Ne touchez pas à  mon multilinguisme, Monsieur le ministre !
23 avril 2012
Lavieeco (25148 articles)
0 Commentaire
Partager

Ne touchez pas à  mon multilinguisme, Monsieur le ministre !

L’accès à  certaines langues étrangères est un impératif vital. En tant que ministre, j’ai d’ailleurs souvent été confronté à  des investisseurs qui créaient de réelles opportunités mais qui s’inquiétaient de ne pouvoir les faire aboutir du fait de la maîtrise insuffisante du français, de l’anglais ou de l’espagnol par nos jeunes.

Aujourd’hui dans notre société, tout le monde est d’accord sur la nécessité d’apprendre des langues étrangères à nos enfants. La nouvelle Constitution consacre ce principe dans son article 5. C’est d’ailleurs le meilleur moyen pour bâtir une société ouverte sur le monde, tolérante et moderne. L’âge d’or de l’histoire arabo-islamique n’est-il pas né de notre ouverture aux savoirs grecs, indiens et chinois ?

Sur le plan économique, l’accès à certaines langues étrangères est un impératif vital. En tant que ministre, j’ai d’ailleurs souvent été confronté à des investisseurs qui créaient de réelles opportunités mais qui s’inquiétaient de ne pouvoir les faire aboutir du fait de la maîtrise insuffisante du français, de l’anglais ou de l’espagnol par nos jeunes.

Malgré nos importantes déficiences, j’ai toujours pensé que nous étions sur la bonne voie parce que le consensus qui existait sur la question n’était pas remis en cause. Imaginez ma surprise quand j’ai découvert il y a quelques jours le contenu des cahiers des charges imposés aux chaînes télé du pôle public.

Avant de les lire, j’étais plutôt optimiste.

  • Je me suis félicité de la rapidité avec laquelle le ministre de la communication avait entamé la réforme du secteur, exerçant en cela les prérogatives que lui conférait la loi 77-03.
  • J’ai approuvé la décision de faire plus de débats politiques et de consacrer une part égale aux différents courants de pensée, qu’ils soient portés par la majorité, les partis d’opposition ou la société civile.
  • Je me suis réjoui de la place plus importante réservée à la culture.
  • J’ai applaudi les échos sur la volonté de faire produire plus de séries marocaines même si je pense que Mouhannad va manquer à beaucoup de gens.
  • J’avais entendu dire que 2M allait désormais diffuser les appels à la prière et j’avais répondu qu’il s’agissait d’un service utile aux citoyens.

Après lecture, mon optimisme a laissé place à de sérieuses interrogations.

J’ai relevé en particulier les points suivants que je souhaite commenter :

1. Al Oula ne présentera plus que des programmes en arabe (80%) et en amazigh (20%).

2. Le journal en français de 2M de 20h45 sera désormais programmé de facto à 23h30.

3. Radio 2M doit diffuser 70% de musique arabe.

4. 2M doit diffuser 6 débats hebdomadaires dont 3 sociétaux, sous forme de table ronde, faisant intervenir des personnes de la société civile, des experts du sujet et des hommes de religion.

5. Le nouveau positionnement de 2M en tant que chaîne de la régionalisation, du débat et de la culture met au second plan la notion de divertissement.

6. Interdiction de diffuser certaines publicités (Loterie nationale, par exemple) sous prétexte de protéger les adolescents.

7. Beaucoup d’articles qui relèvent plus de la programmation télévisuelle que d’objectifs stratégiques et sociétaux.

Les points 1, 2 et 3 induiront à mon avis un net recul linguistique chez nos jeunes qui seront désormais encore moins exposés aux langues étrangères. En prenant cette orientation, le gouvernement anticipe le contenu de la loi organique sur la pratique des langues prévue dans l’article 5 de la Constitution et qui relève du pouvoir législatif.

Le point 4 interpelle le moderniste rationaliste que je suis. Le texte est en effet volontairement ambigu. Il ne précise pas si la présence d’un homme de religion est un choix ou une obligation. Sur la base d’un texte aussi flou, les chaînes risqueront toujours de se faire épingler par leur ministère de tutelle. Personnellement, je vois mal un homme de religion venir s’exprimer dans un débat consacré par exemple à la réforme du système de santé.

Le point 5 m’inquiète également. Il n’encourage clairement pas l’accès à des divertissements de qualité, sachant que le rôle de toute chaîne est d’informer, d’éduquer mais aussi de divertir. Pour moi, il est nécessaire que le ministre clarifie sa position par rapport à la notion même de divertissement. Il est illusoire de penser que les chaînes peuvent s’en passer car cela induirait une chute drastique de leur audimat et donc de leurs ressources financières. Le ministre a-t-il oublié que le monopole public sur l’audiovisuel n’existe plus ?

Le point 6 est plus épineux. Même si je suis personnellement contre les jeux de hasard, je n’apprécie pas qu’on utilise la protection des adolescents comme prétexte pour prendre des décisions dogmatiques et insuffisamment débattues. Si on veut protéger les adolescents, on peut encadrer la publicité, la passer à des heures tardives par exemple. Ajouté au repli linguistique, cette décision du ministre relève au mieux de la précipitation.

Enfin le point 7 dérange fortement le manager que je suis. Les cahiers des charges sont tellement détaillés qu’ils deviennent presque des grilles de programmation. La bonne pratique de gestion consiste au contraire à fixer des objectifs aux responsables et leur laisser les marges de manœuvre nécessaires pour les atteindre. Là, au contraire, les directeurs de chaînes deviennent des exécutants simples avec une obligation de moyen. On ne pourra donc pas leur en vouloir s’ils n’atteignent pas de bons résultats surtout si l’Etat n’apporte pas rapidement la subvention nécessaire pour pallier les surcoûts évidents de ces nouveaux cahiers des charges.

J’appelle donc le gouvernement à repenser ces cahiers des charges qui remettent en question l’accumulation d’acquis sociétaux qui font du Maroc un havre de paix, d’ouverture et de tolérance.
Mais, au-delà du seul projet du ministre de la communication, un vrai débat national doit être lancé avec des questions précises qui méritent des réponses claires :

1. Quel projet de société veut-on construire pour les années à venir ? Pour ma part, je veux vivre dans un Maroc ancré à sa religion, mais ouvert au monde, tolérant envers les autres, moderne dans ses lois et ses coutumes, et solidaire avec tous ses citoyens.

2. Quel devrait être le degré d’indépendance des médias publics vis-à-vis du gouvernement ? Imaginons quel usage de la télé publique feront les salafistes qui, demain, s’ils participent à un gouvernement, prennent le portefeuille de la communication. Ma position est évidente : indépendance maximum. Dans notre cas, le premier pas serait d’amender la loi 77-03 en y introduisant une disposition qui ferait que les cahiers des charges soient approuvés par le Parlement.

Finalement, je me demande pourquoi les «contre-pouvoirs institutionnels» n’ont pas fonctionné ? Ces cahiers des charges, vu leur importance, auraient dû être débattus en conseil de gouvernement pour que toutes les sensibilités de la majorité puissent s’exprimer. L’autre réaction que j’attendais est celle de la HACA. Mais là, son silence est assourdissant.

(*) Député USFP

Commentaires

0 Commentaire Soyez le premier à donner votre avis

Commentez cet article

Your data will be safe! Your e-mail address will not be published. Also other data will not be shared with third person. Required fields marked as *