L’extension abusive de la mémoire (41)
21 février 2018
Najib Refaif (601 articles)
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L’extension abusive de la mémoire (41)

La littérature, dit-on, sert à expliquer la complexité du monde ou du pays où l’on vit. Ce n’est pas ce que je pensais alors que je lisais compulsivement tout ce qui me passait entre les mains. Pour moi, la lecture me permettait de ne plus penser justement à ce qui se passait autour de moi.

De l’oublier même. De lutter contre l’ennui. Voilà la raison de toute lecture littéraire à cette époque. L’évasion. Pareil pour le cinéma ou le théâtre, rare en ce temps-là, car, à part la troupe de Tayeb Seddiki qui ne se produisait pas régulièrement, Nabyl Lahlou –qui était très actif et occupait la scène de temps à autre– et quelques pièces d’amateurs programmées par intermittence, on était privé de ce noble art. Mais on en parlait malgré tout dans les rubriques culturelles de la presse. Entretiens avec des comédiens et des metteurs en scène, pourtant au chômage, plus sur leurs projets que sur leur actualité. C’est dire si la culture, qui était ma raison d’être journaliste dans le supplément que je dirigeais, se faisait rare. La rentrée littéraire n’existait pas. Alors on se rabattait sur celle des autres. On s’informait et on informait sur ce qui se publiait ailleurs, notamment en France et de temps à autre au Caire ou à Beyrouth. On vivait par procuration la vie culturelle des autres, tels les enfants du jardinier et de la bonne qui soufflent les bougies du gâteau d’anniversaire du rejeton du maître de la maison. La fête des autres. On n’y était même pas convié mais on y allait de notre commentaire, lorsque le livre était accessible, c’est-à-dire disponible et autorisé par le service de la censure abrité en ce temps-là dans le ministère de l’information. Ce n’était pas toujours le cas, surtout lorsqu’on avait adjoint à ce département celui de l’Intérieur, le tout sous la férule d’un super ministre nommé Driss Basri.

Sur le plan local, quelques poètes et nouvellistes «à l’air libre» (c’est-à-dire non ou pas encore embastillés, par chance ou parce que jugés inoffensifs) se faisaient publier parfois à compte d’auteur ou chez d’obscures maisons d’édition étrangères. Leur production faisait notre affaire à côté d’un auteur marocain comme Tahar Ben Jelloun alors à ses débuts. Les parutions assez régulières de ce dernier étaient surveillées de très près. Des romans comme «Moha le fou, Moha le sage» ou «La prière de l’absent» ont été discutés et leur dangerosité pesée et sous pesée longuement avant d’avoir la primature de la censure. L’autorisation est orale, jamais écrite, ni accompagnée d’un bon coup de ce tampon rond ou ovale qui est l’attribut du pouvoir administratif et donc politique. Au journal, on ne savait pas si le service en charge de cette besogne disposait de lecteurs, peut-être pas avisés mais au moins en capacité de lire et de «justifier» la censure de tel roman ou le rejet de tel essai. Allez savoir comment ils se débrouillaient avec ces milliers de pages imprimées! C’était probablement au jugé, à la vue, au titre ou à la tête du «client», c’est-à-dire en revenant aux antécédents de son auteur. Parfois, notamment lorsque l’ouvrage suspecté était édité hors du pays, la tâche leur était mâchée à l’avance. L’ouvrage arrivait alors précédé d’une réputation «sulfureuse» si l’on en juge par les critiques dans la presse étrangère. Il est vrai que la lecture d’un article, laudateur ou pas, faisant la recension d’un roman prend moins de temps que celle de l’ouvrage lui-même. Et puis là ils avaient les preuves signées de la main de critiques de renom et qui accablaient l’auteur du délit. C’est ainsi peut-être que, malgré eux, certains critiques de la presse internationale se transformaient en délateurs au service de la censure locale. Driss Chraïbi, Tahar Ben Jelloun, Mohammed Khair-Eddine et d’autres ont pâti de cette excommunication jusque vers la fin des années 80. Après son Goncourt, Tahar Ben Jelloun est devenu «intouchable» mais pas moins surveillé du coin de l’œil. Mohammed Khaïr-Eddine, lui, était revenu au pays et écrivait des chroniques dans le supplément d’Almaghrib. Mais il va publier, entre autres, l’un de ses meilleurs romans, «Légende et vie d’Aguounchich» qui lui vaudra sa première invitation chez Bernard Pivot. Quant à Driss Chraïbi, il va bénéficier d’une invitation royale de Hassan II ainsi que toute sa famille. C’était pourtant juste après la réédition de son roman culte «Le passé simple» en poche accompagné de cette dédicace provocatrice : «A Hassan II et aux autres valeureux leaders du monde arabe. N’y aurait-il donc plus que la révolte ?»

Voilà comment la littérature, et la culture en général, peuvent aider à expliquer la complexité du monde ou du pays où l’on vit. Rien n’est simple dans la vie et surtout pas le passé. Celui de Chraïbi et d’autres, pas plus que le passé composé ou imparfait de tous ceux qui croient tout savoir et pouvoir tout expliquer sans lire un peu de tout et sans rire un peu de tout et de rien… Il y a le secret de la vie et la complexité du monde. Seule la lucidité –cette «blessure la plus rapprochée du soleil» comme disait le poète René Char, que je ne me lasse pas de citer– nous enseigne que plus on croit savoir, moins on sait et tout se complexifie. Parfois, plus on se souvient, plus les choses sont confuses, et très souvent l’extension abusive de la mémoire se fait au détriment de l’histoire.

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