Vol au-dessus d’un nid de cocons
29 mars 2017
Najib Rfaif (551 articles)
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Vol au-dessus d’un nid de cocons

On sait ce qu’est un écrivain, un peintre, un musicien ou un chanteur, mais sait-on ce qu’est un scénariste ? Difficile de donner une définition exacte à cet auteur improbable d’un produit qui ne l’est pas moins. On parle ici de l’improbable au sens de ce qui probablement ne peut pas arriver.

C’est-à-dire du contingent en quelque sorte, ou de ce qui — paradoxalement s’agissant de cinéma ou de la télé– n’est pas visible. Le scénario en tant qu’œuvre écrite disparaît lorsque le film en tant qu’œuvre filmique apparaît. C’est en quelque sorte le processus biologique évolutionnaire qui fait passer le ver à soie en cocon, ce dernier en chrysalide lequel mue enfin en papillon. Et même une fois papillon, il se révèle de toutes les espèces, de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Ce qui est aussi le cas des films qui sont divers et variés. Mais, rétorqueront les pinailleurs, on peut tout aussi bien publier le texte original comme un texte littéraire. En effet, et certains éditeurs le font déjà depuis longtemps (l’avant-scène par exemple), mais est-ce encore la copie exacte du film qui en est issu et sur lequel le réalisateur s’est basé ?  L’auteur (ou les auteurs, car souvent il s’agit d’attelage) qui écrit pour le cinéma doit donc accepter de s’effacer et de s’exécuter devant l’autorité de la chose filmée.

Dire cela n’est pas soutenir que le scénariste est un auteur superflu qui n’a ni droits ni importance dans le processus d’élaboration et de production d’un film. Il est mû par l’envie d’inventer des personnages, de leur insuffler vie et émotions, d’imaginer des situations ou d’adapter des œuvres littéraires, de décrire des lieux et donc d’écrire. C’est sur la base de cette écriture et cet imaginaire que se fait un film, bon, moyen ou médiocre… Mais parlons d’un bon scénario pour rester dans la qualité tout en restant chez nous. A ce propos, le cinéaste américain de talent, l’hilarant Billy Wilder, disait dans une belle formule brute de coffrage et allant à l’essentiel : «L’essentiel est un bon scénario. Les réalisateurs ne sont pas des alchimistes. Avec du caca d’oie, on ne fait pas de l’or». Tout est dit, mais de nombreux professionnels du cinéma chez nous n’en ont pas encore pris la mesure ; ou ne sont pas d’accord avec Billy Wilder si tant est qu’ils eurent pris connaissance de son œuvre. D’autres réalisateurs-auteurs-monteurs-démonteurs et démonstrateurs de leurs productions filmiques se considèrent comme plus forts encore que les alchimistes : ils tentent de faire de l’or à partir de rien. Lors des tables rondes réunissant ces démiurges et organisées à chaque festival — et Dieu sait qu’on en compte bien plus que les salles de cinéma– parlent de tout et surtout des moyens financiers, techniques et de techniciens, de diffusion, d’exploitation, de régionalisation, d’exonération, d’autorisations et autres facilitations.

Bref, de tout sauf de formation à ce qui est à la base de leur raison d’exister : l’écriture et le développement du scénario tant pour le cinéma que pour la fiction à la télévision. Le scénario est du reste le parent pauvre dans les rubriques des budgets d’une production cinématographique ou audiovisuelle. On décrivait au début de cette chronique l’identité improbable du scénariste et du scénario, mais que dire, chez nous, de l’improbabilité de l’avenir professionnel de celui ou celle qui voudrait se lancer dans cette aventure? Or que demandent en priorité «les professionnels de la profession» pour faire revenir le public dans les salles (il y a vingt fois moins de spectateurs qu’il y a trente ans) ? La construction des salles et d’autres revendications corporatistes, certes légitimes et défendables, mais pas un mot sur l’écriture et la formation, l’aide et le développement de cet exercice essentiel à l’art du cinéma et de la fiction télévisuelle ou, de plus en plus, du Web. Partout ailleurs, on donne l’importance aux contenus dont la consommation est en train de migrer vers d’autres modèles économiques et vers d’autres écrans. Mais ici, en matière de cinéma comme dans d’autres domaines, certains alchimistes d’une création improbable s’évertuent, contre toute logique, à construire des organes avant de savoir quelle en serait leur fonction. Quant aux jeunes talents qui attendent qu’on vienne les aider à développer leur don et leur irrépressible envie de raconter des histoires, ces gens là peuvent attendre que l’on construise des salles pour faire venir un public tout aussi improbable. Le grand scénariste et fondateur de l’école de cinéma la FEMIS, Jean-Claude Carrière, écrivait dans le manuel de l’école, «Raconter une histoire» : «Pour aider le don, il faut aussi du travail, beaucoup de travail, de pratique, si possible au contact de conteurs d’expérience…».

Pour les conteurs traditionnels, nous avons ce qu’il faut et la culture marocaine regorge de contes et de légendes puisés dans sa profondeur historique et son épaisseur culturelle. Il reste à nos apprentis scénaristes le contact avec les professionnels de l’écriture filmique qui sauront les former et développer des histoires de toutes les couleurs et de toutes les hauteurs, tels ces chrysalides surgis des cocons et transformés en autant de papillons bigarrés survolant les vastes champs de l’imaginaire.

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