Un goût de sable et d’encre sèche (15)
21 juillet 2017
Najib Rfaif (576 articles)
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Un goût de sable et d’encre sèche (15)

Dans mes souvenirs, «le temps marocain» de la fin des années 70 avait un goût de poussière, de sable, de plomb et d’encre sèche.

Le pays sortait à peine d’une période marquée par deux tentatives de coups d’Etat, des exécutions, des arrestations, des procès expédiés d’opposants politiques, des disparitions de militants et de bien d’autres événements et exactions que, ni le peu de journaux de l’époque, ni les conversations dans les cafés et les bars n’évoquaient ouvertement. La chape de plomb qui couvrait le pays avait mis en sourdine toute tentative d’expression libre, toute velléité de contestation ; et ceux qui s’aventuraient à le faire usaient du langage des signes. La théorie des petites statuettes représentant trois singes, l’un posant sa main sur les yeux pour ne pas voir, l’autre sur la bouche pour ne pas parler et le troisième sur les oreilles pour ne pas entendre prenait toute sa dimension tragi-comique. On usait, pour ce faire, de métaphores, de blagues détournées, d’onomatopées et on interprétait les signes d’une manière compulsive et névrotique.

L’université que je m’apprêtais à quitter à la recherche d’un emploi était dans le collimateur. Lieu de contestation et de rébellion par excellence, elle abritait une partie des futures élites gagnées par des courants marxistes ou marxisants. En face, certains étudiants faisaient semblant d’étudier en échange d’un semblant de bourse, d’autres étudiaient sérieusement et n’affichaient aucun engagement politique. Mais la plupart n’avaient aucune idée de leur avenir, aucune perspective claire quant à leur carrière. Sauf pour ceux qui guettaient une bonne affectation au sein du «Service civil» dans une administration, équivalent d’un long stage de deux années relativement bien rémunéré par rapport au montant de la bourse. Cette espèce de purgatoire administratif visait, dans l’esprit de ses prompteurs, à la fois à recruter de nouveaux cadres, mais aussi à mieux les «encadrer» ; à savoir diluer toute velléité de contestation de leur part dans les arcanes uniformisatrices de l’Administration. Une décennie plus tôt, juste après les événements de Mars 1965, (le Mai 68 marocain en plus tragique), ce fut vers le Service militaire qu’on expédiait les quelques supposées «têtes chaudes» de l’université. Mais en ces années 70, la «Grande muette» l’était davantage, et pour cause : elle-même se trouvait en pleine mutation après le putsch de S’khirat en 1971 et l’attaque de l’avion royale un an après.

Puis vint la Marche Verte. Une épopée nationale fondatrice qui a réconcilié le pouvoir et l’opposition en faisant l’unanimité, jusqu’à aujourd’hui, autour d’une cause sacrée, celle de l’intégrité territoriale du Royaume. Un nouveau temps marocain a fait son apparition dans «la joie et l’allégresse» comme le soulignaient les dépêches de l’agence de presse MAP. En vérité, le pays venait de traverser cette décennie comme on traverse un champ de mines : prudemment, peureusement, silencieusement.

C’est par des dépêches d’agences que j’ai entamé mon tout nouvel et improbable emploi. Frais émoulu de la Faculté de droit, option «sciences politiques», me voilà en cette fin de décennie en charge de «bâtonner» des dépêches. Ces dernières, comme leur nom l’indique à moitié, sont des «communiqués d’information rapides» qui tombaient d’un téléscripteur qui crépite et sous forme d’un rouleau de papier. Les textes ne comportaient ni majuscules, ni même parfois de ponctuation lisibles. Machine silencieuse à certaines heures de la journée, voilà que, sans crier gare, un flot ininterrompu de «dépêches» se déversait comme un torrent et inondait la salle en formant un amoncellement de papier qui étalait tous les malheurs du monde. Guerres, coups d’Etat en Afrique et en Amérique latine (c’était à la mode à l’époque), crimes, procès, catastrophes naturelles et tout le tremblement. Là, ce sont les agences étrangères (Agence France Presse, Reuter, Associated Press) qui fournissaient, quasiment à flux tendu, toute la misère de la terre et des hommes. Plus loin, les deux télescripteurs de l’agence locale, bilingue et hissés sur une table à part, probablement pour ne pas s’emmêler les nouvelles, se tenaient tranquilles toute la matinée. C’est vers la mi-journée que les machines se mettaient, doucement mais sûrement, à frissonner, à crachoter puis à trembloter avant de donner des nouvelles du pays. C’est là que le «bâtonnage» intervenait. Il consistait, m’avait-on expliqué, à mettre des petits traits sous certaines lettres –début de phrases, noms propres, fonctions et titres des personnalités citées-, pour marquer les majuscules et afin de faciliter le travail aux linotypistes de l’imprimerie qui vont composer les caractères dans des lingots en plomb. De plus, il faudrait ajouter ou préciser une ponctuation le cas échéant et – ultra important- veiller à rattraper d’éventuelles «étourderies» commises par les agenciers, aussi officiels soient-ils. Lourde responsabilité pour un novice débutant dans un métier qui ne ressemblait à rien de connu. Mettre des petits traits sous les lettres pour marquer les majuscules semblait être, à première vue, dans mes capacités intellectuelles. Mais veiller à débusquer ce que mon formateur (un chic type et un grand professionnel dans son genre, aujourd’hui décédé, dont je garde de merveilleux souvenirs) appelait «étourderies» restait pour moi incompréhensible. Gentil et pédagogue, mon formateur m’expliquera, autour d’un café, l’importance et le type de dépêches qu’il faudrait bâtonner avec la vigilance requise et le sens du devoir, qualités premières d’un véritable futur secrétaire de rédaction qu’il avait déjà décelées chez moi…

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