Un grand poète dans la ville (23)
18 octobre 2017
Najib Rfaif (572 articles)
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Un grand poète dans la ville (23)

Comment lire un poème de khaïr-eddine sans se sentir entraîné vers les chemins escarpés du dictionnaire d’où il extirpe des mots cadavériques pour faire naître d’impétueuses métaphores?

Il est entré dans mon bureau comme une météorite qui serait tombée dans une clairière au milieu de nulle part. Ce matin là en ce début de nos années 80, la rédaction était encore vide dans ce vieil immeuble sis à l’angle de l’avenue du Prince Moulay Abdallah et de la rue Damas. Seul le cliquetis des téléscripteurs des agences internationales emplissait le silence des lieux. Une bonne partie de la rédaction, notamment les journalistes confirmés, devait rentrer plus tard de Casablanca où résidaient encore quelques-uns d’entre eux. D’autres, les «gens de la nuit», dormaient peut-être encore et ne commenceraient qu’à partir du milieu de la journée. Seul un collaborateur de la page «Sport» baillait aux corneilles la tête entre deux pages d’un journal concurrent. J’aimais bien ce moment de vide et de silence qui me permettait de «faire un petit frigo» comme on disait pour la matière qu’on préparait à l’avance et qu’on mettait au «frigo». Ce dernier mot appartient à l’argot des imprimeurs et désigne un bac en acier où l’on stockait les articles typographiés et corrigés, déjà montés dans une morasse ou simplement alignés en colonnes de plomb. Voilà pourquoi le chef d’atelier Brahim, devenu un ami depuis, me demandait souvent d’envoyer de la copie afin que les typographes qui se roulaient les pouces, me disait-il, puissent «faire tomber les lignes» (Bach ettey7ou stoura).

Alors donc que je me préparais à donner aux imprimeurs de quoi «faire tomber des lignes», un petit bonhomme aux cheveux noirs de jais, dont une mèche rebelle cachait une verrue sombre plantée au beau milieu d’un front large et franc, se présenta à mon bureau. Rasé de frais, portant beau, costume bleu nuit bien coupé et chemise claire assortie, Mohammed Khaïr-Eddine s’enquit de mon nom avant de décliner son identité comme s’il était un inconnu de passage. «Je suis venu pour écrire des chroniques littéraires dans ton supplément». Il y avait dans sa voix et sa manière de parler ce ton ferme et cassant auquel j’allais m’habituer, mais que d’autres, piètres poètes jaloux ou journalistes malveillants, prenaient pour une posture hautaine, voire pour de l’agressivité. Certes, j’étais prévenu de son arrivée quelques jours plutôt par le directeur de la publication Abdallah Stouky en tant que chroniqueur dans le supplément culturel que je dirigeais. Je n’en menais pas large à l’idée d’avoir une telle signature comme collaborateur. Mais je pensais que cela allait prendre du temps, que peut-être ce n’était là qu’une annonce, un ballon d’oxygène. Bref, comme je ne connaissais pas les tenants et les aboutissants du retour au pays de Khaïr-Eddine après des années d’exil hors du Royaume, et je n’étais pas le seul dans ce cas, je me perdais en conjectures puis finis par ne plus y croire.

Plongé à l’époque dans la lecture de «La Légende des siècles» de Victor Hugo que je n’avais pas encore lu, mes lectures étant aussi tardivement disparates qu’échevelées, j’avais noté un bout de poèmes pour un futur usage : «Il passe, il n’est plus là; qu’est-il donc devenu ?/ Il est dans l’invisibilité, il est dans l’inconnu ; / Il baigne l’homme dans le songe, / Dans le fait, dans le vrai profond dans la clarté/Dans l’océan d’un haut plein de vérité/Dont le prêtre a fait un mensonge». Retrouvant des années plus tard cet extrait dans un texte que j’avais rédigé en hommage à Khaïr-Eddine après son décès, j’ai remarqué que j’avais souligné les mots composant les rimes de ce poème : «Devenu», «l’inconnu», «songe», «clarté», «vérité» et «mensonge». Si l’œuvre de Hugo pourrait paraître si éloignée de la démarche poétique de Khaïr-Eddine, ces «mots-rimes» peuvent résumer l’accueil réservé pendant un certain temps à ce retour inattendu du poète par des critiques ou prétendus exégètes de ses écrits. Peu de ses livres circulaient à l’époque, censurés bêtement, épuisés, non réédités et introuvables même en France, ils n’en étaient pas moins cités en long, en large et de travers, commentés et disséqués par des critiques et quelques universitaires qui avaient lus ses écrits par procuration ou «par ouïe dire», c’est-à-dire pas du tout ou très mal. D’où bien de malentendus sur à la fois l’homme, son œuvre, sa pensée, ses opinions et son engagement. Homme libre, toujours il a chéri cette liberté qui «est au bout d’une feuille de papier». On le disait violent maniant «la violence du texte». Peut-être. Sauf qu’il était avant tout ce poète rebelle jusqu’au bout des mots qui assenait une poésie dont la tonitruance n’est que la réponse à une autre violence. Auteur difficile d’accès, il est doté d’un souffle tellurique mallarméen et marmoréen dont il prospectait, dans un vertigineux élan, l’espace sémantique d’une langue qu’il maîtrisait de tout son corps…Comment lire un poème de Khaïr-Eddine sans se sentir entraîné vers les chemins escarpés du dictionnaire d’où il extirpe des mots cadavériques pour faire naître d’impétueuses métaphores ? Pourvu d’une culture encyclopédique qui fait appel à la biologie, à l’entomologie et à d’autres disciplines scientifiques, il détruisait souvent les cloisons littéraires pour introduire le poème total. Le poète Jean Orizet, qui l’avait bien connu, relève cette dimension singulière et foisonnante : «Ce foisonnement de mots plus ou moins rares ne parvient pas à obscurcir ou occulter le sens et la portée de ce grand poète de Tafraout. Il lui donne, au contraire, une force et une beauté singulière».

Ainsi était Mohammed Khaïr-Eddine, tel qu’en lui même la poésie le préserve pour toujours. Egal à lui-même jusqu’à ses débordements, il avait poursuivi, en France et au Maroc, sa quête poétique, poussé par ce souffle tellurique qui caractérise les grands poètes, conscient et convaincu que la poésie est toujours autre chose… C’est un autre grand poète, Léopold Senghor, qui avait intercédé auprès du Roi défunt Hassan II pour que celui que le père de la Négritude considérait comme un des plus grands poètes d’Afrique puisse rentrer au pays afin de se ressourcer et poursuivre sa quête poétique… Ce fut fait avec les publications simultanées, notamment de «Résurrection des fleurs sauvages», «Vie et légende d’Agounechich» puis «Mémorial» aux éditions «Le cherche-Midi» en 1991. Tout ce qui se disait et se murmurait à propos de son retour au pays n’est que médisance médiocre et propos de bistrots ; et tout ce que d’aucuns ont écrit n’est que mauvaise littérature et autant en emporte le vent… Nous étions quelques-uns à l’avoir connu, lu et apprécié pour ce qu’il était et non pour ce qu’on voulait en faire. Et il nous arrivait de répéter ceci après, un grand poète qu’il adorait, Saint-John Perse : «De mon frère le poète on a eu des nouvelles/ Il a écrit encore une chose très douce / Et quelques-uns en eurent connaissance…».

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