Mines de Jerada : les dessous d’une économie grise
12 janvier 2018
Mehdi Jaouhari (176 articles)
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Mines de Jerada : les dessous d’une économie grise

L’exploitation informelle profite à des détenteurs de permis. Seulement quatre permis d’exploitation minière sont délivrés dans la province de Jerada. L’exploitation clandestine fait vivre plus de 1 000 ménages dans une province où le chômage bat son plein.

Il est des filières économiques où le formel et l’informel font bon ménage. L’exploitation artisanale du charbon à Jerada en est une parfaite illustration. Interpellés par La Vie éco, différentes sources au sein de cette filière et parmi la société civile de la ville nous ont permis de décortiquer son circuit. Démonstration.

Le charbon (anthracite) extrait des descenderies de fortune par des mineurs clandestins atterrit chez des clients finaux après avoir été «légalisé» par l’entremise de sociétés détentrices de permis d’exploitation et de commercialisation. Comprenez, l’extraction se fait dans l’illégalité, sans respect des normes de sécurité et de préservation de l’environnement, alors que la commercialisation est, elle, légale. Au milieu de la chaîne, des intermédiaires ont pour mission de constituer des stocks en rémunérant les mineurs au quintal. «Les mineurs procèdent au forage des descenderies dans des zones couvertes par les permis des sociétés autorisées. Des intermédiaires liés aux patrons de ces dernières viennent chaque semaine pour charger la production et rémunérer les équipes. Ça se passe ainsi depuis la fermeture du site minier géré par Charbonnages du Maroc (CDM)», explique un responsable de l’antenne locale de l’Union marocaine du travail (UMT).

Pas de chiffres sur les volumes de charbon extraits

«Les sociétés détentrices de permis n’ont pas besoin de recruter en interne et d’exploiter en respectant les mesures de sécurité et de respect de l’environnement», dénonce un intermédiaire. Selon lui, le rôle de ces acteurs consiste principalement à revendre et distribuer les volumes extraits auprès des clients finaux que sont les industriels, les hôteliers, les hammams et les artisans. «Nous fournissons en charbon des industriels de premier plan et des hôtels partout au Maroc ainsi que d’autres acteurs de petite taille ou des particuliers», ajoute-t-il. A la première vente, le quintal est vendu de 70 à 95 DH selon le calibrage et la qualité du charbon. «Les intermédiaires et les sociétés se taillent une bonne marge pouvant aller du simple au double de ce prix. Tout dépend de la nature de la transaction et du client final», confie notre source.
Contactée par La Vie éco pour en savoir plus sur ce marché, en l’occurrence en termes de volume, le ministère de l’énergie et des mines n’a pas donné suite à notre demande. Seules quelques bribes d’informations ont filtré de la première sortie médiatique du ministre Aziz Rebbah, suite à la mort, vendredi 22 décembre, de deux mineurs dans une descenderie et au mouvement contestataire qui s’en est suivi. M. Rebbah avait révélé que quatre permis d’exploitation minière sont délivrés dans la province de Jerada, ajoutant que «parfois les jeunes en situation sociale difficile recourent à l’exploitation minière informelle comme c’est le cas dans d’autres régions minières».

Dans le cas de Jerada, s’agit-il d’une activité informelle qui coexiste avec l’exploitation légale ? Nos sources répondent par la négative à l’unanimité. Elles expliquent qu’il n’y a qu’une seule filière au sein de laquelle sont imbriquées les activités formelles et informelles. «La situation est un peu complexe. Il y a d’un côté trois opérateurs ayant un permis et un monopole pour vendre, d’un autre, vous avez des mineurs clandestins qui dépendent de cette activité», explique notre source parmi le réseau local des intermédiaires. A l’en croire, à part un parc de camions et un réseau d’intermédiaires, aucune de ces sociétés ne dispose de mineurs déclarés et de sites aménagés. De l’aveu même du ministère de tutelle -dans un document interne datant de 2016-, l’extraction et l’exploitation informelle des mines de charbon est une contrainte.

Autre problématique évoquée par le document dans le contexte de la région orientale, le manque de ressources humaines puisque le contrôle des sites miniers et pétroliers était assuré en 2014 par un seul fonctionnaire. Selon le même document, le seul chantier minier de charbon en activité est exploité par la société Sorexmin qui en a produit 543 tonnes durant le même exercice. «Je pense que même le ministère ne dispose pas de statistiques fiables puisque l’amont de la filière est informel», relève notre source syndicale locale. «Ce volume est dérisoire. Il y a entre 1 000 et 1 500 mineurs en activité permanente et autant de descenderies. Le volume annuel devrait atteindre plusieurs milliers de tonnes, voire plus», détaille un intermédiaire.

Réapparition de la silicose et gros dégâts sur le plan environnemental

En somme, cette activité fait vivre plus de 1 000 ménages dans une province ou le chômage bat son plein et représente un business juteux pour des notables. Mais à quel prix ? Selon un rapport du Centre marocain des droits humains (CMDH), le nombre de victimes des accidents survenus dans les descenderies s’élève à 187 dont 47 morts (y compris les deux frères décédés fin décembre 2017). La silicose, cette maladie professionnelle qui n’épargnait que très peu de miniers, même quand l’activité se faisait dans les normes de sécurité à l’époque de Charbonnages du Maroc (CDM), touche les mineurs clandestins.
Sur le plan environnemental, l’impact est également néfaste. En effet, les mineurs exploitent le patrimoine forestier en utilisant les étais d’arbres pour fixer les sols et sécuriser les passages dans les descenderies. Cette exploitation massive sans reboisement détruit à petit feu les forêts de la ville. «En principe, le reboisement est parmi les actions que les sociétés ayant des permis doivent assurer. Mais, hélas, celles-ci profitent de la situation de précarité des mineurs et n’appliquent pas les cahiers des charges», s’insurge un autre acteur de la société civile. Pire, les propriétaires de ces sociétés ne sont autres que les élus de la province, alors qu’ils sont censés donner l’exemple.

Bien que CDM -l’entreprise publique exploitant le site miner depuis les années 30- ait été liquidé en 2001, l’exploitation du charbon s’est poursuivie 16 ans après. Pourquoi la petite ville minière n’a pas pu se reconvertir, alors qu’un plan économique de reconversion avait été signé dans ce sens ? «En plus du plan social en interne à CDM qui a concerné ses 7000 employés, un plan économique de reconversion ciblant toute la ville avait été signé, mais aucun engagement ou action n’ont vu le jour depuis 2001», répondent en chœur nos sources associatives et syndicales.

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