Les nuits moites d’une mémoire blanche
28 mai 2018
Najib Refaif (601 articles)
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Les nuits moites d’une mémoire blanche

Dans les salles de cinéma de quartier encore nombreuses en ce temps-là, on s’absentait, le temps d’un film, hors de ce présent en clair-obscur qui n’est ni déjà hier, ni pas encore demain. c’est dans cet entre-deux que l’on cultivait notre regard face à l’écran géant et blanc d’où surgiront des images que nous ferons nôtres. echappant aux rues étroites, à la foule des marchés poussiéreux et aux lieux de prière où l’on s’ennuyait comme des rats morts, on allait au cinéma comme on part en voyage, sans bagages, le cœur léger, les poches trouées et l’estomac vide.

«Chaque mémoire individuelle est un point de vue sur la mémoire collective», disait un sociologue. Chacun de nous porte donc en lui ce point de vue et c’est ainsi que nous apportons une vue d’ensemble sur nous-mêmes. Certes, les souvenirs des uns diffèrent de ceux des autres, mais ceux qui ont une bonne mémoire tentent d’aider ceux dont les souvenirs vacillent pour que tous complètent les contours de l’image que nous gardons de notre passé. Nos mythes et nos légendes sont ainsi forgés. Notre mémoire collective charrie tant et tant de faits et gestes, de contes et de dits, de souvenirs plus ou moins exacts de ce que nous avons été. La nostalgie des uns complète et conforte celle des autres. Seule la nostalgie est dès lors considérée comme une «vérité absolue». Mais quand le passé est érigé en vérité empirique forte d’expériences vécues, les souvenirs triomphent et le présent s’incline devant la prodigieuse victoire de la mémoire.

«Comme un vol d’oiseaux en émoi/Tous mes souvenirs s’abattent sur moi». C’est ce que le poète Paul Verlaine écrit dans un de ses poèmes saturniens. Cette belle métaphore ornithologique n’est pas sans rappeler certaines images effrayantes du film d’Hitchcock, «Les Oiseaux». Et c’est précisément de cinéma qu’il s’agit dans ce qui va suivre. Comment une génération s’est réveillée à cet art, comme on se réveille au printemps, une dizaine d’années après l’Indépendance ? Une indépendance dont nous ignorions encore les tenants et les aboutissants au mitan de ces années soixante de notre enfance innocente et rabougrie. Les adultes avaient des ambitions de gloire et des calculs d’adultes bardés de victoires sur un passé qui n’a pas encore passé. Les enfants avaient des rêves pleins les yeux sur un monde qui n’est pas encore né. Dans les salles de cinéma de quartier encore nombreuses en ce temps-là, on s’absentait, le temps d’un film, hors de ce présent en clair-obscur qui n’est ni déjà hier, ni pas encore demain. C’est dans cet entre-deux que l’on cultivait notre regard face à l’écran géant et blanc d’où surgiront des images que nous ferons nôtres. Echappant aux rues étroites, à la foule des marchés poussiéreux et aux lieux de prière où l’on s’ennuyait comme des rats morts, on allait au cinéma comme on part en voyage, sans bagages, le cœur léger, les poches trouées et l’estomac vide. Délesté de l’unique dirham du ticket, plus moyen de s’acheter le «r’b3a et r’bye3» (un quart de pain / quatre merguez) que constituait le casse-croûte de l’entracte. En revanche, en se rassasiait avec un film hindi épicé ou un péplum musclé. Puis l’on a découvert les salles qui programmaient en alternance les deux longs métrages passant du hindi plein de chants, de larmes et de drames, au péplum musculeux et querelleur. Nous apprenions, sans le savoir, tant de choses sur les contes, les légendes et les mythes de cultures et civilisations aux antipodes de la nôtre. Nous faisions nos «cours d’humanités» gréco-romaines et hindous avant d’accéder, pour certains du moins, à une scolarité gratuite certes mais pas encore obligatoire.

Parfois, à notre grande surprise, certains de ces films se mettaient à parler en arabe, en darija, tout comme nous. Non content de nous projeter dans des univers fantasmagoriques et inconnus, voilà que le cinéma nous causait dans une langue qui nous est familière. Notre stupéfaction n’avait d’égale que l’éclatante blondeur de ce Viking qui criait des ordres en tançant ses subordonnés en darija. Debout sur un grand bateau à voile, Kirk Douglas (nous ne le savions pas encore) est le chef viking dont l’immense embarcation lutte contre la tempête en voguant entre de hautes vagues dans une immensité bleue. Plus qu’un rêve. Une hallucination. Il parlait en arabe parce qu’un autre rêveur avait décidé de doubler certains films, dont quelques productions indiennes, en darija local. Le regretté Brahim Sayeh est le premier à avoir fait parler l’arabe à notre cinéma. Il a ainsi participé à éduquer notre regard et à forger nos petites mythologies. Gloire lui soit rendue !
Contrairement aux films hindous, plus pudiques, où le héros n’embrasse jamais l’héroïne mais se contente de lui chanter une mélodie alors qu’elle est cachée derrière un arbre, les péplums nous divertissaient par des scènes d’action et aussi d’amour. Ils nous faisaient voyager à travers la grande mythologie antique : la guerre de Troie, les Titans, le Colosse de Rhodes et autres grandes légendes et épopées pleines de chevaux et de batailles. Le soir venu, nous racontions toutes ces histoires–en les étirant ou en exagérant les péripéties–à nos camarades désargentés restés au quartier, qui eux-mêmes se les raconteront en se faisant leur propre cinéma dans la nuit moite de leur écrans noirs… Rudyard Kipling, qui savait de quoi il parlait en matière de fiction, conseillait (un conseil que les scénaristes de «Game of Thrones» entre autres ont compris parce qu’ils ont des lettres et que certains de nos cinéastes seraient bien inspirés de méditer) : «Puisque ce sont des enfants, parles-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables».

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