Qui est pauvre et qui ne l’est pas ?
12 février 2018
Salah Agueniou (1259 articles)
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Qui est pauvre et qui ne l’est pas ?

Le Maroc compte 12% de pauvres et 12,7% de vulnérables, selon le HCP. La pauvreté subjective ou ressentie s’élève, elle, à 45%. Tous les critères de mesure de la pauvreté ou d’autres phénomènes sont critiquables.

Qui est pauvre, qui est susceptible de le devenir, et sur quoi se base-t-on pour délivrer pareille qualification ? Avant de tenter d’y répondre, une précision s’impose : les phénomènes de pauvreté et de vulnérabilité comportent des dimensions multiples, varient d’un pays à l’autre et dans le temps, les méthodes pour les approcher sont diverses et variées, de sorte que les définitions retenues, par les organismes nationaux ou internationaux, prêtent souvent à polémique lorsqu’elles ne sont pas véhémentement contestées. Mais attention, les statistiques de la pauvreté ou de la vulnérabilité ne sont pas les seules à faire l’objet de critiques, c’est aussi le cas de l’inflation, du chômage, et même -chez les initiés, du moins- de la croissance.

D’une certaine manière, les controverses que suscitent pareils sujets, à condition que cela ne dépasse pas le cadre du débat, sont normales. Les indicateurs utilisés pour rendre compte d’une situation (état du chômage, de l’inflation ou de la pauvreté) ne fournissent pas une photographie exacte de la réalité ; ils s’en approchent peu ou prou, et c’est déjà beaucoup. L’économie, il vaut mieux le rappeler, n’est pas une science exacte, c’est une science humaine et sociale.

Pourquoi cette précision ? Parce que, depuis quelque temps, les chiffres publiés ou annoncés ne sont pas reçus avec une mise à distance de rigueur, ils sont parfois carrément tournés en dérision. Bassima Hakkaoui, ministre de la famille, de la solidarité, de l’égalité et du développement social, en sait quelque chose, elle qui, évoquant la question de la pauvreté, n’a pourtant fait que s’appuyer sur la norme utilisée par le HCP, lui-même reprenant les travaux de la Banque mondiale, pour définir ce phénomène. Bien sûr que la mesure de la pauvreté peut-être critiquée, contestée même, mais avec des arguments solides, et c’est d’ailleurs souvent le cas partout dans le monde. Le problème est que, in fine, et quels que soient les critères retenus pour approcher les situations de pauvreté, de chômage ou d’inflation, il y aura toujours des mécontents. Comme on dit, chacun voit midi à sa porte, ce n’est pas une raison, pour autant -ce n’est tout simplement pas possible d’ailleurs- de faire du sur-mesure, de confectionner des indicateurs pour chacun. Car, à ce compte, il y aurait, au Maroc, par exemple, 25 millions (en ne retenant que les personnes âgées de 15 ans et plus) de définitions de la pauvreté, du chômage ou de l’inflation.

Il n’y a pas une mais des pauvretés

Cela étant précisé, quelle est la situation de la pauvreté et de la vulnérabilité au Maroc ? D’abord, pour en parler, il convient d’utiliser le pluriel plutôt que le singulier. Car, ce phénomène prend des formes diverses et il faut en rendre compte, statistiquement du moins, sous peine d’en dresser un portrait très éloigné de la réalité. C’est ce que fait le Haut commissariat au plan (HCP), en s’appuyant sur les travaux de la Banque mondiale et d’autres organismes comme le PNUD, par exemple.

Et que disent les enquêtes du HCP à ce sujet ? En gros, ceci (chiffres de 2014) : la pauvreté monétaire touche un peu plus de 1,6 million de personnes, soit 4,9% de la population ; la pauvreté multidimensionnelle 2,8 millions, soit 8,2%. Dans une étude parue en octobre 2017, le HCP a affiné ses travaux sur ce phénomène en réalisant une typologie des ménages selon ces deux formes de pauvreté. L’étude a consisté à déterminer le «noyau dur» de la pauvreté, soit les ménages accumulant les deux formes de pauvreté ; les ménages pauvres selon l’approche multidimensionnelle mais non pauvres selon l’approche monétaire ; et, inversement, les ménages pauvres selon l’approche monétaire mais non pauvres selon l’approche multidimensionnelle. Suivant cette typologie, le noyau dur de la pauvreté, ce sont 463 000 personnes, soit 1,4% de la population ; la pauvreté multidimensionnelle sans la pauvreté monétaire frappe 2,3 millions de personnes ou 6,8% de la population ; et la pauvreté monétaire sans la pauvreté multidimensionnelle touche 1,2 million de personnes, soit 3,5%. Ainsi, sous ces trois approches, la pauvreté globale (monétaire et multidimensionnelle) représente près de 12% de la population (11,7% exactement), soit environ 4 millions de personnes. Mais, parfois, entre la pauvreté et la vulnérabilité, il n’y a qu’un pas. Il suffit d’un choc économique ou de la survenance d’une situation défavorable pour qu’un ménage, surtout s’il n’est protégé par aucun filet de sécurité, bascule dans la pauvreté. C’est pourquoi cette population, qui présente un potentiel de pauvreté non négligeable, n’échappe pas aux radars du HCP. Celui-ci estime son poids démographique à 4,2 millions de personnes en 2014, soit 12,7% de la population.

Il faut raisonner ménage et non individu

Venons-en maintenant à ce qui fait débat, c’est-à-dire les critères qui ont permis d’identifier ces populations pauvres ou potentiellement pauvres. Ces critères sont nombreux et, assez logiquement, diffèrent d’une situation à l’autre.

En général, quand on parle de pauvreté tout court, on fait référence, implicitement, à la pauvreté monétaire. Celle-ci concerne toute personne ayant un revenu (une dépense dans le cas du Maroc, faute de données sur les revenus) inférieur à 4 667 DH par an en milieu urbain et à 4 312 DH par an en milieu rural. Comment a-t-on défini ces seuils ? A partir de l’estimation du coût d’un panier de biens alimentaires permettant, suivant les recommandations de la FAO et de l’OMS, le minimum requis en calories (1 984 calories par jour et par personne), ajusté d’une allocation non alimentaire. Pour la Banque mondiale, il faut 1,9 dollar par personne et par jour pour atteindre ce seuil. Et c’est là où s’introduit la confusion, que les esprits s’échauffent. Comment est-ce possible de vivre ou de survivre avec pareil revenu ? Ce que les gens ne savent pas, c’est que le HCP et la Banque mondiale ne raisonnent pas en termes d’individus mais de ménages ; même si, statistiquement, les seuils fixés renvoient au revenu ou à la dépense par personne. Au Maroc, comme partout ailleurs, les ménages pauvres sont précisément ceux qui comptent un nombre élevé de membres : une moyenne de 7 personnes. Considérée dans le cadre d’un ménage, la dépense individuelle prend, par conséquent, un autre relief, une autre signification. En reprenant les fameux 20 DH par personne et par jour, on aurait donc dans un ménage à 7 un revenu de 140 DH par jour ou de 4200 DH par mois. Cela fait, mine de rien, 62% de plus que le SMIG actuel  ! Peut-être est-ce cette explication qui a manqué à la ministre Hakkaoui, mais ce n’est pas une raison de la brocarder.

Maintenant, on peut décider que toutes ces normes, du HCP ou de la Banque mondiale, n’ont aucun sens au Maroc, auquel cas il faudrait élaborer ses propres normes comme, par exemple, fixer, arbitrairement, un seuil de pauvreté à 5 000 DH par mois et par personne ! On aurait alors un taux de pauvreté parmi les plus élevés au monde, car un tel seuil ne colle pas avec le niveau de développement du pays. Le HCP a déjà calculé ce type de pauvreté, dite subjective ou ressentie. Résultat : un taux de pauvreté de 45% en 2014 contre 41,8% en 2007 (voir encadré) !

La pauvreté est multiforme et, pour la saisir, il existe une multitude de seuils qui sont définis suivant des critères divers et variés. Mis à part la pauvreté monétaire, déjà définie plus haut, en voici quelques autres : • Pauvreté alimentaire : approchée par le coût d’un panier de biens alimentaires permettant le minimum requis en calories (1984 calories par jour et par personne), une norme recommandée par la FAO et l’OMS. En 2014, ce seuil était de 2 331 DH par personne et par an, aussi bien en ville qu’en milieu rural. • La pauvreté multidimensionnelle : est mesurée à partir d’un indice composite du bien-être qui répartit les ménages selon leur degré de privation. Cela donne la proportion de la population qui cumule simultanément un nombre de privations (en éducation, santé et autres conditions de vie) supérieur au seuil de pauvreté. La pauvreté multidimensionnelle s’est établie à 8,2% en 2014 contre 25% en 2004. Elle touche ainsi 2,8 millions de personnes, dont 2,4 millions sont des ruraux. Dans l’ensemble, les déficits en termes d’éducation expliquent un peu plus de la moitié (55,3%) de la pauvreté multidimensionnelle. • La vulnérabilité : renseigne sur les risques des ménages de basculer dans la pauvreté. C’est une mesure indirecte du potentiel de pauvreté future. Elle représente 1,5 fois le seuil de pauvreté monétaire selon la Banque mondiale, soit 7001 DH par personne et par an en milieu urbain et 6468 DH en milieu rural. Les personnes économiquement vulnérables sont au nombre de 4,2 millions en 2014 contre 5,4 millions en 2007.

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