L’industrie agroalimentaire étouffe sous le poids des importations
18 juin 2004
Aziza belouas (1460 articles)
0 Commentaire
Partager

L’industrie agroalimentaire étouffe sous le poids des importations

Les filières de pâtes et couscous, jus de fruit et confiserie-chocolaterie appréhendent l’accord de libre-échange quadripartite.
Défavorisés par les coûts des intrants, les producteurs locaux se disent incapables de faire face à la concurrence.
La sous-facturation est un autre problème qui gangrène déjà un large pan du secteur agroalimentaire.

Les fabricants de produits alimentaires craignent pour l’avenir de leur secteur. L’inquiétude est particulièrement perceptible chez ceux des filières pâtes et couscous, jus de fruits et biscuiterie, confiserie et chocolaterie. A l’origine de cette situation, «les accords de libre-échange avec certains pays arabes (Tunisie, Egypte, Jordanie et Emirats Arabes Unis) et les importations en sous-facturation», explique un responsable au sein de la Fédération nationale de l’agroalimentaire (Fenagri). Pour cette fédération, «le Maroc a certes choisi, et cela s’inscrit dans l’air du temps, d’ouvrir ses frontières, ce qui se traduit, bien sûr, par d’importantes opportunités de développement pour certaines activités industrielles. Mais cette ouverture présente, disent les opérateurs de l’agroalimentaire, des inconvénients, voire de sérieuses menaces pour plusieurs secteurs».
Commençons par l’Accord de libre-échange avec les pays arabes. Devant prendre effet en janvier 2005, ce dernier est fortement décrié par les opérateurs des trois filières précitées. Autant les deux accords avec l’Union européenne et les USA constituent de grandes opportunités de développement pour ces filières, autant l’accord quadripartite leur est défavorable. Il a été conclu, selon l’Association de la biscuiterie, de la confiserie et de la chocolaterie (AB2C), sans concertation avec les opérateurs qui déplorent le fait qu’aucune «étude d’impact n’a été diligentée et qu’aucun garde-fou n’a été mis en place». Résultat : l’accord prévoyant un démantèlement rapide des droits de douane affaiblit, selon eux, la compétitivité des entreprises de ce secteur. Celles-ci ne combattent pas, pour reprendre l’idée des opérateurs, à armes égales avec leurs concurrentes car elles sont largement taxées sur les matières premières (120 % sur le sucre, 90 % sur le blé et ses dérivés et 110 % sur les produits laitiers), alors que les quatre pays arabes cités ne paient pas de droits de douane sur les intrants agricoles.
Pour démontrer davantage l’inégalité de traitement, les opérateurs mettent en avant le cas particulier du sucre. Cette matière de base dans un biscuit ou une confiserie importés d’un pays arabe coûtera 1,50 à 2 DH le kilo, alors que les industriels marocains le paient 3,75 DH, auxquels il faut ajouter les
2 DH restitués à la Caisse de compensation. In fine, le coût du kilo de sucre au Maroc est plus élevé que son cours sur le marché international.

Quatre unités de pâtes ont fermé dans l’Oriental et le Nord
Outre le coût du sucre, Abdelhakim Marrakchi, président de l’AB2C, cite également «les droits de douane que le secteur paie sur les autres intrants (emballage, arômes, lait, cacao…) qui ne font qu’alourdir le prix de revient et miner la compétitivité sur le marché local, alors que les pays arabes ne sont pas taxés puisqu’ils achètent en admission temporaire (AT) lorsqu’ils veulent exporter vers le Maroc. De plus, en entrant sur le marché marocain ils ne paient pas, ou presque pas de droits de douane !».
Si l’accord quadripartite est un frein au développement du secteur de la biscuiterie et de la confiserie, il constitue également une menace immédiate pour les fabricants de pâtes et couscous. Ce jeune secteur, dont près de 70 % des unités ont une dizaine d’années d’âge, est aujourd’hui exposé à une forte concurrence des pâtes et couscous tunisiens, égyptiens et jordaniens. A en croire Mohamed Jameleddine, président de l’Association Marocaine des industries des pâtes et couscous (AMIPAC), les industriels marocains supportent un surcoût de 20 % par rapport aux produits concurrents en raison du soutien à la production des blés nationaux. Un soutien qui se fait par le biais d’une protection douanière, alors que les pays arabes concurrents achètent la matière première au prix international et exportent au Maroc en franchise de droits et taxes. Concrètement, les pâtes et couscous marocains sont de 20 % plus cher que les produits concurrents. Selon le président de l’AMIPAC, «il s’agit d’une concurrence déloyale voire une injustice envers ce secteur d’activité qui présente un grand potentiel de développement». Comptant environ 16 unités, le secteur des pâtes et couscous produit globalement 170 000 tonnes par an, dont 45 000 de pâtes et 55 000 de couscous. Et il est appelé à croître si l’on considère la consommation de pâtes
(73 000 tonnes) et de couscous (97 000 tonnes) des ménages marocains. «Nous avons un défi à relever, à savoir augmenter la consommation des pâtes, qui est de 1,55 kg par habitant, et de récupérer une part importante, soit 42 000 tonnes, de couscous artisanal», explique-t-il, tout en regrettant le manque de visibilité engendré par les problèmes que vit le secteur. Preuve de cette situation délicate : quatre entreprises ont aujourd’hui mis la clé sous
le paillasson à Tanger et Oujda.

Certains opérateurs veulent jouer la carte de la diversification
Du côté de l’Administration, on n’apporte pas de réponse concrète aux préoccupations des opérateurs. «Le secteur agroalimentaire est un chantier important que les pouvoirs publics considèrent actuellement ; l’objectif est de savoir par quel moyen on peut résoudre le problème», affirme toutefois un haut responsable du ministère de l’Industrie et du Commerce.
Mais il n’y a pas que les ALE qui représentent une menace sérieuse. Les importations en sous-facturation, autre problème de taille, gangrènent l’agroalimentaire. Les pouvoirs publics ont-ils trouvé une solution ? Auprès de l’Administration des douanes, on répond que «toutes les requêtes faites par les industriels sont traitées ; on essaie de faire de notre mieux ; les Douanes ont mis en place un “prix alerte”, au seuil duquel des réajustements doivent être effectués et certains importateurs ont reconnu avoir falsifié les valeurs». Pour rassurer davantage, on indique que la vigilance est toujours de rigueur.
Des propos qui ne rassurent pas les industriels des trois filières qui, aujourd’hui, envisagent, si l’on reste dans cette logique, «de délocaliser pour aller produire ailleurs, notamment en Tunisie», une option jugée plus avantageuse.
Menace réelle ou simple signe de découragement ? Toujours est-il que tous les opérateurs ne sont pas extrémistes et certains, mettant de l’eau dans leur vin, préfèrent adopter des stratégies de diversification de la production.
Ainsi, dans le créneau des jus, les industriels estiment qu’il faut développer des produits du terroir et valoriser au mieux les produits agricoles marocains.
A l’AMIPAC, on propose aussi de «diversifier l’utilisation du couscous pour en faire un aliment d’accompagnement, au lieu de le cantonner au rang de plat traditionnel servi uniquement le vendredi».

La sous-facturation entraîne d’importantes pertes d’emplois
Soulignons que dans la confiserie et biscuiterie, chaque conteneur importé en sous-facturation se traduit, selon les professionnels, par 2 000 heures de travail perdues, un manque à gagner de 100 000 DH pour l’Etat au seul titre de la TVA, et 50 000 DH d’investissements non réalisés. Il est aussi à rappeler que les entreprises de cette filière ont investi, durant ces dernières années, environ 60 MDH annuellement pour mettre à niveau leur outil de production mais, surtout, pour diversifier la production et répondre à la demande locale.
Exportant 80 MDH, cette branche n’a aucune difficulté à se positionner sur les marchés étrangers, alors que sur le marché local, vendre n’est pas une sinécure. «Mon Conseil d’administration ne veut plus me suivre car nos produits sont noyés par les produits importés essentiellement de Turquie en sous-facturation», raconte un industriel de la place.
A titre indicatif, les confiseries sont importées à
1,10 DH/kg de Syrie, le chocolat à 2DH/kg de Turquie, des prix qui sont loin de refléter le coût de revient car le prix d’un seul ingrédient, à savoir le sucre, coûte plus cher que cela sur le marché mondial. Si le secteur comptait 22 entreprises, aujourd’hui elles ne sont plus qu’une quinzaine à tenir le coup.
Dans la filière jus de fruit, les baisses de chiffres d’affaires se situent entre 25 et 30 % et les usines ne tournent plus qu’à 10 à 15 % de leur capacité de production. «Ces conséquences sont tout à fait compréhensibles, lorsqu’un litre de jus est importé à 3,65 DH, alors que chez nous, le prix de revient d’un litre embouteillé en verre est de 6 dirhams !», dénonce Hassan Berranoun, directeur commercial de Morocco Food Processing.
Que faire alors pour sauver ces branches de l’agroalimentaire ? Les industriels s’accordent à dire «qu’il faut mettre des barrières non tarifaires pour protéger l’industrie locale face aux répercussions de l’Accord de libre-échange et donner aux secteurs concernés des avantages pour les mettre à égalité avec leurs concurrents étrangers. Par ailleurs, les services de la Douane et de la répression des fraudes doivent faire preuve de vigilance pour parer aux importations illégales».
Les pouvoirs publics, conscients de ces problèmes, disent «que des études sont en cours».
Et l’administration des douanes précise, de son côté, qu’en matière de protection, elle ne peut pas «aller au-delà de la fixation d’un prix d’alerte et du suivi des importations, en raison des engagements internationaux du Maroc». «Nous sommes sur un marché ouvert et chacun doit se défendre en jouant sur le rapport qualité-prix». Les industriels seront-ils convaincus ?

Un kilogramme de chocolat importéà2 DH, un litre de jus à 3,65 DH, des pâtes qui coûtent 20% moins cher que les produits locaux… Plusieurs unités locales ont fermé. D’autres ont accusé une baisse substantielle de leur chiffre d’affaires.
Dans la filière jus, les baisses de chiffres d’affaires se situent entre 25 et 30% et les usines ne tournent plus qu’à 10 ou 15 % de leurs capacités.

Commentaires

0 Commentaire Soyez le premier à donner votre avis

Commentez cet article

Your data will be safe! Your e-mail address will not be published. Also other data will not be shared with third person. Required fields marked as *