18 février 2005
Jaidi Larabi (560 articles)
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Pourquoi la lenteur des réformes ?

Les entreprises résistent au renforcement de la concurrence,
à  l’extension de la réglementation du marché, au développement
de la législation économique,
pour ne pas parler de la fiscalité.
Plus vite les décideurs seront convaincus que la solution la plus rationnelle est l’adaptation plutôt que la résistance, plus vite les réformes atteindront leur objectif.

Depuis plus d’un quart de siècle, le Maroc est dans un chantier continu de réformes. Un des aspects les plus manifestes de ce processus est la production de textes de lois réglementant les nouveaux contours de l’activité économique. De ce point de vue, nous disposons aujourd’hui d’un arsenal juridique conforme aux standards internationaux. Que ce soit dans le droit des affaires, la fiscalité, la réglementation du système bancaire, le commerce extérieur ou d’autres aspects de la vie économique. Un des effets attendus de la prolifération de textes est qu’ils permettent aux acteurs, publics et privés, de disposer d’un cadre clair codifiant leurs interventions respectives et leurs relations réciproques. Certes, l’environnement des affaires a beaucoup changé. Mais le paradoxe est que l’application de ces textes bute sur l’inégale capacité ou volonté des acteurs à les intégrer dans leur conduite. Ce phénomène révèle une des difficultés essentielles de la réforme : l’intériorisation par la société des nouvelles normes et règles du jeu.
La réforme économique est un changement visant à réaliser une allocation de ressources plus efficiente socialement et économiquement. Ce bouleversement systématique nécessite que soient mises en oeuvre trois transformations essentielles. Primo, un changement dans les modalités d’allocation des ressources. Secundo, une modification de la répartition du pouvoir de décision entre les agents (Etat/privé, Administration centrale/locale). Tertio, l’adhésion effective des acteurs aux nouvelles règles. Cette triple transformation (technique, institutionnelle, culturelle) doit être amorcée dans une même démarche. Mais le problème essentiel est que le délai de maturation de chacune d’entre elles est variable dans le temps. Relativement bref pour la première, il est plus long pour la seconde et surtout pour la troisième. De ce décalage dans les temps de maturation naissent les incertitudes, le retard dans la mise en évidence de l’efficacité du changement, et donc les risques de sa remise en cause.
Un élément fort ressort de l’observation empirique de ce paradoxe : dans leur grande majorité les entreprises, petites ou grandes, privées ou publiques, dans l’industrie comme dans les services, n’aiment pas sentir sur leur nuque la main invisible de l’Etat. Elles résistent méthodiquement au renforcement de la concurrence, à l’extension de la réglementation du marché, au développement de la législation économique, pour ne pas parler de la fiscalité. En un mot, toute mesure qui accroît leurs contraintes de gestion. Cela ne signifie pas pour autant que ces entreprises ne soient pas capables d’adaptation. Mais, pour la plupart, l’option la plus rationnelle est de défendre pied à pied leurs petites rentes, l’accès privilégié à certains marchés, les relations confortables avec les banques. Il faut donc admettre que cette résistance au renforcement des nouvelles règles de conduite est en fait un comportement «normal» dans un environnement institutionnel fragile où la visibilité à moyen terme est faible.
D’un autre côté, la capacité de l’Etat à imposer les normes édictées, à se départir de son commandement bureaucratique, à faire fonctionner les institutions, à infléchir les comportements n’est jamais acquise. L’incertitude, les stratégies d’évitement ou de dissimulation sont même la règle. A la limite, la réforme apparaît comme un processus subi plutôt que voulu. Elle s’apparente à une succession d’épreuves qui repoussent l’adaptation à plus de transparence et plus de discipline. Ainsi s’affaiblit, dans l’enchaînement, la crédibilité de l’Etat réformateur et de ceux qui le dirigent. Toutefois, expliquer la lenteur des réformes par «un atavisme bureaucratique», des «mentalités fatalistes» ou une «psychologie précapitaliste» est inadéquat. La rigidité des comportements des acteurs, publics ou privés, répond moins souvent à une incapacité de changer qu’à une logique de préservation des situations. Plus vite les décideurs seront convaincus que la solution la plus rationnelle est l’adaptation plutôt que la résistance, le jeu dans les règles plutôt que le jeu sur les règles, plus vite, en retour, les réformes atteindront leur objectif

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