L’Histoire entre le récit et le roman
2 mars 2017
Najib Rfaif (551 articles)
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L’Histoire entre le récit et le roman

à la différence du romancier qui n’écoute que son imaginaire et non son courage, le mémorialiste qui se fait historien doit faire appel à sa mémoire, à ses souvenirs et donc à ses hantises, ses peurs ou son confort intellectuel ou matériel.

Tel romancier conseillait, il y a quelques années déjà, de jouer «la fiction contre la spectaculaire falsification de la vie». C’était probablement pour dénoncer le trop plein de programmes de téléréalité qui encombrait les chaînes de télé partout à travers le monde. Mais ce conseil reste encore valable pour un tas de raisons et pour contrecarrer bien d’autres falsifications, plus ou moins spectaculaires, de la vie en général et de l’Histoire en particulier. Quant à l’histoire particulière, c’est-à-dire individuelle, celle-là même qui se raconte comme un récit de vie, mais que l’on nomme parfois autobiographie et d’autres fois «mémoires», elle a beau se parer d’objectivité, elle est fiction dès qu’elle traverse la mémoire pour être déclinée et narrée. Toute narration est très souvent une fiction.

Plus les responsables politiques relayés par les médias parlent d’identité, d’émigration, d’Islam et autres récentes phobies, plus on fait appel à des termes en usage plutôt dans la littérature ou la critique littéraire, tels que roman ou récit que l’on qualifie de national. Ce fut, en fait, un concept en usage chez les historiens du XIXe siècle, revisité un peu plus tard entre les deux guerres, mais que l’on a déterré aujourd’hui pour la circonstance. C’est de plus en plus le cas en France (où il y a en permanence un débat récurrent sur les problèmes posés par l’enseignement de l’Histoire) mais aussi ailleurs en Occident. Ah ! l’Occident, «Al Gharb» en arabe, contrée qu’on aime bien nommer ainsi, à la fois pour s’en démarquer culturellement et marquer géographiquement son éloignement, alors qu’elle est à un jet de pierre, si l’on ose user de cette métaphore devenue arme de défense depuis l’Intifada des enfants palestiniens. Mais ça c’est une autre histoire, quoiqu’elle ait participé peu ou prou au rejet des uns et des autres ou des uns pour les autres.

Pour schématiser, le récit national est donc censé raconter l’histoire d’une nation telle qu’elle se déroule en privilégiant les moments forts, les épopées, les victoires, les hauts faits et gestes de certaines personnalités, etc., dans le but d’unifier cette nation et lui forger une identité solide et pérenne. Chaque pays, chaque nation a ses héros, ses grands moments de gloires, ses conquêtes et ses victoires et les manuels, les ouvrages des historiens sont là pour les véhiculer et les graver dans le marbre ou dans la mémoire collective des peuples. Le roman national peut, comme son nom l’indique, récrire tout cela, mais pas tant que cela car le récit lui-même est une narration plus ou moins personnelle du temps historique. Il peut être sélectif, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, partial, partiel et, en dernière analyse, éminemment subjectif tout comme un roman classique et comme toute narration romanesque ou pas qui use de l’ellipse, de l’inachèvement et de la métaphore, donc de la poésie.

Restons dans l’histoire et la mémoire (deux matériaux pour la fabrication du récit et du roman national) pour dire que l’on ne s’improvise pas mémorialiste, pas plus que l’on ne s’improvise romancier. Saisir la complexité du monde –ce que propose le vrai romancier avec son style et son imaginaire, ou rapporter les choses vues et entendues comme le fait l’authentique mémorialiste avec talent et perspicacité– exige une technique, un savoir-faire et une forte dose d’abnégation et d’impartialité. Mais à la différence du romancier qui n’écoute que son imaginaire et non son courage, le mémorialiste qui se fait historien doit faire appel à sa mémoire, à ses souvenirs et donc à ses hantises, ses peurs ou son confort intellectuel ou matériel. Citons encore une fois Pierre Reverdy : «La mémoire est un poète, n’en faites pas un historien !» Mais qu’importe, après tout, parce que le pire dans cette histoire, c’est lorsque ce poète (ou mémorialiste) a une mauvaise conscience adossée à une mauvaise mémoire.

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