L’inachevé en trois points
21 février 2017
Najib Rfaif (563 articles)
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L’inachevé en trois points

procrastination, paresse, perfectionnisme ou exigence. tels sont les ennemis de la création aboutie, pour ne pas dire achevée, car dans quelle mesure et sur quels critères peut-on se baser pour dire que telle création a été achevée ?

L’écriture, au sens courant, a-t-elle un point d’inachèvement ? Selon Roger Grenier, écrivain, journaliste et grand ami d’Albert Camus, le signe qui marque son inachèvement réside dans «les trois points de suspension (en chinois, c’est six points !) Mais certains auteurs les sèment à poignées ; si bien qu’ils ne veulent plus rien dire». De l’importance de la ponctuation. Elle est primordiale en effet tant elle constitue la respiration même d’un texte, comme s’il était destiné à être lu. Laisser traîner ces trois points en fin d’une phrase, c’est donner à son sens une continuité, marquer son déroulé tout en ne lui réservant aucune fin péremptoire, ni aucun achèvement concluant. Maintenant, et pour revenir à la citation de Roger Grenier (tirée de son ouvrage Le palais des livres), certains lecteurs plus… pointilleux si l’on ose dire, ou n’ayant rien à faire et du temps à perdre — c’est parfois mon cas–, se demanderont pourquoi les Chinois usent-ils de six points, soit le double du reste du monde ? L’auteur n’en dit pas mot car son propos concerne surtout la notion de l’inachevé dans la création littéraire et artistique, le tout dans un texte éponyme traquant l’inachevé chez des écrivains et des artistes illustres tels que Kafka, Proust, Tchekhov, Michel-Ange et bien d’autres…

Les trois points de suspension à la fin du paragraphe précédent sont là pour illustrer la continuité de la liste d’autres noms non cités ici. Ce triple point est parfois remplacé par la fameuse locution adverbiale, et cetera (etc.) qui vient du latin médiéval et signifie «et les autres choses». Après cette petite digression faussement érudite parce qu’on peut la trouver dans n’importe quel dictionnaire, revenons à la notion de l’inachevé dans la création. Tout créateur, écrivain, poète ou artiste qui doute, qui se cherche ou qui paresse, est souvent guetté par la procrastination, c’est-à-dire cette tendance, douce et culpabilisante à la fois, qui consiste à reporter à demain le travail qui devait être fait le jour même. La procrastination est très souvent consubstantielle à toute œuvre honnête, authentique ou de qualité ; par contre, la paresse qui s’inscrirait dans la durée pourrait pousser à l’inachèvement. Tout comme le perfectionnisme poussé à l’extrême condamne une œuvre à l’effacement ou à l’inachèvement. Mais pas toujours. Un écrivain aussi exigeant que Julien Gracq, dans un des rares entretiens qu’il donnait, dit à propos de son travail de romancier au quotidien : «Le travail de la fiction s’étend sur des mois, parfois des années. Il y a un problème, qui est la soudure du travail du jour à celui de la veille, ou parfois du mois précédent, par-delà tout ce qui –dans l’esprit ou la sensibilité –a fait dans l’intervalle diversion. (….) Il faut être habité par un sujet, comme on dit. Sinon votre livre sera squattérisé, fatalement, par le tout-venant du quotidien, par les éléments de distraction dont la vie regorge».

Procrastination, paresse, perfectionnisme ou exigence. Tels sont les ennemis de la création aboutie, pour ne pas dire achevée, car dans quelle mesure et sur quels critères peut-on se baser pour dire que telle création a été achevée ? A ce sujet, Grenier cite le cas de Proust, l’homme de la monumentale Recherche du temps perdu, qui fait dire au narrateur du «Temps retrouvé» : «[…] dans ces grands livres-là, il y a des parties qui n’ont eu le temps que d’être esquissés, et qui ne seront sans doute jamais fini, à cause de l’ampleur même du plan de l’architecte. Combien de grandes cathédrales restent inachevées ?» On pourrait dire, cependant, que seul Rousseau a peut-être achevé son œuvre littéraire– et non ses écrits politiques– hautement autobiographique sous formes de confessions. Son «plan d’architecte» étant lui-même, l’œuvre s’est achevée ipso facto par la disparition de son auteur. Voici donc son plan tel qu’énoncé d’emblée avec cette naïveté, cette audace et cette suffisance que l’on retrouve facilement aujourd’hui, le style et le talent en moins, dans n’importe quel blog, mur de Facebook ou tweet en 140 signes : «Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi»

Enfin et pour conclure, il est de plus en plus assuré qu’ en ces temps du «tout-à-l’ego» , toute crise chronique de modestie condamne l’homme honnête à l’inaction ou au silence ; et ceux qui entretiennent le doute sur leur capacité ou leur légitimité à dire ou à écrire construisent une œuvre mutique ou inachevée.

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