Reconstitution des crimes : le grand désordre
10 octobre 2017
Fadel Boucetta (376 articles)
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Reconstitution des crimes : le grand désordre

La liberté d’informer a des limites, et le principe de la présomption d’innocence en fait partie. Puisque nul n’est réputé coupable tant qu’il n’a pas été jugé et condamné par les tribunaux compétents, alors il a droit au respect de son intimité.

Le droit est une matière vivante, comportant des notions qui évoluent, selon les époques, et les degrés d’évolution des populations concernées. Parmi elles, il en est une qui domine le corpus juridique, sacro-sainte : il s’agit de la présomption d’innocence. Ce qui signifie que, toute personne soupçonnée d’avoir commis un crime ou un délit est réputée innocente, jusqu’à son jugement par un tribunal.

En France par exemple, ce principe est porté jusqu’à son plus haut degré, à savoir que le verdict prononcé par un tribunal, à lui seul, ne vaut pas vraiment preuve de culpabilité. Encore faut-il attendre qu’il soit confirmé par une Cour d’appel, puis éventuellement par la Cour de cassation. Partant de là, on se retrouve devant un dilemme difficile, où il s’agit de trouver le point d’équilibre : comment respecter le droit à l’information du public, tout en protégeant le coupable présumé ? Certaines techniques sont utilisées en Europe, mais au Maroc, on est encore loin du compte. On dit: mieux vaut tard que jamais… et chez nous, brusquement, la HACA (Haute autorité de contrôle de l’audiovisuel) s’est réveillée, en rappelant à l’ordre certains acteurs du champ médiatique. En effet, lorsque l’on regarde les journaux télévisés marocains, on constate des dérives pour le moins inquiétantes. Ainsi des reconstitutions de crimes, par exemple. On voit donc le prévenu (encore présumé innocent) menotté, entouré par une escouade de gendarmes ou de policiers selon les cas, procéder à une reconstitution des gestes qu’il a exécutés pour commettre son crime. On lui fournit (aimablement) un mannequin, on lui prête un couteau (hâche ou tournevis), et on l’emmène sur les lieux du crime. Là, entouré du juge d’instruction, du procureur du Roi, d’une armada de greffiers, de photographes accrédités, on l’invite à refaire les gestes du crime.

Rien d’anormal à cela, la même procédure est suivie dans tous les tribunaux du monde…Sauf que là, une impression surréaliste se dégage de cette reconstitution. Le prévenu est affable, se plie au rituel et exécute docilement ce qu’on lui demande de faire, sous l’œil inquisiteur d’une foule de personnes. Dans certains cas, on constate qu’il y a foule, des dizaines de badauds n’en perdant pas une miette, voire insultant le mis en cause, essayant même de l’agresser, (vu à la télé !). Or, à ce moment précis, le prévenu (inculpé ou accusé) n’a pas encore été formellement condamné, il est donc encore présumé innocent, et a droit au respect le plus élémentaire. Ce que semblent ignorer les journalistes accrédités, ce que l’on peut difficilement comprendre ; ce qui est par contre inexcusable, c’est la position des autorités judiciaires, qui autorisent ce genre de dérives. Récemment, on a ainsi vu des gendarmes user de la force et presque sortir leurs armes pour éviter que la reconstitution ne se termine par le lynchage du prévenu par une foule déchaînée. Certes, les actes commis par des assassins ne sont jamais jolis à voir, et l’on peut comprendre la colère d’une foule hystérique devant celui qui a commis un acte criminel atroce, comme enlever, violer et tuer une enfant. Mais nous sommes dans un Etat de droit où il est interdit de se faire justice soi-même, et les forces de l’ordre sont là pour faire respecter cela.

L’intervention de la HACA tombe donc à pic, et au bon moment. Il s’agit de rappeler à l’ordre les opérateurs de la télé, en précisant les limites à ne pas franchir. Par exemple, ne plus filmer les opérations de reconstitution des crimes, et partant, ne plus admettre de journalistes pour couvrir ces événements. La liberté d’informer a des limites, et le principe de la présomption d’innocence en fait partie. Puisque nul n’est réputé coupable tant qu’il n’a pas été jugé et condamné par les tribunaux compétents, alors il a droit au respect de son intimité. Lorsqu’il sera devant les juges, en audience plénière et publique, son identité sera révélée : à ce moment-là il sera déjà formellement inculpé, et le droit à l’information du public peut être reconnu.

En Europe, les reconstitutions se font en général à l’aube, ou au petit matin, pour éviter de rameuter des spectateurs. L’endroit de cette opération est au préalable bouclé par les forces de l’ordre, qui ne permettent le passage qu’aux personnes dûment accréditées, en rapport direct avec le dossier : magistrats, avocats de la défense et des parties civiles, greffiers, experts, photographes judiciaires, policiers.

Jamais, au grand jamais, la presse n’est conviée à ces opérations…justement pour respecter la présomption d’innocence. Laquelle est largement bafouée dans nos contrées, puisque tout le monde peut voir certains aspects de la reconstitution dans les journaux télévisés du soir. Le message adressé à la population est clair : «Soyez tranquilles, braves gens, la police veille à votre bien-être.». Un bon point donc à la HACA, qui entend mettre un terme à ces pratiques.

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