Un bonheur universel garanti
29 juin 2018
Najib Refaif (607 articles)
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Un bonheur universel garanti

En parlant de mérite et de chance, le foot marocain en sait quelque chose depuis qu’il participe par intermittence à la coupe du monde et tente même de l’organiser. la sélection nationale a eu sa première mi-temps de gloire en 1970 à mexico face à la grande équipe d’allemagne lorsqu’un certain houmane lui avait marqué un but. le onze brilla aussi en 1986 et passa le premier tour en scorant à trois reprises contre le portugal.

Le foot est certainement un sport populaire et les peuples comme ceux qui les gouvernent ont besoin, les premiers, de rêver, et les seconds, de les faire accéder à ce stade du bonheur sur gazon. Tout cela est dans l’ordre des choses depuis que ce jeu à 22 joueurs courant derrière une balle gonflée d’air existe et procure un «bonheur universel» garanti. Mais il fut un temps, pas si lointain, où le foot était honni par certains intellectuels et idéologues qui y voyaient un autre «opium du peuple», au même titre du reste que la religion. Il faut croire qu’ils ont changé d’avis, forcés qu’ils sont après triomphe de ces deux «opiums du peuple» partout et aussi et surtout dans le monde dit arabo-musulman. Ailleurs, le foot est certes un sport, mais il est par ailleurs aussi une grosse industrie supra nationale. Un gros business géré par l’association sportive et l’institution internationale la plus puissante du monde : la FIFA, largement plus puissante et crainte que l’ONU elle-même. Aucune de ses décisions, règles ou résolutions n’est contestée, et dès qu’un nouveau règlement est établi, il est exécuté ipso facto et sur le champ partout à travers les stades du monde et jusque sur les mornes terrains vagues des bidonvilles des pays pauvres.

Le foot a tant participé au bonheur des peuples, riches et pauvres, mais surtout pauvres par la force des choses, que même les religieux n’osent plus le critiquer. Les intellectuels, eux, n’ont pas tous été aussi réfractaires à ce jeu populaire. Certains l’ont même pratiqué, tels Albert Camus qui avait joué au foot dans sa jeunesse en tant que gardien de but au Racing Universitaire d’Alger. Dans son roman, la Chute, la phrase mise dans la bouche de Clamence, protagoniste de cet ouvrage, traduit ce que Camus ressentait: «Vraiment, le peu de moral que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et sur les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités». Par ailleurs, des chercheurs en anthropologie culturelle ont écrit des choses sérieuses sur le foot et fait des constats assez justes. «Comment le foot, se sont-ils interrogés, peut être à la fois la représentation d’une réalité sociale mais aussi celle d’un idéal ? A partir de cette structure sportive on retrouve la notion de mérite, de chance, la tricherie et le rôle de justice. Le foot lie l’universel à la singularité, il condense et théâtralise le monde contemporain».

En parlant de mérite et de chance, le foot marocain en sait quelque chose depuis qu’il participe par intermittence à la Coupe du monde et tente même de l’organiser. La sélection nationale a eu sa première mi-temps de gloire en 1970 à Mexico face à la grande équipe d’Allemagne lorsqu’un certain Houmane lui avait marqué un but. Le Onze brilla aussi en 1986 et passa le premier tour en scorant à trois reprises contre le Portugal. Et voilà qu’il faillit lamentablement contre une petite équipe iranienne parce qu’un attaquant, malheureux et malchanceux, va marquer contre son camp à la dernière minute de la rencontre. Une grande tristesse va submerger le pays car seule la chance, dit-on, lui aura manquée. Le foot est aussi un théâtre et une dramaturgie, que seuls les grands joueurs, quelle que soit leur origine, sont à même d’animer. Ils créent le spectacle, enchantent le jeu et réinventent un bonheur singulier dans un collectif qui incarne le peuple le temps d’un match et représente la nation sous la bannière de laquelle ils performent. Aujourd’hui, les protagonistes de ce spectacle qui lie la singularité à l’universel sont, pour une grande partie, des milliardaires qui enchantent les terrains de grands clubs dans des pays riches et les sommes astronomiques versées pour le transfert de tel ou tel grand joueur sont là pour attester le changement opéré dans le monde du foot. Mais si la magie du foot reste intacte, il n’en demeure pas moins que seuls les clubs-entreprises (certains cotés en bourse) sauront attirer les grandes stars du ballon rond. Comme les «Majors» du cinéma américain, on assiste dès lors à la marche implacable du rouleau compresseur d’un foot mondialisé, formaté et «hollywoodisé». Seule consolation des pays qui n’ont pas les moyens : c’est dans leurs favélas et terrains vagues des bidonvilles que les grands clubs viendront se ravitailler et dénicher les graines de stars… A charge pour ces dernières de faire briller les couleurs de leur pays d’origine dans les compétitions entre nations…
En parlant de stars et de foot, il me vient le souvenir d’une ancienne gloire de notre football rencontrée à la fin des années 70 dans un train en classe économique lorsque les compartiments de cette dernière étaient encore quasiment des wagons à bestiaux. Il était emmitouflé dans une vieille jellaba en grosse laine par cette nuit froide, quelque part entre Sidi Slimane et Sidi Kacem. Au cours d’une très longue halte, je me suis rapproché de lui pour évoquer ses exploits sur les terrains de ma ville natale. Surpris d’abord, puis mis en confiance, il sortit une vieille photo en noir et blanc sur laquelle on devinait deux ombres face-à-face. C’était Sadni, le joueur du MAS, équipe de Fès) au moment précis où il marqua, dans les années 60, un but historique au plus grand gardien du monde, le Russe Yachine. Et la légende ajoute qu’il lui avait glissé la balle entre les jambes. Cette photo jaunie par le temps, mal tramée, mal imprimée, mille fois pliée et dépliée, mille fois exhibée et commentée était le seul souvenir arraché au temps d’une gloire éphémère.

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