Un temps hors du commun
31 mai 2011
Hind Taarji (537 articles)
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Un temps hors du commun

Dans nos sociétés assoiffées de justice et d’égalité, ce que l’on retiendra surtout, c’est que dans le système américain, nul n’est au-dessus des lois, et que la parole d’une femme de chambre, noire, pauvre et d’origine étrangère peut prévaloir sur celle d’un homme ayant rang de chef d’Etat. C’est énorme !

Nous vivons un temps vraiment hors du commun. L’actualité du monde nous tient en haleine, les yeux rivés sur le petit écran. Des événements majeurs se produisent jour après jour. L’année a démarré sous le signe de la révolution en terre arabe. Il y a d’abord eu la Tunisie où quelques petites semaines ont suffi pour emporter le pouvoir dictatorial de Ben Ali. Puis, embrayant le pas aux Tunisiens, le mouvement des jeunes égyptiens et cette formidable «prise» de la place Tahrir. Bahrein, le Yémen ont suivi avant que la colère grondante des masses ne résonne à nouveau au Maghreb, en Libye cette fois-ci, avec une guerre dont les morts se comptent par milliers et les réfugiés par centaines de milliers. Voilà maintenant que le feu s’étend à la Syrie où le meurtre à huis clos n’entame pas la détermination des aspirants à la liberté. Là-dessus survient la mort d’Oussama Ben Laden, sa «seconde mort», écrira-t-on avec raison, la première, symbolique, étant le fait du «printemps arabe». Trois jours plus tôt, la force de nuisance de son idéologie de malheur avait encore fait des ravages en un remake funeste à Marrakech du tragique 16 mai 2003 de Casablanca. Mais les informations saisissantes ne s’enregistrent pas sur ce seul registre. Ainsi, cette invraisemblable affaire DSK et l’émotion internationale qu’elle a suscitée. Une image a fait le tour du monde, celle de l’ancien directeur du FMI, menotté et encadré par des policiers à sa sortie du commissariat. Cette photo mérite qu’on s’y arrête car, bien qu’elle fasse l’objet d’appréciations différentes, elle symbolise paradoxalement ce pour quoi on se bat dans le monde arabe : un système politique où la loi s’applique de la même manière à tous.

Le lien DSK/printemps arabe peut paraître tiré par les cheveux, il a sa pertinence. En effet, si elle est un cauchemar pour le principal concerné, cette affaire sert admirablement les porteurs du projet démocratique. Au cours des décennies Bush, la tâche des démocrates, arabes notamment, était devenue ardue en raison de la politique menée au Moyen-Orient par la Maison Blanche. L’élection du Président Obama, puis, à présent, cette affaire avec le traitement réservé par la justice américaine à l’un des hommes les plus puissants de la planète, redonne sa crédibilité à la notion de démocratie. On peut, bien sûr, déplorer la conception très particulière que se font, avec leur «perp walk», les Américains de la présomption d’innocence. Il reste que dans nos sociétés assoiffées de justice et d’égalité, ce que l’on retiendra surtout, c’est que dans ce système, nul n’est au-dessus des lois. Et que la parole d’une femme de chambre, noire, pauvre et d’origine étrangère peut prévaloir sur celle d’un homme ayant rang de chef d’Etat. C’est énorme ! Les journaux maghrébins ne s’y sont pas trompés qui se sont ironiquement interrogés de savoir ce qui se serait passé si l’affaire était survenue sous nos cieux et le sort qui aurait alors été réservé à la femme de chambre.

L’effet boule de neige du printemps arabe témoigne de l’impact démultiplié des événements sur les différents pays. Au Maroc, jusqu’à présent, pouvoir et protestataires ont conservé un relatif sens de la mesure, faisant primer, tant que faire se peut, le dialogue sur la violence. Mais les dérapages de ces derniers jours, avec la répression musclée des manifestations du week-end passé, inquiètent. Ils donnent à penser que certains responsables ne prennent pas la mesure exacte du déclic qui s’est produit dans la psyché collective. Que l’on soit à Rabat, Tunis, Le Caire ou Damas, même si les réalités et les formes diffèrent, c’est la même lame de fond qui se lève. La même aspiration à être gouverné différemment, dans le respect du droit et de la dignité, qui s’exprime. Au Maroc, le discours royal du 9 mars a montré que le message a été entendu. Proposer une réforme de la Constitution est une bonne chose dès lors qu’on comprend que ce qui est d’abord recherché, c’est un changement des règles du jeu.

Autant que le contenu à donner à cette nouvelle Constitution, ce qui compte, c’est la manière dont celui-ci lui sera donné. C’est cette manière là qui dira si l’on entend commencer à traiter les Marocains en tant que citoyens, à savoir en tant que personnes ayant leur mot à dire dans la gestion de la cité ou s’ils demeurent des sujets à qui le gouvernant octroie ou retire des droits selon son bon vouloir. Les multiples initiatives prises par la société civile pour prolonger la «force de protestation» du mouvement du 20 Février par une «force de proposition» s’inscrivent dans ce sens. De toutes parts, des voix s’élèvent pour qu’un vrai débat national ait lieu. Un débat qui, au-delà de la Constitution, inaugurerait un nouveau mode de gouvernance et une conception du vivre ensemble basée sur le respect et la dignité.

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