Les selfies textuels
10 janvier 2017
Najib Rfaif (543 articles)
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Les selfies textuels

on en est de la poésie comme du tact chez ces gens-là qui écrivent sur eux en se vouvoyant tant ils se sentent grands et géniaux. et si un être génial doit être le dernier à s’en apercevoir, eux le crient sur le toit. voici donc venu le temps de la réinvention du moi comme obsession textuelle, et tout le monde se met à ce type de selfie même les… salafi !

De plus en plus, nombre d’écrits sont des «selfies textuels». On y montre tout. On s’y mire et on s’y complait. Souvent, pour appuyer la charge narcissique déjà lourde de ces textes nombrilistes, ces auteurs du moi et de l’émoi leur adjoignent des photos et des illustrations. Ni prose, ni poésie, les producteurs de ces élucubrations non identifiées pratiquent une autosatisfaction textuelle à ciel ouvert. Tout écrit qui se respecte, et qui de ce fait est respectable, se couvre par respect ou par pudeur derrière un voile elliptique. L’ellipse, figure de style et de secret, est, comme dit un critique littéraire, «la forme poétique du tact». On en est loin. Loin de la poésie comme du tact chez ces gens-là qui écrivent sur eux en se vouvoyant tant ils se sentent grands et géniaux. Et si un être génial doit être le dernier à s’en apercevoir, eux le crient sur le toit. Voici donc venu le temps de la réinvention du moi comme obsession textuelle, et tout le monde se met à ce type de selfie même les… salafi !    

Parmi ces anciens traités rédigés à propos de toutes sortes de comportements, savoir-être et savoir-faire,  œuvres classiques de «civilités» comme il s’en écrivait beaucoup au XVIIIe siècle, celui d’un certain abbé Dinouart est un petit bijou du genre. Intitulé joliment «L’art de se taire», cet ouvrage rédigé en 1771par cet ecclésiastique, traducteur et fin polémiste, livre des conseils pleins de sagesse où il est fait place à la fois à l’érudition et à l’esprit. Dès le premier chapitre, il pose quelques «principes nécessaires pour se taire» dont voici le premier : «On ne doit cesser de se taire, que quand on a quelque chose à dire qui vaut mieux que le silence». Et s’agissant de ceux qui écrivent, l’Abbé Dinouart leur recommande «le silence très nécessaire à un grand nombre d’auteurs, soit parce qu’ils écrivent mal, soit parce qu’ils écrivent trop…».

Il est entendu que ce genre de traités rédigés par des ecclésiastiques de l’époque, le plus souvent moralistes et casuistiques, ont pour but de répondre aux écrits relatifs à la religion et notamment à ses ennemis, savants ou philosophes. Mais en les relisant aujourd’hui, on peut y retrouver toutes les tares et les avatars inhérents de nos jours à tout débat sur n’importe quelle question, et aux divers écrits dont ceux visés au début de cette chronique. (Voire à cette chronique et à son auteur, ce qui ne manque pas de flinguer mon sujet. Mais qu’y faire ?). En tout état de cause, notre abbé termine le premier chapitre de la troisième partie de son ouvrage par cette conclusion qui fait le constat casuistique —au sens péjoratif, c’est-à-dire intuitivement limpide— suivant : «On écrit souvent mal; on écrit trop quelquefois ; et on n’écrit pas toujours assez».

Souvent, comme on disait au début de cette chronique, on écrit mal. Parfois on écrit plus qu’il ne faut, c’est-à-dire trop. Mais toujours, on n’écrit pas assez, sous entendu, on n’écrit pas bien ou on n’écrit pas des choses utiles. C’est pourquoi le philosophe Schopenhauer, lui, conseillait la pratique non pas «l’art de se taire», mais celui de «ne pas lire». Et en quoi consiste cet art ? L’art de ne pas lire est très important. Il consiste à ne pas s’intéresser à tout ce qui attire l’attention du grand public à un moment donné. Quand tout le monde parle d’un certain ouvrage, rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera pas de lecteurs. Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte. Le philosophe ajoute plus loin : «Seul celui qui tire ses écrits directement de son cerveau mérite d’être lu». Par cerveau, Schopenhauer entend certainement l’esprit et non pas la tête. Car ce qu’on lit tous les jours et partout et sur tout, mélange d’élucubrations égotistes, d’éructations haineuses et d’émoustillements narcissiques, est le produit émotionnel brut relevé dans certaines têtes où, comme dirait Coluche, «il y a un tel bordel qu’on n’aimerait pas y habiter».

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