1 octobre 2004
Hind Taarji (537 articles)
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Un besoin vital de l’autre

Le choc des différences est ce qui contribue à faire évoluer une société, le pire pour un groupe humain en effet étant de vivre isolé. Parvenir à préserver sa différence tout en s’ouvrant à celle de l’autre, tel est le difficile équilibre à trouver.

La valise calée dans un coin, on se laisse aller sur le siège. A la gare, le RER vous a attendu pour démarrer. Après un vol agréable, l’arrivée à l’aéroport Charles de Gaulle s’est passée sans encombre. Le stress du voyage tombe. Etre ailleurs, quel bonheur ! Trois heures d’avion et le quotidien a volé en éclats. On se sent quitter sa peau habituelle pour en retrouver une autre, plus tonique et plus vraie.
Le train s’est ébranlé. Par la fenêtre, le regard s’évade dans les images qui défilent. Les paysages défilent, dans une même continuité. Dans le wagon, les autres occupants sont eux aussi des voyageurs fraîchement débarqués, encombrés de bagages. Mais aux stations suivantes, cela change. Les passagers qui montent sont des usagers du coin. On ne peut pas ici parler de continuité, mais de ruptures successives.
Démarre alors un nouveau voyage : celui dans lequel vous embarquent ces visages de couleurs et de races différentes, au gré des stations. Selon les arrêts, on croise l’Afrique noire, le Maghreb, parfois l’Asie. Il faut attendre d’être dans Paris intra-muros pour retrouver des faciès français plus typiques.
Une société multiraciale se déploie sous vos yeux et vous comprenez mieux pourquoi, ici et non là, des notions prennent sens et se muent en valeurs essentielles. Le respect de la différence par exemple, la tolérance, comment leur donner corps en l’absence d’un «autre» avec qui frayer? Mise en perspective de ces deux univers que sont la société française et la société marocaine. La première se distingue par une pluralité de races et de religions. Ses nationaux sont de plus en plus nombreux à être d’origines différentes tout en continuant à se fondre dans un même creuset : celui de la République, dont la loi s’impose de manière identique à tous.
Dans la seconde par contre, on ne peut pas parler dans les mêmes termes de société multiraciale. Bien qu’il y ait, comme partout ailleurs, une certaine dose de pluralité ethnique, celle-ci se voit occultée par le discours dominant qui enferme l’identité dans la seule dimension arabo-musulmane. L’octroi de la nationalité marocaine ? Il relève du parcours du combattant réservé à de rares élus. On se veut hospitalier mais pas au point d’octroyer son passeport à des personnes venues d’ailleurs, fussent-elles établies sur notre sol depuis des lustres. Quant à la religion, en dehors d’une poignée de citoyens porteurs de la foi hébraïque, il n’en est qu’une qui ait droit de cité : l’islam. Dans un tel contexte, comment s’éduquer à la différence, comment donner corps à la tolérance, comment introduire la dimension de la relativité dans les esprits ?
Nous le savons tous, notre besoin de l’autre est vital. Les bipèdes que nous sommes n’accèdent à la qualité d’êtres humains qu’en se colletant à leurs semblables. Mais dans le même temps, vivre ensemble n’est pas une entreprise de tout repos. Cela requiert de réguler ce fichu égoïsme qui nous habite et qui nous fait considérer notre petite personne comme la seule vraiment digne d’intérêt. Parmi les facteurs qui définissent le degré de civilisation d’une société, on peut inscrire la capacité à faire coexister ensemble des gens venant d’horizons différents. A organiser la multitude et lui faire respecter des règles de vie commune. A lui inculquer cette qualité fondamentale qui se nomme le civisme. Dans une ville comme Paris où l’on passe du blanc au moins blanc, du noir au moins noir et du marron au jaune, il y a une émotion à simplement traverser les passages cloutés. A peine votre silhouette s’y profile-t-elle que le véhicule qui arrive, aussi imposant soit-il, s’arrête net. Priorité aux piétons. Cela ne se discute pas et c’est intériorisé par tous, que l’on soit français de souche ou français «d’origine».
Un anthropologue célèbre, Lévi-Strauss, expliquait que le progrès civilisationnel découle de la corrélation de cultures différentes. Cette corrélation a toutefois pour conséquence à terme d’émousser la différence. Or, le choc des différences est ce qui contribue à faire évoluer une société, le pire pour un groupe humain en effet étant de vivre isolé. Parvenir à préserver sa différence tout en s’ouvrant à celle de l’autre, tel est le difficile équilibre à trouver. En attendant, chez certains et sous certains cieux, on en est encore à diaboliser la différence. Comment s’étonner alors que le train passe et les laisse sur le bas-côté !

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