Postmodernité ou la bougie améliorée
7 février 2017
Najib Rfaif (569 articles)
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Postmodernité ou la bougie améliorée

Burqa, darija, philo, manuels scolaires, baisers coupés au cinéma et que sais-je encore de ce que demain nous réserve, car demain est un autre jour. De quoi ces vocables qui font débat chez nous sont-ils le nom ?

D’une bonne santé démocratique ou d’un retard accumulé sur la marche du monde ? Peut-être s’agit-il de tout cela à la fois et c’est bien cela qui nécessiterait de faire une pause de réflexion. On arrête tout et on réfléchit, comme le réclamait l’autre humoriste qui disait dans son sketch qu’il avait décidé d’arrêter d’être un Arabe, parce que c’est trop dur, mais aussi pour faire une pause et cogiter.

Il n’est pas difficile de constater dans la rue, dans le comportement comme dans les propos et les discours des uns et des autres, qu’une extension du domaine de la tradition se dessine et se décline çà et là. Certes, l’expression de cette extension revêt, si l’on ose dire, différentes apparences et résonne de manières diverses. L’«enfoulardisation» des femmes et son pendant masculin : port de qamis et d’une barbe plus ou moins longue en fonction du degré d’interprétation «islamistique» ou dirions-nous, «islamesthétique». Tout cela ne surprend plus personne, pas même les touristes qui se sont fait une raison parce qu’ils en ont vu d’autres à la télé ou même chez eux dans la rue. La mondialisation de cette extension de la tradition s’étant emparé de ce phénomène de nos sociétés déréglées, nul n’est plus étonné désormais de ce que le monde devient, advient ou redevient. Tradition et modernité. Voilà deux notions, ou deux façons d’être au monde, que l’humanité entière oppose ou s’en accommode selon les époques, les mœurs ou les pouvoirs en place. La modernité, pour les gens du progrès et nombre d’artistes, et créateurs mais aussi pour les tenants de la démocratie libérale relève du rêve, donc de ce qui pourrait advenir et peut-être émanciper. La tradition, elle, participe de ce qui a été, et qui devrait revenir, de la nostalgie et du paradis perdu. A l’utopie des premiers s’oppose la mélancolie des seconds dans une opposition et une contradiction qui ne le sont qu’en apparence.

Opposer hâtivement —pour le cas qui nous préoccupe, ô combien !—les tenants d’un retour à une pensée et des dogmes érigés en doctrine ou en idéologie, aux forces du progrès, du rêve et de l’innovation, ne serait ni judicieux ni productif en ces temps de confusion des repères. Certes, il ne s’agit pas de jouer «aux idiots utiles» qui balisent le terrain devant la marche triomphale et péremptoire de ceux qui se revendiquent de certaines traditions ou croyances dites religieuses et donc gravée dans le marbre. S’agissant des «baliseurs du désert», on peut relever leur tropisme naïf et bienveillant à la fois en Europe et même ici dans certains cercles progressistes plus ou moins «bisounours». Comme on relève aussi certaines attitudes de par trop conciliantes adossées à des études scientifiquement fébriles tendant à prouver sociologiquement, voire anthropologiquement, que le retour de la tradition dans nos sociétés via le religieux est dans la nature de l’évolution des choses. A ce compte, d’autres membres de cette nouvelle «intellocratie» évolutionniste verraient même une certaine postmodernité consistant à faire du neuf avec l’ancien. C’est du reste une théorie appliquée à la création artistique et qui ne date pas d’aujourd’hui, puisque Charles Baudelaire, qui ne taquinait pas que la rime mais écrivait aussi des choses belles et pertinentes sur la peinture, livrait dans Le peintre de la vie moderne cette définition de la modernité : «La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable». Il est entendu que ce qui s’applique aux choses de l’art ne pourrait s’appliquer obligatoirement aux affaires de la vie dans la cité ; et lorsqu’un artiste se trompe dans sa création ou n’en est pas satisfait, il pourrait toujours recommencer, toujours rêver à plus ou à mieux. Dans d’autres domaines de la vie des gens, mal apprécier, ou mal nommer entraînerait des dégâts. «Mal nommer les choses, disait Camus, c’est ajouter à la confusion du monde». 

Pour conclure, disons qu’en tout état de cause il serait illusoire, au discours péremptoire de certains tenants d’une tradition salvatrice et sacralisée, d’opposer des arguments contradictoires. Aux yeux de ceux qui n’ont que des certitudes chevillées au corps, le doute dans la réflexion et l’incertain dans l’innovation  ne sont  qu’hérésies et déviances. Quant à ceux qui pensent, en bonne ou en mauvaise foi, qu’en faisant du neuf avec de l’ancien, on peut obtenir du mieux ou du meilleur, il est utile peut-être de leur offrir cette formule frappée au coin du bon sens, cadeau d’un prix Nobel de physique qui, lui, sait de quoi il parle. C’est une formule qu’on aime bien répéter ici dans cette chronique, pour le meilleur et pour le rire : «Ce n’est pas en améliorant la bougie, qu’on invente l’électricité».

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