«L’entreprise marocaine doit sortir de sa zone de confort»
6 novembre 2017
Saad Benmansour (1053 articles)
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«L’entreprise marocaine doit sortir de sa zone de confort»

A cause des exonérations fiscales, des chefs d’entreprises ont fermé leurs usines pour se lancer dans la promotion immobilière. A l’avenir, les investissements publics seront priorisés en fonction de leur impact socio-économique. La décompensation ne pourra se poursuivre que quand nous aurons une cartographie sociale précise.

Dans les milieux d’affaires, les premiers commentaires au sujet du projet de Loi de finances 2018 reprochent au gouvernement de ne pas avoir pris des mesures franches en faveur de l’entreprise et de l’investissement…
Je ne comprends pas cette position. Le projet de Loi de finances contient toute une batterie de mesures en faveur de l’entreprise et de l’investissement. En plus de l’IS progressif, on peut en citer quelques-unes comme le statut d’exportateur indirect qui permet aux entreprises de bénéficier d’exonérations accordées jusque-là uniquement aux exportateurs, les statuts d’opérateurs en zones franches, les exonérations d’IS et d’IR pour les prises de participations dans des entreprises innovantes, l’exonération de la TVA pour le matériel importé, l’exonération des droits d’enregistrement pour les actes de constitution, d’augmentation de capital des sociétés ou des groupements d’intérêts économiques, de sociétés. Et ce ne sont là que quelques mesures parmi tant d’autres. Pour l’investissement, il faut comprendre, à mon sens, une bonne fois pour toutes que la fiscalité n’est qu’un volet parmi d’autres. On ne peut résoudre tous les problèmes à travers la fiscalité. Il y a d’autres facteurs qui entrent en jeu et qui sont tout aussi déterminants que le volet fiscal comme l’accès au financement, les mécanismes et la fluidité du marché de l’emploi, les relations avec l’administration. Et avant de parler de fiscalité, l’acte d’investir suppose d’abord une volonté et une envie de le faire. Ensuite, il faut qu’il y ait une opportunité. Aujourd’hui, les différentes stratégies et politiques sectorielles mises en marche offrent suffisamment d’opportunités que le secteur privé devrait saisir. Il ne doit plus se contenter des solutions de facilité et des secteurs classiques sans aucune prise de risque et aux gains rapides.

A quels secteurs faites-vous allusion ?

A l’immobilier par exemple. Car l’immobilier a créé un biais dans notre économie. A cause des exonérations fiscales importantes accordées au secteur, des chefs d’entreprises ont fermé leurs usines pour se lancer dans la promotion immobilière.

Comment expliquez-vous ce manque d’envie que vous soulevez ?

Il y a à mon avis un problème de confiance. Dans les années 90, je me rappelle que les taux d’intérêt étaient très élevés par rapport à leur niveau actuel et pourtant le secteur privé levait des crédits et investissait. Par ailleurs, comment peut-on expliquer que malgré tout ce que reproche le secteur privé, des investisseurs étrangers continuent d’affluer vers le Maroc ? S’ils le font c’est qu’ils trouvent le climat favorable et surtout ils font confiance au Maroc.

Mais peut-être aussi parce que les investisseurs étrangers bénéficient d’avantages que leurs homologues marocains n’ont pas …

C’est absolument faux. Aucun avantage, quelle qu’en soit la nature, n’est accordé aux entreprises étrangères sans qu’il ne soit également étendu aux entreprises marocaines. Le vrai défi aujourd’hui pour l’entreprise marocaine c’est de sortir de sa zone de confort pour explorer de nouvelles pistes, innover, rechercher de nouveaux marchés.

 Pour rester sur le registre des exonérations fiscales, elles sont aujourd’hui de l’ordre de 33 milliards de dirhams. Cela ne vous semble-t-il pas exagéré ? Est-ce que vous évaluez ce que l’Etat gagne en contrepartie en termes de création d’emplois par exemple ?

En effet. Et c’est là une situation paradoxale. D’un côté, on reproche à l’Etat de ne pas suffisamment donner d’incitations fiscales à l’entreprise et de l’autre côté on dénonce le niveau trop élevé des exonérations.

 Mais si les exonérations permettent de créer des richesses et des emplois, elles sont les bienvenues. N’est-il pas possible de contractualiser le privé pour qu’il s’engage sur des objectifs en contrepartie des exonérations ?

Il est techniquement difficile de demander au secteur privé de s’engager sur un volume d’emplois à créer. Mais le plus important, pour nous, est que le patronat s’inscrive dans un état d’esprit de partenariat réellement positif, gagnant-gagnant, constructif… Et personne ne peut contester aujourd’hui que l’Etat, lui, s’inscrit dans cette logique. Dans le projet de Loi de finances 2018, nous pensons avoir donné des signaux très forts quant à notre volonté d’aider les entreprises, de les renforcer. Personne ne peut nier l’engagement de l’Etat dans l’amélioration du climat des affaires à travers la simplification des procédures, la moralisation de l’administration, la lutte contre la corruption et ceci relève de nos obligations. Mais le secteur privé, lui aussi, doit y mettre du sien.

Avez-vous chiffré l’impact de l’IS progressif sur les recettes fiscales ?

Oui. Il y aura évidemment un manque à gagner. Mais je préfère ne pas donner de chiffre pour l’instant…

Et malgré ce manque à gagner vous tablez sur une hausse des recettes fiscales en 2018…

Absolument. Parce que nous pensons et nous espérons qu’il y aura une relance de l’investissement, de l’activité économique de manière générale donc forcément un volume d’impôts à collecter plus important. Nous tablons aussi sur le fait qu’avec l’instauration de l’IS progressif, beaucoup d’entreprises opérant dans l’informel vont enfin se décider à se déclarer.

Mais aujourd’hui les chiffres de la DGI nous disent que 60% des entreprises enregistrées déclarent des résultats négatifs. Comment peut-on raisonnablement tabler sur une amélioration des recettes fiscales ?

Nous tablons sur le comportement citoyen des entrepreneurs et du secteur privé pour s’engager dans une dynamique constructive et productive. Et pour cela, il faudra aussi qu’il y ait un changement profond de mentalités.

Qu’entendez-vous par changement de mentalités ?

Les entrepreneurs marocains doivent retrouver l’envie de conquérir, de se battre, de profiter de toutes les opportunités qui s’offrent à eux.

L’investissement public est une locomotive pour le secteur privé. Depuis des années les investissements publics ne cessent d’augmenter sans que cela n’ait d’effets induits sur le privé. Ne pensez-vous pas qu’il y a là aussi un problème d’efficience ?

L’investissement public vise d’abord à équiper le pays, à le doter d’infrastructures. Je vous accorde que jusque-là l’investissement public n’obéissait pas systématiquement à une hiérarchisation et une organisation des priorités de sorte à ce qu’il soit plus rentable. Et c’est la raison pour laquelle d’ailleurs nous venons de lancer, avec l’aide de la Banque mondiale, le Public Investment Management Assessment (PIMA) qui a pour objectif de prioriser les investissements publics en fonction de leur impact direct sur la croissance et sur les emplois.

Plus concrètement, comment fonctionnera ce PIMA ?

A l’avenir, chaque investissement public soumis au financement budgétaire sera analysé à travers une grille de critères comme la création d’emplois, l’impact économique, la taille de la population qui en bénéficiera… C’est une démarche nouvelle qui nous permettra de sélectionner et de donner la priorité aux projets qui ont le plus d’impact.

 Au delà de son rôle de locomotive pour le privé, l’investissement public dans le social est également mal orienté par moment, mal sélectionné. Comment peut-on expliquer par exemple que des milliards de dirhams aient été investis dans des centres de santé qui restent fermés à ce jour ?

Vous mettez, en effet, le doigt sur un élément important dans la réussite des politiques publiques, à savoir la gouvernance des projets. En effet, les insuffisances ne sont pas toujours dues au manque de moyens financiers ou de ressources humaines. Aujourd’hui, par exemple, quand nous avons un engorgement au niveau d’un port, le premier réflexe est de penser à en construire un nouveau. Or, il serait beaucoup moins coûteux de commencer d’abord par réorganiser le fonctionnement du port, par revoir les process de sorte à décongestionner le port et dégager de nouvelles capacités. On peut dupliquer cet exemple à tous les autres investissements publics. Au niveau de beaucoup de secteurs et domaines d’activités, et avec les moyens actuels, nous pouvons faire beaucoup mieux et améliorer la performance avant d’engager d’autres investissements. Et cela relève éminemment de la gouvernance et de la gestion axée d’abord sur le résultat. Cela doit devenir une culture essentielle dans la gestion des investissements publics.

Ne pensez-vous pas que l’amélioration de l’efficience des investissements publics nécessite aussi une concertation plus poussée entre les départements ministériels eux-mêmes ?

Absolument. Les administrations travaillent parfois en silos. Les politiques publiques souffrent d’une approche compartimentée. Or beaucoup de politiques publiques sont transversales et nécessitent par conséquent de la convergence. D’ailleurs, c’est aussi la raison pour laquelle le programme de lutte contre les disparités territoriales est construit autour du principe de l’action collective et concertée des différents départements au même moment et au même endroit de sorte à ce que les projets se complètent pour former un tout cohérent et plus efficace.

Vous tablez dans votre projet sur une croissance de 3,2% en 2018. Mais à quoi servirait une croissance si elle crée très peu d’emplois comme c’est le cas aujourd’hui ? Par quoi expliquez-vous la faible teneur en emplois de notre croissance?

Cette situation peut d’abord s’expliquer par la transformation profonde que connaît notre économie depuis quelques années. Nous sommes en train de passer d’une économie de main-d’œuvre vers une économie à plus forte valeur ajoutée, s’appuyant en plus sur les nouvelles technologies, la digitalisation. D’ailleurs, cela se voit aussi à la structure de nos exportations. C’est là une tendance mondiale et pas propre au Maroc. Si le contenu en emplois d’un point de croissance baisse cela nous impose tout simplement d’aller vers plus de croissance.

A combien estimez-vous le potentiel de croissance que le Maroc peut atteindre dans le meilleur des cas ?

Dans l’état actuel de notre économie et si nous continuons de fonctionner comme nous l’avons toujours fait, notre croissance dans le meilleur des cas pourrait être de 5 à 6%. Et elle ne permettra toujours pas de créer suffisamment d’emplois. Nous sommes donc condamnés à chercher ce qu’on appelle de nouveaux relais de croissance. Cela ne peut se faire que si nous migrons vers une économie basée sur deux piliers, essentiellement le savoir et l’industrialisation.

Pour cette dernière d’ailleurs, la dynamique est déjà enclenchée depuis quelques années.

Mais malgré l’émergence des nouveaux métiers et secteurs, les statistiques montrent que l’industrie a perdu beaucoup d’emplois dans les secteurs classiques. Donc cela ne résout pas le problème…

Dans des industries où nous ne sommes plus compétitifs, il est naturel que nous perdions des emplois. Mais ce n’est pas la seule explication. Il ne faut pas sous-estimer les effets néfastes de la contrebande, de l’informel et des pratiques de dumping devenues de plus en plus courantes, surtout de la part de pays avec lesquels nous avons des accords de libre-échange. Notre industrie est attaquée de toute part.

Doit-on comprendre par là que les nombreuses mesures mises en marche pour inciter les entreprises à sortir de l’informel n’ont rien donné ?

Non pas qu’elles n’ont pas donné de résultats mais c’est encore très insuffisant. Détrompez-vous, l’informel pèse encore très lourd sur notre économie. Nous devons continuer dans cette voie pour le combattre. Il n’y a pas d’autres solutions possibles.

 Depuis quelques mois, s’est installé un débat sur le niveau d’endettement du Maroc qualifié par certains d’inquiétant et par d’autres même de dangereux. Qu’en pensez-vous ?

Le niveau de la dette du Maroc n’est ni inquiétant, ni dangereux. Notre dette est parfaitement soutenable et bien gérée. Et ce n’est pas nous qui le disons, ce sont les organisations internationales et les agences de notation à travers le monde. Toutes attestent que la dette du Maroc est à un niveau raisonnable et soutenable. Et pour aller plus loin dans l’analyse, il faut voir l’endettement public global consolidé. Si nous prenons en considération, entre autres exemples, les 90 milliards de DH placés par la CMR en bons du Trésor, nous serons à un niveau d’endettement inférieur. D’ailleurs, cette notion d’endettement public consolidé n’est pas encore mise en avant dans nos statistiques des finances publiques contrairement à beaucoup de pays. Nous travaillons dans ce sens pour donner une image plus fidèle de notre niveau d’endettement.

Qu’en est-il de la décompensation du gaz butane, le sucre et la farine ?

Nous poursuivons la réforme mais aucune décision n’est prise parce que nous devons encore affiner l’approche. Nous avons lancé un identifiant unique qui nous permettra d’identifier avec une plus grande précision les besoins des foyers, particulièrement les moins aisés. Nous devons répertorier, pour ces foyers, les aides dont ils bénéficient déjà dans le cadre de certains programmes comme Tayssir et le Ramed et évaluer leur besoin futur en cas de décompensation. La réforme ne peut être validée et mise en marche que quand nous aurons une cartographie sociale précise.

Autre débat de ces derniers mois : la flexibilité de changes. La décision a été ajournée à la dernière minute. Simple report ou abandon ?

La décision d’instaurer un régime de change flexible est toujours d’actualité et à l’ordre du jour. Nous attendons le bon timing pour la mise en œuvre.

 Ne craignez-vous pas que la fenêtre d’opportunité se referme?

La fenêtre est toujours ouverte et les pré-requis en termes de fondamentaux pour l’instauration de la flexibilité sont toujours là.

Le gouvernement semble hésiter. Avez-vous des craintes au vu de certaines expériences malheureuses dans la région comme l’Egypte où les prix ont flambé à cause de la libéralisation des changes ?

Il n’y a aucune crainte à se faire de ce côté là car on ne peut faire aucune comparaison avec ce qui s’est passé en Egypte. Nous sommes dans deux situations totalement différentes. L’Egypte n’a pas appliqué de la flexibilité, elle a libéralisé sa monnaie. C’est différent de la flexibilité que nous envisageons. Au Maroc, d’ailleurs, la flexibilité est déjà «appliquée» dans les faits. Depuis le début de l’année, le dollar a beaucoup perdu face à l’euro. Et comme le Maroc a un panier constitué de 60% d’euros et 40% d’autres devises, le dirham a perdu 5% par rapport à l’euro et perdu 4% par rapport au dollar. Cela n’a pas produit de séisme.

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