8 septembre 2006
Najib Rfaif (576 articles)
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Mahfouz ou la voix du Caire

Mahfouz a su donner à  ces personnages,
hommes et femmes, une épaisseur humaine
qui est parfois un étrange mélange des tourments
quasi mystiques de ceux de Dostoïevski et de
la souffrance sociale de ceux de Zola.
C’est ce que certains critiques arabes, adeptes
fanatisés de la brumeuse «hadatha» (modernité),
n’ont jamais perçu.

«L’islam que nous défendons, le seul véritable islam à notre avis, est celui qui n’impose pas d’entraves à la liberté de polémiquer, d’écrire, de chanter, de composer. Il est sous-tendu par une justice sociale authentique.» Dans cette déclaration à la presse faite en 1988, au lendemain de sa consécration par le Prix Nobel, Naguib Mahfouz résume parfaitement la conception de la religion et de la liberté de création partagée par nombre d’intellectuels du monde arabe. Il faillit en payer le prix six ans plus tard lorsqu’un jeune fanatique, qui n’a jamais lu une seule ligne de son Å“uvre, le poignarda en pleine rue.

Décédé fin août dernier, à l’âge de 95 ans, le seul lauréat arabe d’un Prix Nobel, toutes disciplines confondues, aura marqué le monde des lettres et des arts du Golfe à l’Atlantique comme disent les Arabes en fixant la topographie de leur sempiternel fantasme unioniste. Dans cette vaste contrée donc, que l’on prend encore et toujours plaisir à délimiter par un bout de mer et un immense océan, Naguib Mahfouz a laissé de multiples souvenirs romanesques chez au moins deux générations. A certains, il aura donné le goût de la lecture, et chez d’autres, suscité celui de l’écriture. Avec plus de cinquante romans et trente scénarios de films, l’auteur de la fameuse trilogie cairote – Impasse de deux Palais, Le Palais du désir et Le Jardin du passé (dont la traduction en français est disponible dans la collection Folio) – est certainement la figure de proue de la littérature dans le monde arabe.

Mais, curieusement, cet auteur prolifique, dont les Å“uvres étaient au programme des lycées dans nombre de ces pays, a très souvent été pourfendu par une certaine élite littéraire dite d’avant-garde moderniste (al hadatia). C’était la tendance un peu partout dans les années 70, et il était de bon ton de se révolter contre un certain classicisme littéraire. Sauf qu’en matière d’histoire de la fiction littéraire de langue arabe, Naguib Mahfouz est l’un des rares, sinon le seul de sa génération, à avoir fait faire l’économie de l’apprentissage du genre romanesque du XIXe siècle. Aidé par ses lectures compulsives des romanciers russes, Tolstoï et Dostoïevski, et français tels Flaubert et surtout Zola, et d’autres, plus éclectiques : Dickens, Melville, Goethe, Ibsen, Joyce, Faulkner, Mahfouz a su «inventer» le roman arabe du XXe siècle. Romancier urbain par excellence, il a su donner vie à une mégapole comme Le Caire en la résumant en quartiers qui sont à la fois la métaphore d’un pays et la topographie exacte de la réalité du monde arabe. C’est sans doute cette focalisation sur la proximité qui lui a valu les honneurs du Nobel, les Académiciens suédois ayant lucidement relevé une quête de l’universel.

Mais l’univers romanesque de Mahfouz, que de nombreux critiques arabes ont reconnu tardivement et, pour tout dire, contraints et forcés par la reconnaissance mondiale, n’est pas seulement cet aspect «folklorique» du brouhaha des rues surpeuplées, des femmes volubiles et des enfants espiègles. Mahfouz a su donner à ces personnages, hommes et femmes, une épaisseur humaine qui est parfois un étrange mélange des tourments quasi mystiques de ceux de Dostoïevski et de la souffrance sociale de ceux de Zola. C’est ce que certains critiques arabes, adeptes fanatisés de la brumeuse hadatha (modernité), n’ont jamais perçu, obnubilés qu’ils étaient par tout ce qui est abscons et sous l’influence des gourous d’une certaine poésie avant-gardiste qui tenaient le haut du pavé sur la scène littéraire arabe des années 70. Ce sont du reste ces mêmes critiques, même au Maroc, qui ont versé des larmes de joie et fêté le triomphe international de la littérature arabe. Naguib Mahfouz n’a jamais eu autant de thuriféraires au sein de la critique littéraire dans le monde arabe que depuis sa consécration par le Nobel. Il en aura davantage maintenant qu’il a disparu. Il restera alors aux historiens de la littérature et aux thésards de ces pays de revenir aux écrits des uns et des autres, d’exhumer des textes et de mesurer l’évolution des choses ou leur dégradation, mais surtout l’ampleur de l’hypocrisie de l’espèce humaine. C’est quand même mieux que de peigner la girafe ou de faire des séminaires et des émissions à la radio et à la télé sur la meilleure façon de faire ses ablutions en période de sécheresse. Concluons avec une citation traduite de l’arabe, relevée dans l’une des succulentes chroniques du regretté poète syrien Mohamed Al Maghout, décédé – décidément ! – lui aussi il y a quelques semaines : «L’homme arabe est à cheval entre le courant mondialiste et le courant fondamentaliste. Alors comment concilier entre les deux ? Doit-il prier sur Internet ?»

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