3 juin 2005
Saad Benmansour (1053 articles)
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Et si on enterrait la mise à  niveau ?

Après avoir tourné en rond pendant neuf ans, les pouvoirs publics tentent un énième lifting pour un processus en panne.
Le fonds de restructuration financière permettra de soulager les entreprises, mais les rendra-t-il plus compétitives pour autant ?

Faut-il enterrer la mise à niveau ? Après avoir tourné en rond pendant près de neuf ans, toutes les mesures prises ont abouti à l’échec du processus. C’est Driss Jettou qui avait lancé le concept en 1996, quand il était ministre de l’Industrie, du Commerce et des Finances. Ironie du sort, c’est le même Driss Jettou, aujourd’hui premier ministre, qui a fait, il y a deux mois, le constat d’échec de la mise à niveau.

Le Foman subira un remodelage au niveau de l’apport en fonds propres exigé
Depuis, les pouvoirs publics n’ont pas encore pris de mesures pour rectifier le tir, même si des sources bien informées affirment que des annonces seront faites au cours des semaines à venir. A travers ce énième lifting, le gouvernement espère donner un coup de fouet à ce processus qui ne veut pas prendre.
Les annonces qui seront faites concernent la mise en place d’un fonds de restructuration financière dont on parle depuis longtemps déjà. Ce fonds, financé en partie par une ligne française qui met dans la cagnotte 10 millions d’euros, devait faire l’objet d’une réunion au niveau du ministère des Finances mercredi 1er juin. Mais d’ores et déjà, le schéma est, semble-t-il, ficelé, de même que les critères d’éligibilité. Le fonds servira à garantir à hauteur de 50% les dettes à court terme des entreprises auprès des banques. Cependant, estime un banquier de la place, il n’aura de valeur que «s’il est réactif», c’est-à-dire «qu’il paye quand il est sollicité» pour permettre aux banques de s’engager de nouveau.
Le Foman (Fonds de mise à niveau), dont les critères d’éligibilité ont été modifiés de par le passé, subira cette fois, quant à lui, un remodelage au niveau de l’apport en fonds propres de l’entreprise, qui sera ramené de 20% à 10% du montant de l’investissement, et, surtout, il verra son champ d’action élargi aux investissements immatériels. Enfin, l’action de l’ANPME (Agence nationale pour la promotion de la petite et moyenne entreprise), qui commence à avoir de bons échos chez les opérateurs, sera dirigée vers plus de proximité. L’agence est en train, d’une part, de signer des conventions avec des bureaux d’audit pour qu’ils assurent l’interface entre elle et les entreprises, et, d’autre part, de mettre à contribution les délégations régionales du ministère de l’Industrie et du Commerce afin de pouvoir couvrir tout le territoire national. Sur ce dernier point, il faut s’attendre à une période de transition car il y a encore du travail à faire au niveau de la formation et de la démarche de ces délégations. Mais le point nodal du processus, estime-t-on, est le fonds de restructuration financière. «Les entreprises, explique Mohamed Lahlou, qui suit le dossier de la mise à niveau pour le compte de la CGEM, ont trop investi et se sont beaucoup endettées sur le court terme. Ce dont elles ont besoin, aujourd’hui, et ce qu’elles réclament depuis toujours, c’est une restructuration financière, c’est-à-dire des fonds pour éviter l’asphyxie».
Mais tout cela sera-t-il suffisant ? Ne risque-t-on pas de reproduire les mêmes erreurs, se retrouver avec les mêmes blocages et in fine subir les même lourdeurs ? Les causes étant connues depuis longtemps et les solutions étant difficiles à mettre en œuvre, ne vaut-il pas mieux arrêter le gâchis et penser à un autre moyen pour permettre à notre tissu industriel de survivre à la concurrence et à la compétition internationale ? Sans nier ce qui a été accompli depuis 1997, notamment au niveau des infrastructures d’accueil et techniques, force est de constater que le processus de mise à niveau n’a jamais été vraiment maîtrisé. Ainsi, les instruments mis en place n’ont jamais trouvé preneur. Soit parce qu’ils ne correspondaient pas aux besoins des entreprises, notamment les PME-PMI, soit parce que les banques conditionnaient leur accompagnement à des critères plus sévères pour limiter le risque, et c’est normal. Résultat : on s’est retrouvé avec une multitude de fonds, les uns pour équiper des entreprises qui le sont déjà, et les autres pour garantir des crédits qu’elles ne pouvaient pas obtenir au vu de leur bilan.

Une banque des PME : idée géniale ou saugrenue ?
Enterrer la mise à niveau ? Certains ne sont pas contre. Le président de la Fédération des PME-PMI (FPME), Hammad Kessal, en fait partie. Pour commencer, il propose d’abord, pour la forme, un changement de la terminologie, en remplaçant l’expression «mise à niveau» par «modernisation des entreprises». Mais ce n’est pas tout car le plus important selon lui est de changer de philosophie et de démarche. Pour lui, il ne s’agit pas de réinventer la roue mais simplement de s’inspirer de ce qu’on fait d’autres pays. Son idée est simple : créer une banque pour les PME, qui ne serait pas une banque de dépôt, mais au niveau de laquelle seront centralisés tous les mécanismes et instruments existants ou à venir destinés à appuyer la modernisation des PME-PMI. Le premier avantage d’une telle structure est d’éliminer un des facteurs qui ont le plus nui au processus : la multitude des interlocuteurs, qui a engendré la complexité du processus et une dispersion des efforts. A entendre M. Kessal, le concept de banque des PME n’est pas une simple idée, mais bel et bien un projet ficelé qui sera d’ailleurs rendu public lors des prochaines assises de la PME, prévues en septembre prochain. De grands organismes financiers étrangers sont, selon lui, d’ores et déjà prêts à entrer dans le tour de table d’une telle institution. On citera notamment la Royal Bank of Canada et la Banque africaine de développement (BAD). Pour le reste, le projet repose également sur l’idée d’associer au capital des banques de la place la Caisse centrale de garanties (CCG) et, pourquoi pas, des PME qui siégeraient au conseil d’administration. Quant à son fonctionnement, la banque des PME serait, selon ses artisans, une banque de cofinancement, pour éviter de faire de la concurrence aux banques commerciales de la place.
Si la FPME croit fermement à la viabilité de l’idée, qu’elle tente d’ailleurs de vendre depuis quelque temps aux pouvoirs publics, dans d’autres milieux, on n’y croit pas trop. C’est le cas précisément du secteur bancaire. Khalil Azzouzi, responsable du pôle appui et développement aux PME-PMI à la BMCI, fait de la mise à niveau à longueur de journée. Pour lui, l’idée d’une banque pour la PME n’est pas viable car «la banque est un métier qui ne peut ni s’apprendre ni s’improviser».
Dialogue de sourds entre la banque, l’entreprise et l’Etat
En revanche, il partage l’idée qu’il faut unifier les instruments et les mécanismes. Sa proposition : rassembler toutes les lignes étrangères existantes en une seule et créer un produit, une ligne de crédit unique pour le financement de la PME. Son fonctionnement sera par contre laissé au soin des banquiers qui devront en définir les modalités : les quotités, les taux, dans des fourchettes fixées au préalable, la répartition des enveloppes allouées entre crédits d’investissements et crédits de fonctionnement, etc. Cela dit, pour ce banquier, aucun dispositif ne pourra donner de résultats tant que les vrais problèmes ne seront pas attaqués à la racine. Mise à niveau, restructuration financière ou modernisation, pour lui c’est du pareil au même car les vrais problèmes de la PME sont autres et s’appellent manque de formation des chefs d’entreprises et surtout manque de transparence des comptes. «La raison d’être d’une banque est de donner des crédits aux entreprises et de les soutenir mais nous ne pouvons pas aider les chefs d’entreprises à solutionner des problèmes que nous ne connaissons pas, à cause justement de ce manque de transparence dans les comptes des PME», explique-t-il. Et d’ajouter que «rien ne pourra être fait tant qu’existera ce dialogue de sourds entre la banque et la PME».
Ce climat de suspicion plane également sur les relations des entreprises avec les pouvoirs publics. «Sur ce plan, affirme Mohamed Lahlou, il y a toujours eu une méfiance de la part de l’Administration, et particulièrement les Finances, vis à vis du secteur privé. A force de multiplier les verrous, on a fini par détourner les fonds mis en place de leur mission, comme ce fut le cas pour le Fortex, qui a été amputé à la dernière minute de son volet restructuration financière». Aujourd’hui même, l’hésitation du ministère des Finances à adhérer au projet de fonds pour la restructuration financière des PME est palpable.
Encore une fois, donc, les pouvoirs publics semblent décidés à dépasser ces querelles et, à en croire le premier ministre lui-même, le fonds de restructuration financière des PME verra le jour avant la fin 2005. Espérons seulement que les PME, pour leur part, joueront le jeu de la transparence et que les banques se prêteront au jeu. Mais la question que personne ne pose est qu’en sera-t-il après ? Une fois que toutes ces entreprises mal en point auront été financièrement restructurées, seront-elles pour autant compétitives ? Car c’était bien là l’objet initial de la mise à niveau qui, aujourd’hui, s’apparente davantage à un processus de sauvetage d’entreprises mal gérées ou n’ayant pas anticipé la conjoncture.

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