Spleen du journaliste de l’après-minuit
21 novembre 2017
Najib Rfaif (575 articles)
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Spleen du journaliste de l’après-minuit

Dans l’écriture au quotidien comment résister à cette ambition, qu’entretient secrètement tout «écrivant» professionnel au long cours, de passer de l’article au texte littéraire ? Le journaliste écrit, contraint et forcé, pour les autres alors que l’écrivain, inspiré ou bloqué, écrit pour lui.

Le premier se jette dans l’eau, lorsque le second plonge dans les mots ou dans la procrastination. J’avoue pour ma part que si j’ai nourri moi aussi la même ambition, elle ne m’a pas taraudé au point de m’empêcher de persister dans la pratique du journalisme au quotidien, mais à ma manière; c’est-à-dire en m’investissant dans une écriture journalistique personnelle, axée sur la culture et l’observation des choses de la vie, de la société et des gens… Cela n’était pas toujours possible, ni facile. A l’époque, on exigeait du journaliste une certaine polyvalence, fût-elle au prix de la qualité, c’est-à-dire du fait de parler de ce qu’on sait peu ou pas, ni en connaissance de cause. Les équipes étaient réduites et les rubriques multiples : pages de politique nationale, rubriques internationales, régionales, de société, de sports et de culture, en plus de la première page qui abritait quotidiennement un billet d’humeur et une chronique traitant de sujets divers, tous deux dûment signés. Voilà pourquoi on sollicitait régulièrement de tel ou tel journaliste de participer aux autres rubriques. Tout le monde ou presque était mis à contribution, parfois pour remplacer un collègue absent ou défaillant, ou pour faire face à la matière parfois trop abondante du jour. Si bien que le responsable de la rubrique culturelle que j’étais était souvent en charge du billet ou de la chronique. Cependant, c’était une charge à laquelle il fallait accéder par le mérite, car elle n’était pas confiée à tous les membres de l’équipe mais à ceux et celles qui pouvaient s’y coller. Nous étions quelques-uns à nous succéder dans cet exercice, dont notamment l’inimitable et «impitoyable» satiriste Saïd Seddiki, (Abdallah Stouky tout en étant directeur des deux journaux participait aussi avec des billets signés «Hay Ibnou Yaqdane»), Hassan Kacimi ou l’infatigable et excellente journaliste Farida Moha. La rédaction du journal Almaghrib comptait deux ou trois journalistes femmes, un fait rare en ce temps-là, et Farida Moha était la première d’entre elles à avoir intégré remarquablement la rédaction après son retour de France… Comme elle était curieuse de tout et avait le «goût des autres», en plus d’un sens formidable de l’interview, nous avions réalisé en commun de bons et longs entretiens avec des personnalités littéraires et artistiques célèbres tels Jean-Louis Trintignant, qui venait présenter trois films réalisés par lui, Tahar Ben Jelloune à ses débuts, Amine Maalouf et son premier roman «Léon L’Africain», et bien d’autres. J’aimais cette complicité technique avec certains collègues, et j’ai appris à travailler en équipe grâce à cette technicité complice.

Le journalisme n’a jamais été pour moi un exercice solitaire. J’ai rappelé combien le travail en collaboration avec le regretté Abdelkader Chabih, grâce à notre bilinguisme et nos affinités, a enrichi ma culture générale sur le monde de la culture en arabe. C’est auprès de bons journalistes –vétérans du métier et autres grands reporters, alors que je n’étais encore qu’un jeune étudiant de la Fac de droit en rupture de ban– que j’avais compris ce que cette profession pouvait procurer comme plaisir et apporter comme satisfactions. Mais j’ai vu également ce qu’elle risquait de détruire au niveau de la vie privée, comment elle saccageait la moindre petite ambition ainsi que tous les dégâts qu’elle pouvait entraîner lorsqu’on se laissait aller ou lorsqu’on ne savait pas où mettre le curseur entre les choses de la vie, les choses du métier et les choses du pouvoir, qu’il soit politique ou autre. Car le journalisme et le pouvoir, hier comme aujourd’hui, ici comme ailleurs, entretiennent des rapports ambiguës et difficiles. Les deux s’attirent et se détestent, et dans cette fascination/ répulsion réciproque, il est rare que le journaliste en sorte victorieux. Certains l’ont compris assez tôt et en ont pris leur parti, si l’on ose dire, certains, rares, en ont tiré profit pendant que d’autres en ont payé le prix fort et plongé corps et âme dans ce que j’appellerai le «spleen du journaliste de l’après-minuit»… Mais pour tous ceux-là, les déchus comme les déçus, les «gens de la nuit» avec lesquels j’ai partagé de drôles de breuvages en récitant des vers, comme ceux du matin croisés au réveil autour d’un café, je garde une affection qui n’a d’égale que la grande émotion qui me submerge maintenant que j’évoque leur souvenir…

Il eut fallu quelques années d’exercice (cinq en fait) avant que la chance, que tout journaliste culturel sédentaire attendait, ne me sourît. Et j’avais tiré le gros lot : une invitation, avec deux autres confrères, à effectuer un long voyage de près de trois semaines à travers le Canada, au cours duquel, comble de la chance, je pouvais fixer une partie du programme et donc choisir quelques aspects de la vie culturelle du pays visité. Le voyage devait nous amener de l’Est à l’Ouest de cet immense pays : de la province du Québec (Montréal et la capitale Québec) à celle de la Colombie britannique (Vancouver au bord de l’océan Pacifique et la capitale de la province sur l’île Victoria), en passant par la province du Manitoba, ses immenses plaines et sa capitale Winnipeg… Un périple nous menant de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique. Autant dire du bout du monde au bout du rêve…

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