le souci de la chose politique est une chose, faire de la politique en est une autre. Le fait le plus marquant est que, dans le milieu professionnel, il ne cache plus son appartenance ou ses sensibilités politiques. Les plus engagés se positionnent par opportunisme. En d’autres termes, militer permet en quelque sorte d’avoir une promotion sociale.

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